Revue de la
B.P.C. THÈMES 9 mai 2007
http://www.philosophiedudroit.org
mise en
ligne le 9 mai 2007
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Deux
conceptions radicalement opposées
du rapport de
l’État à la société civile :
entre
mouvement descendant et mouvement ascendant.
Philosophie
politique des élections françaises
par Jean-Marc Trigeaud,
professeur à
l’Université de Bordeaux Montesquieu,
directeur du
Centre de philosophie du droit et de l’État,
directeur du master recherche de science
politique (2006-2007)
Il pouvait sembler que le choix entre deux systèmes
politiques et constitutionnels s’offrait aux Français à l’occasion de cette
élection présidentielle.
Mais il y eut les conséquences par a contrario d’un
68 très vite, et bolchéviquement en effet, récupéré ! Il y a eu aussi
l’effet de l’hypnose des progagandes et des intoxications mentales, liées à la
collusion à peine avouable du politique, des médias et du people business
voire des sectes, là même où les vieilles forces des universités, des
intellectuels, des églises ou des loges sont humiliées et largement dépassées.
Et l’affaiblissement culturel et critique du pays, qui a entraîné
l’obscurcissement des facultés élémentaires de discernement n’aura pas permis à
une « sanior et major pars » un minimum éclairée d’identifier
une problématique pourtant claire : celle de l’opposition entre deux types
de régimes familiers de l’histoire de la pensée politique, dont l’un s’est
imposé dans les institutions de la France, en continuité avec un passé
millénaire, qui ne le démentait jamais en totalité, malgré certains errements,
dans son attachement à la transcendance d’une « République », et dont
l’autre n’est apparu, subrepticement, qu’en triste période d’inattention, et
d’irruption par la menace et même la violence, d’une féroce loi des intérêts,
se faisant passer pour l’aimable loi protectrice de tous, mais comme pour
favoriser sans doute quelque réveil ultérieur, une fois son imperceptible geste
accomplie.
D’un côté, se présentait, en effet, l’idée de recentrer
et d’équilibrer les institutions, sous le couvert d’une réforme qui n’en était
pas vraiment une, en revalorisant le rôle du Parlement, en restituant aux
partenaires sociaux et à tous les représentants de la société civile dans
l’État (définition même de la démocratie) leur position initiale, celle dont
ils avaient été déchus, et en assurant principalement l’indépendance du
judiciaire, chargé de faire respecter un droit qui s’impose à tous et qui
indique au préalable les biens de la « chose publique » et leurs règles
de distribution égale (par maintien par exemple d’un juge d’instruction, et non
de l’instruction, veillant à la pratique d’enquêtes à décharge…). De même, le
Conseil constitutionnel était révisé dans sa composition, assez unique au
monde, réservée à des politiques ! (et non à des universitaires
apolitiques parfois même tirés au sort, comme cela a pu être exemplairement le
cas ailleurs). Une telle idée n’était au fond qu’un effort de reprise de la
conception même de Montesquieu, selon l’aveu, très tôt, en 2006, de l’un de ses
protagonistes, professeur de droit, dans un pays qui, il est vrai, à la
surprise des pays anglo-saxons surtout (les pays germaniques ayant plutôt promu
l’identification du droit et de l’État à des heures malheureuses) n’ont jamais
vraiment compris que les Français empruntent à Montesquieu sans véritablement
le suivre ou en l’ignorant pour n’en faire qu’un billet de banque ou l’insigne
tout de même d’une université...
Il s’agissait par
conséquent d’en revenir à ses sources intellectuelles et historiques qui ont
marqué toutes les nations du monde, à travers le rayonnement de L’Esprit des
Lois, mais que la France, après l’expérience républicaine de deux siècles,
pouvait mieux faire siennes encore que certaines monarchies constitutionnelles
qui ont prétendu s’y rallier. Goethe n’a-t-il pas écrit : « ce que tu
tiens de tes pères, ce que tu as hérité d’eux, acquiers-le pour le
posséder » ? Le temps était venu de faire évoluer les
« autorités » vers de vrais « pouvoirs», et de réduire ainsi, le
plus démocratiquement du monde, les pouvoirs vétustes d’un président à ceux
d’un arbitre actif. Ce qu’Yves Simon (l’ami de Maritain, qui préféra en 1955 la
nationalité américaine à la française) présenta dans son cours de philosophie
politique à Chicago comme « le gouvernement démocratique ». Ce
projet, cette vision, accomplissait l’histoire, préfigurait l’avenir, et savait
enfin tirer la leçon des crises du XXe s., et, en particulier, de ses guerres
que les égoïsmes d’État n’ont pu enrayer : il profitait surtout de
l’enseignement qui, depuis Platon, dénonce le pouvoir nocif et pervers de la
subjectivité dans le maniement des institutions. La dépersonnalisation de la
fonction présidentielle qu’il conduisait à n’assumer qu’un rôle d’arbitre actif
et de garant de l’esprit public marquait le progrès ultime que seul un progrès
de la conscience et de la générosité du cœur pouvait accompagner.
Mais la psychanalyse a du travail pour expliquer les
régressions oedipiennes, et montrer que, très freudiennement, (comme me le rappelait
Gilbert Romeyer Dherbey) les lois de l’histoire ne sont pas celles d’un progrès
auquel a cru Hegel, mais sont typiquement celles de l’hystérie, de la récidive
constante, et du retour à des traumatismes subis, pour imiter, avec libération
progressive, le bourreau dont on a souffert ; et l’envie de guerre n’est
pas loin, qui a commencé par de curieux compromis avec les agressivités
tournées contre les religions ou franchement néo-raciales, bardé naturellement
d’alibis contraires, ce qui s’est fortifié par des alliances objectives du
politique avec les groupes les plus internationalement douteux qui les excitent
et les financent. Passons. A diverses reprises, nous avons dû, quant à nous,
assumer déjà des retraits intempestifs, et d’une revue notamment, pour ne pas
être complice.
Corrélativement, le support dit « socialiste »
ou « centriste » d’une telle idée a pu nuire, certes, à sa
compréhension et à diffusion, par manque de maturité là encore de la réflexion
des esprits sur l’histoire et sur la première des histoires : celle du
langage.
Beaucoup en sont restés à la notion d’un socialisme
réel, plutôt marxiste, dont le retrait graduel n’a nullement entraîné le
déclin fondamental, mais au contraire l’accomplissement et la mutation en une
certaine pensée dite « de droite », qui en réalité en constitue le
prolongement par dépassement logique à travers le libéralisme (celui que
l’actuel post-maoïsme chinois appelle de ses vœux, pour reconquérir plus tard
un pouvoir refoulé). La promotion de la société civile contre l’État, voué à un
dépérissement, a ressuscité la volonté pour ses représentants, possesseurs des
moyens de production, messianisés mais vite embourgeoisés, de conférer la
dimension de l’État perdu au pouvoir conquis (c’est déjà l’aventure du mouvement
bolchévique, contre marxistes authentiques radicalement anti-étatistes, contre
trostkystes, encore partiellement étatistes, et maoïstes, ou mazarystes et
lukacsiens hongrois, - comme l’a bien
vu M. Daniel Cohn Bendit dans sa critique des allusions à 68 ; c’est, en
suivant l’aventure même de l’État soviétique qui évoluera de l’étatisme le plus
contraire au marxisme originaire à la bureaucratie, comparable à celle des
libéraux, s’appuyant sur le normativisme de Kelsen et faisant même condamner à
mort Pachukanis, le fidèle du marxisme ; c’est l’aventure de l’État
français, monopolisé par les enrichis décideurs du monde économique,
s’affublant progressivement d’un pouvoir d’État, hommes sensibles aux hymnes du
premier gouvernement révolutionnaire, - celui qui annonça, par exemple,
faudrait-il s’en souvenir, aux commerçants de la place de Bordeaux, qu’ils
pouvaient être rassurés : non, chère armée révolutionnaire et patriotique
de la place, l’esclavage que vous nous suppliez de maintenir en nos colonies et
qui fonde la quasi totalité, selon vous mêmes, de votre richesse, ne sera pas
aboli [1]!…
Le libéralisme, essentiellement d’essence capitaliste et
financière, n’est nullement ici « de droite » ; il procède d’une
gauche, bien involontairement, certes, pour elle, qui a échoué, parce qu’elle a
précisément réussi, mais s’est rapidement prolongée à contre-sens et s’est muée
ou reconvertie : ce capitalisme arrogant, aux limites de l’obscène, est
bien la transformation étatique de son contenu hérité de la société civile
qu’il est conduit à renier dialectiquement dans sa phase de synthèse. D’où
d’ailleurs ses raisonnements incantatoires et comminatoires à consonance
implicitement matérialistes, économolâtriques et quantitativistes sur le
travail (le labeur des exploités dont on attend davantage), sur la culture,
notamment, que la « Nation », sic, ne peut financer et qui
sera une activité privée, et sur l’idée d’utiliser des valeurs comme des
objets, des placements patrimoniaux, ou, pire, comme des instruments d’autorité
et de catéchismes. La transcendance de leur référent commun se situe dans un
profit inavoué qui finit par conspirer contre tout intérêt public.
Mais ce que nous décrivons là a plutôt été le support de
l’idée contraire opposée par une prétendue « droite » donc, qui a
rassemblé ses forces autour de cet étatisme libéral, professant la conception
toute naturelle d’un dictat impérativiste du prince, d’un président monarchisé
et renforcé, laissant supposer qu’il n’y aurait aucune réforme
institutionnelle, car sachant exploiter la décomposition du système pour faire
admettre que progressivement le déséquilibre entre parlementaire et exécutif
devait basculer au profit de ce dernier. D’ailleurs, le langage du « je
gouvernerai », anti-constitutionnel par définition, ou du « je
dirigerai », accrédité, semble-t-il, dans ces conditions par les urnes,
contribue à cette transformation de fait, si ce n’est encore de droit, des
institutions que l’on dit haut et fort ne pas vouloir changer. C’est déjà fait,
en effet ! Cette évolution régressive a permis de restituer un modèle
ancien, qui, cependant, a plus servi de fiction pour protéger les princes
contre les abus de pouvoir, qu’il n’a désigné des réalités. En tout cas, il
correspond bel et bien au régime despotique selon Montesquieu, le mot
« despote » ne qualifiant naturellement pas péjorativement la
personne, mais, est-il besoin de le préciser, un système objectif de pouvoir
que l’on retrouve à l’identique dans Le Prince de Machiavel, ou dans la
« timarchie », surtout, platonicienne, ou encore chez les Cyniques
grecs, même si, pour tout dire, les apparents tribuns de la plèbe qui séduisent
des bien-pensants… déguisent à peine les requins de la pègre.
Déjà, comme nous avons tenté de le montrer dans notre Justice
et hégémonie, paru au début 2006, dénonçant la discrimination venant de
l’État lui-même et non des personnes individuelles, plusieurs années de
lois violant la règle de droit et l’État de droit, portant atteinte à la
République, violant notamment la séparation constitutionnelle de la loi et de
la coutume ou des mœurs, prétendant « régir les mœurs » (l’expression
par laquelle Montesquieu qualifie d’abord le despotisme), déjà donc ce
phénomène a préparé celui que nous vivons ; et il permet d’enchaîner avec
un nouveau phénomène d’alignement institutionnel sur la situation dominante
provoquée, second phénomène qui correspond en tous ses traits à ce que
Montesquieu nomme à nouveau le despotisme, puisque le pouvoir central entend y
coiffer tous les pouvoirs, inhibant leur autonomie ; il s’infiltre
insidieuseument dans le discours qu’il manipule et va jusqu’à introduire la
suspicion sur l’idée de contrôle, et, plus essentiellement, encourage au
mouvement du haut vers le bas, et non du bas vers le haut, et exhorte à l’attitude
qui fait du président celui qui s’adresse aux pouvoirs et au peuple pour lui
communiquer une science venue d’en haut, et récuse avec véhémence celle qui,
comme dans le symbole indo-européen de la couronne[2],
exprime cette idée que le premier d’entre tous n’est qu’un arbitre, et reçoit le
mouvement venu d’en bas, traduisons : est arbitre des décisions qu’il
encourage chez les délibérants en assemblée, recueillant sans cesse les avis
des « partenaires sociaux » et des représentants de la société civile
dans l’État, même quand ils ne sont pas citoyens…
Mais ce n’est pas assez dire. Quand Montesquieu traite le
plus souvent du despotisme, c’est pour montrer qu’il remplace la vertu de la
république ou l’honneur de la monarchie par la crainte. De fait, tout se
retrouve : on déplace l’attention de la vérité des principes vers la
coercitivité des règles, comme s’il y avait des règles sans principes, et comme
si, a remarqué Madame Ségolène Royal, l’on pouvait éduquer des enfants par des
règles d’abord, et non par la compréhension des principes qui les fondent, - à
supposer, toutefois, que le souverain (paidétique selon Platon, dans Les
Lois), ait un rôle éducatif. Il a du moins, disons-le, celui d’énoncer les
raisons pour lesquelles une décision sera prise. Mais il serait naturellement
indécent et abusif de désigner ces raisons comme issues de sa
« volonté » propre ou pire de ses « amis », formant quelque
gouvernement (comp. l’oligarchie et timarchie vantées par Thrasymaque et
décriées dans La République), parce qu’il serait tout simplement
élu ! Si bien que le critiquer serait critiquer la démocratie ou la
république appropriée par l’appareil d’État (ce qui fut le discours en
somme de l’ex-président Fujimori au Pérou lors d’une conférence à laquelle
était conviée une délégation diplomatique française, peu avant sa mise en
échec). Tout le despotisme est là, alors que le président élu est censé ne
faire que recueillir les raisons du peuple à travers la négociation permanente
avec diverses sortes de représentants, pour les couvrir ensuite de son
autorité. Et l’on exalte l’autorité qui se prend pour une justification
suffisante (et que le mythe 68 aurait affaiblie ! Evidemment, à qui
profite cet affaiblissement de reconquête bolchévico-libérale ?), en
substituant à cette autorité de pures conclusions dogmatiques dont la
propagande finit par persuader la victime populaire qu’elle y a intimement
adhéré. Il a suffi de l’acheter, par promesses de réductions d’impôts et gains
supplémentaires sans respect de la dignité même du travail, des conventions
déclaratrices universelles des droits qui le protègent, en attisant ses désirs
et ses faims, même et surtout pour des biens qui créent une dépendance, comme
la viande salée qui obligerait à boire (image utilisée par Rosmini dans sa Philosophie
de la politique et visant le libéralisme de son époque) ou comme fut acquis
le territoire des Indiens Creeks ou Cherokees : en les abreuvant d’alcool
(célèbre critique tocquevillienne dans De la démocratie en Amérique).
Ceci évite de prendre des exemples plus actuels... C’est oublier, dit
Montesquieu, que l’on ne passe aux « choses d’autorité » que par les
« choses de raisonnement » et de pensée.
Le parti opposé qui vient de gagner ces élections
promouvait l’idée contraire, qui sert l’évolution par transformation de
l’idéologie bolchévique sortie, effet pervers, de 68, à l’encontre des
idéologies d’un socialisme réel, plus marxiste, et finissant par gagner sa
bataille : évoluant en effet sous le nom de libéralisme en socialisme
d’État, où l’étatisme embusqué derrière un libéralisme apparent, flatte les
décisions des possesseurs du capital afin de détruire sans paradoxe tout
contenu réel et social.
Le socialisme, support de l’idée montesquienne, celui,
qui, comme le centrisme, a perdu, en apparence de voix, ces élections, était
donc porteur d’une conception qui niait au fond sa substance traditionnellement
imputée à un socialisme : et c’est ce qui a fait sa perte, par conscience
obscure de la « gauche » dépossédée, et par aveuglement total d’une
droite envahie par un autre qu’elle, qui la rend satisfaite, mais satisfaite,
l’observera-t-on, agressive et triomphaliste, et donc de mauvaise conscience,
et par là de conscience coupable (sans doute le meurtre du père, et la
conscience vague de représenter une génération d’héritiers curieusement coupés
de tout lien antérieur bien visible ou de joueurs inavoués qu’a attiré la seule
victoire…).
Tout s’est passé ainsi en France, opposant une gauche qui
s’est bornée aux arguments d’une droite de toujours bien trop souvent
marginale, refusant la désolidarisation de l’État de la société civile, et de
la réalité de la source de tout pouvoir, et une « droite » utilisant
en héritière inconsciente le patrimoine transmis par une gauche historique, et
lui superposant un langage qu’elle attribue erronément à sa propre tradition,
et qui marque l’éternelle mésaventure d’évolution du réel vers le fictif, de la
société civile vers l’État, du socialisme réel vers le national (et étatique)
socialisme, pour couvrir l’hégémonie d’une classe ayant conquis les moyens de
production, renversé l’État, qui se le réapproprie donc, et tire le pont levis
après elle. L’oligarchie ou la timarchie platonicienne n’est rien d’autre après
tout, dénoncée dans la République. Mais
à propos surtout de la « méthode de gouvernement » et de la
« réforme des institutions », c’est une incroyable ignorance des
Français, que l’on pourrait inviter à relire les chapitres de Montesquieu sur
le gouvernement civil et républicain et le gouvernement despotique, qui fait que
ceux-ci viennent, sans en avoir véritablement conscience, parce que mus par de
violents appétits de pouvoirs, et de bas pouvoirs matériels et égoïstes,
d’élire un système de régression despotisant qui confisque aux représentants de
la société civile et au délibératif manipulé (commissions diverses à audition
administrative, de la laïcité à Outreau, esquivant la confrontation, et donc la
contradiction, de l’ « audiatur et altera pars »…), comme
au judiciaire neutralisé (par la concurrence de hautes autorités, pouvant
freiner paradoxalement, en particulier, une lutte, au fond peu souhaitée
et de pure rhétorique, contre le
racisme), la possibilité même d’être le vrai siège démocratique de toute
décision.
Dans la conception classique de la monarchie française,
dans la conception légitimiste que voulut rétablir à un moment le légitimisme
bordelais du comte de Chambord, mystérieux relais de vérité de Girondins,
assassins de ses pères, vaincus par la Montagne, et donc sublimés en pareil
langage, sait-on déjà que, pour paraphraser Thomas d’Aquin, commenté par
Bellarmin et Cajetan, la forme du pouvoir est peut-être sacrée, ou
« divine », en certaines circonstances garantes de son authenticité,
mais sa substance, et sa légitimité donc, sont le sacré lui-même, qui est
déposé dans la multitude et dans le peuple.
Or, cette multitude ou ce peuple ne sont pas la multitude
ou le peuple du fond de la caverne ou lobotomisés par l’action de la
propagande, reflet de la collusion d’un pouvoir constitué avec l’intérêt
économique et avec les instances médiatiques. Et ils ne sont pas surtout la
multitude ou le peuple d’un jour, qui feraient que l’élu se croirait investi du
pouvoir de dicter ses décisions sous le prétexte d’une confiance faite à sa
subjectivité personnelle. Ils sont la multitude et le peuple dont on
s’efforcera par principe de présumer toujours la liberté de résistance
critique, qui est liberté d’ailleurs de tous les repentirs (car la
connaissance, comme le dit Platon, est foncièrement mémoire, et c’est l’absence
de mémoire et le refus classique de toute possibilité d’assumer un repentir qui
caractérise la faute ou le mensonge, le pseudos de l’injuste). Car ils
sont, et là est l’essentiel, la multitude ou le peuple qui visent à rappeler à
un président que son rôle, de simple mandataire, est d’avoir à refléter sans
cesse une décision dont l’idée leur appartient, conception du parti
perdant, et dont l’idée n’est donc nullement à vérifier auprès d’eux comme
émanée d’un appareil d’État en ayant l’outrecuidance et l’hypocrisie de le
dissimuler sous le nom de libéralisme (l’habituel : vous avez « mal
compris » « notre » politique : on va
« dialoguer », on est « ouverts », …c’est-à-dire …, pur
mouvement descendant, qu’on va « vous l’expliquer » !…). C’est
au nom de la liberté, il est vrai, qu’on l’écrase le mieux.
Ceci vaut dans l’abstrait, autant que dans le concret,
certes. Mais l’infinie susceptibilité des débats intellectuels montre souvent
le risque d’atteindre involontairement les personnes sous leurs rôles, et,
particulièrement, les penseurs derrière leurs pensées, surtout quand l’on est
bien en mal d’essayer même de comprendre celles-ci. Et le risque est plus grand
dans le domaine de ce qui se politise qu’ailleurs, obligeant à une exigence
plus haute encore de respect des personnes. En ce jour de commémoration du 8
mai, je pense à ce mot tragique d’un soldat de la grande guerre d’avant,
retrouvé dans sa poche, et qui préférait revenir mourir au front : il
était venu de l’enfer des tranchées en permission à Paris et s’était installé
dans une salle de cinéma où l’on voyait sur l’écran des hommes portant des
masques à gaz, ce qui faisait rire l’assistance, images assorties de
commentaires presque enjoués et satisfaits sur les ébats de nos troupes, et les
terrasses des cafés des Champs-Élysées regorgeaient d’inconscients…
Encore ne faudrait-il donc ne jamais préjuger précisément
des actions effectives sans cesse imprévisibles des personnes là où elles se
trouvent, là où l’on ne les attendait pas forcément, et qui ne jouent pas
toujours dans l’histoire les intrigues programmées par des personnages qui
semblaient s’attacher à leur représentation « spectacularisée »,
comme disent les anthropologues. C’est qu’elles peuvent bien parfois déjouer
les pièges de ce que l’on croyait appartenir au destin. Ce sont des causes
psychologiques et morales qui meuvent aussi bien l’histoire, au pays de
Montesquieu, et non des causes matérielles dont nous aurions une science
délivrée une fois pour toutes et qui planifieraient le monde, qu’il soit celui
des choses ou des hommes. Ce monde dépend de nous et non l’inverse. Nous
pouvons le penser, et le remettre justement en question, et nous remettre
précisément en question dans la façon dont nous l’avons pensé. Ce qui lui est
impossible à lui, qui dépendra toujours de nous. A nous donc de lancer le
premier dé.
Bordeaux, le 8 mai 2007
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© THÈMES 9 mai 2007
[1]
Décret de
l’Assemblée nationale concernant les colonies françaises, du lundi 8 mars 1790, à
l’adresse des députés de la ville de Bordeaux à l’Assemblée nationale, agréant
la demande déposée par L’armée patriotique bordelaise (formée par
l’ensemble des commerçants révolutionnaires) à la Garde Nationale
parisienne, et « jugeant favorablement des motifs qui l’ont
animée » et la félicitant de sa « fidélité à la Nation » (arch.
priv.). Le texte confirme que pour maintenir en bonne santé économique
quelques millions de Français, notamment Aquitains, l’on ne va tout de même pas
hésiter à sacrifier quelques centaines de milliers d’esclaves que « la
nécessité » a mis entre leurs mains…
Relevons notamment dans
cette requête, du 1er février 1790, ces lignes éloquentes :
« un sentiment
irréfléchi d’humanité a pu égarer ceux qui ont écrit de bonne foi contre la servitude ;
mais si le bien que ces philosophes se proposent menaçait de tant d’horreurs
que l’âme la plus froide dût frémir à leur aspect ; si la mort de cent
mille Français, si la ruine de tout un royaume devaient être l’effet d’un zèle
inconsidéré, est-il un seul homme qui balançât entre une perspective aussi
désastreuse, et l’état présent des choses ? Le Législateur ne sacrifie pas
l’utilité générale à quelques inconvénients particuliers /souligné par
nous : autrement dit : ‘à un détail’/ ; il est soumis
lui-même à la loi de la nécessité » (…) Et d’ailleurs, ajoute le
texte : « Les plus grands philosophes eux-mêmes ont reconnu que la
crainte et la force déterminant seules au travail partout où l’amour du repos
est en quelque sorte une loi du sol, la servitude y est le premier instrument
de la culture ».
Des arguments d’utilitarisme
jusnaturaliste ou positiviste, typiquement généricistes et nivelateurs de la
singularité de la personne humaine, qui ont été développés en France, quasiment
mot pour mot, à propos des persécutions anti-sémites, un siècle et demi après,
comme à propos encore récemment d’une possibilité de reféodalisation des
rapports de travail, par l’introduction de contrats à condition purement
potestative, c’est-à-dire fondés plus sur l’arbitraire et le refus du
commutatif que sur le « précaire », et par référence à la
« fatalité » et au « bien de tous ». De tels arguments se
retrouvent parfois maniés de façon irresponsable par les tenants bien
intentionnés d’un droit naturel universalisant, qui gomme son lien de causalité
avec le transcendant personnel comme unique existentiel, et entraîne la dérive
de style utilitariste (mélange de certains arguments néo-thomistes et
rawlsiens). Alors ce droit naturel est l’allié objectif d’une inadmissible atteinte
à la personne. Le conflit qui opposa le courageux Thomas Paine à Edmund Burke
posa bien ce problème sous la Révolution, de l’impuissance d’un prétendu droit
naturel mal compris ; mais l’on sait que le mouvement idéologique dit
« néo conservateur » en cours, en France comme ailleurs (v. ainsi M.
A. Finkelkraut dont nous critiquons les interprétations présentées en ce sens
lors d’une conférence canadienne dans notre art. ci-après cité), invoque
l’opportunité d’un retour à Burke, d’une légitimité de pratiquer la
reconduction à un état de pensée pré-révolutionnaire (et même, kantiennement,
pré-critique !), s’attaquant sophistiquement au symbole amalgamé de 68, et
mettant très gravement entre parenthèses une certaine formulation des droits de
l’homme qui guide cependant toute l’histoire des deux siècles qui viennent de
s’écouler, même si cela n’a pas empêché le pire. Sur ce point, voir notre
article sous presse rédigé en septembre 2006 : "Immutabilité et changement dans le politique et le
droit", Liber Amicorum. Festchrift in honour of Prof. Csaba Varga, Univ.
Budapest/Acad. hongroise des sciences, Budapest, Szent Istvan Tarsulat,
Bibliotheca Iuridica (dir. prof. Peter Takacs), Ser. Philosophiae Iuris, 2007.
[2] que l’Empire carolingien comme les royaumes de Bohême et de Hongrie, bien que pays partiellement indo-européens, furent les premiers à revendiquer pourtant, comme l’indique notre savant collègue et ami le professeur Angel Sanchez de la Torre – Estudios de arqueologia juridica, Madrid, Dykinson, 1988, p. 126 s. -, commentant l’hémisphère de la tiare ou du diadème et montrant qu’il embrasse le peuple relié, dans un souci d’universalité, à l’ensemble des peuples, et rappelant, mythe solaire justifiant du choix du métal précieux, le mouvement ascensionnel de l’astre dans sa course d’un point de l’horizon à l’autre…