Revue de la B.P.C.                                             THÈMES                                                        9 mai 2007

 

http://www.philosophiedudroit.org

 

mise en ligne le 9 mai 2007

______________________________________________________________________________________________________________

 

 

 

Deux conceptions radicalement opposées

du rapport de l’État à la société civile :

entre mouvement descendant et mouvement ascendant.

Philosophie politique des élections françaises 

 

par Jean-Marc Trigeaud,

professeur à l’Université de Bordeaux Montesquieu,

directeur du Centre de philosophie du droit et de l’État,

 directeur du master recherche de science politique (2006-2007)

 

 

 

Il pouvait sembler que le choix entre deux systèmes politiques et constitutionnels s’offrait aux Français à l’occasion de cette élection présidentielle.

Mais il y eut les conséquences par a contrario d’un 68 très vite, et bolchéviquement en effet, récupéré ! Il y a eu aussi l’effet de l’hypnose des propagandes, liées à la collusion à peine avouable du politique, des médias et du people business voire des sectes, là même où les vieilles forces des universités, des intellectuels, des églises ou des loges sont humiliées et largement dépassées. Et un certain affaiblissement culturel et critique, qui a entraîné l’obscurcissement de facultés élémentaires de discernement n’aura pas permis à une « sanior et major pars » un minimum éclairée d’identifier une problématique pourtant claire : celle de l’opposition entre deux types de régimes familiers de l’histoire de la pensée politique, dont l’un s’est imposé dans les institutions de la France, en continuité avec un passé millénaire, qui ne le démentait jamais en totalité, malgré divers errements, dans son attachement à la transcendance d’une « République », et dont l’autre n’est apparu, subrepticement, qu’en période d’inattention, et d’irruption par la menace et même la violence, d’une féroce loi des intérêts, se faisant passer pour l’aimable loi protectrice de tous, mais comme pour favoriser sans doute quelque réveil ultérieur, une fois son imperceptible geste accomplie.

D’un côté, se présentait, en effet, l’idée de recentrer et d’équilibrer les institutions, sous le couvert d’une réforme qui n’en était pas vraiment une, en revalorisant le rôle du Parlement, en restituant aux partenaires sociaux et à tous les représentants de la société civile dans l’État (définition même de la démocratie) leur position initiale, celle dont ils avaient été déchus, et en assurant principalement l’indépendance du judiciaire, chargé de faire respecter un droit qui s’impose à tous et qui indique au préalable les biens de la « chose publique » et leurs règles de distribution égale (par maintien par exemple d’un juge d’instruction, et non de l’instruction, veillant à la pratique d’enquêtes à décharge…). De même, le Conseil constitutionnel était révisé dans sa composition, assez unique au monde, réservée à des politiques (et non à des universitaires apolitiques parfois même tirés au sort, comme cela a pu être exemplairement le cas ailleurs). Une telle idée n’était au fond qu’un effort de reprise de la conception même de Montesquieu, dans un pays qui, il est vrai, à la surprise des pays anglo-saxons surtout (les pays germaniques ayant plutôt promu l’identification du droit et de l’État à des heures malheureuses) n’ont jamais vraiment compris que les Français empruntent à Montesquieu sans véritablement le suivre ou en l’ignorant pour n’en faire qu’un billet de banque ou l’emblème tout de même d’une université.

 Il s’agissait par conséquent d’en revenir à ses sources intellectuelles et historiques qui ont marqué toutes les nations du monde, à travers le rayonnement de L’Esprit des Lois, mais que la France, après l’expérience républicaine de deux siècles, pouvait mieux faire siennes encore que certaines monarchies constitutionnelles qui ont prétendu s’y rallier. Goethe n’a-t-il pas écrit dans son Faust : « ce que tu tiens de tes pères, ce que tu as hérité d’eux, acquiers-le pour le posséder » ? Le temps était venu de faire évoluer les « autorités » vers de vrais « pouvoirs», et de réduire ainsi, le plus démocratiquement du monde, les pouvoirs vétustes d’un président à ceux d’un arbitre actif. Ce qu’Yves Simon (l’ami de Maritain, qui préféra en 1955 la nationalité américaine à la française) présenta dans son cours de philosophie politique à Chicago comme « le gouvernement démocratique ». Ce projet, cette vision, accomplissait l’histoire, préfigurait l’avenir, et savait enfin tirer la leçon des crises du XXe s., et, en particulier, de ses guerres que les égoïsmes d’État n’ont pu enrayer : il profitait surtout de l’enseignement qui, depuis Platon, dénonce le pouvoir nocif et pervers de la subjectivité dans le maniement des institutions. La dépersonnalisation de la fonction présidentielle, qu’il conduisait à n’assumer qu’un rôle d’arbitre actif et de garant de l’esprit public, marquait le progrès ultime que seul un progrès de la conscience et de la générosité du cœur pouvait accompagner.

Mais la psychanalyse a du travail pour expliquer les régressions oedipiennes, et montrer que, freudiennement, (comme me le rappelait Gilbert Romeyer Dherbey), les lois de l’histoire ne sont pas celles d’un progrès auquel a cru Hegel, mais sont typiquement celles de l’hystérie, de la récidive constante, et du retour à des traumatismes subis, pour imiter, avec libération progressive, le bourreau dont on a souffert ; et l’envie de guerre n’est pas loin, qui a commencé par de curieux compromis avec les agressivités tournées contre les religions ou franchement néo-raciales, bardés naturellement d’alibis contraires, ce qui s’est fortifié par des alliances objectives du politique avec les groupes les plus internationalement douteux qui les excitent et les financent. Passons. A diverses reprises, nous avons dû, quant à nous, assumer déjà des retraits intempestifs, et d’une revue connue notamment, pour ne pas être complice.

Corrélativement, le support dit « socialiste » ou « centriste » d’une telle idée a pu nuire, certes, à sa compréhension et à sa diffusion, par manque de maturité là encore de la réflexion des esprits sur l’histoire et sur la première des histoires : celle du langage.

Beaucoup en sont restés à la notion d’un socialisme réel, plutôt marxiste, dont le retrait graduel n’a nullement entraîné le déclin fondamental, mais au contraire l’accomplissement et la mutation en une certaine pensée dite « de droite », qui en réalité en constitue le prolongement par dépassement logique à travers le libéralisme (celui que l’actuel post-maoïsme chinois appelle de ses vœux, pour reconquérir plus tard un pouvoir refoulé). La promotion de la société civile contre l’État, voué à un dépérissement, a ressuscité la volonté pour ses représentants, possesseurs des moyens de production, messianisés mais vite embourgeoisés, de conférer la dimension de l’État perdu au pouvoir obtenu : c’est déjà l’aventure du mouvement bolchévique, contre marxistes authentiques radicalement anti-étatistes, contre trostkystes, encore partiellement étatistes, et maoïstes, ou mazarystes et lukacsiens hongrois ; c’est l’aventure même de l’État soviétique qui évoluera de l’étatisme le plus contraire au marxisme originaire, à une bureaucratie, comparable à celle des libéraux, s’appuyant sur le normativisme de Kelsen et faisant même condamner à mort Pachukanis, le fidèle du marxisme ; c’est le destin de l’État français, monopolisé par les enrichis décideurs du monde économique, s’affublant progressivement d’un pouvoir d’État, hommes sensibles aux hymnes du premier gouvernement révolutionnaire, - celui qui annonça, par exemple, faudrait-il s’en souvenir, aux commerçants de la place de Bordeaux, qu’ils pouvaient être rassurés : non, chère armée révolutionnaire et patriotique de la place, l’esclavage que vous nous suppliez de maintenir en nos colonies et qui fonde la quasi totalité, selon vous mêmes, de votre richesse, ne sera pas aboli [1]!… 

Le libéralisme, essentiellement d’essence capitaliste et financière, n’est nullement ici « de droite » ; il procède d’une gauche, bien involontairement, certes, pour elle, qui a échoué, parce qu’elle a précisément réussi, mais s’est rapidement prolongée à contre-sens et s’est muée ou reconvertie : ce capitalisme arrogant, aux limites de l’obscène, est bien la transformation étatique de son contenu hérité de la société civile qu’il est conduit à renier dialectiquement dans sa phase de synthèse. D’où d’ailleurs ses raisonnements incantatoires et comminatoires à consonance implicitement matérialistes, économolâtriques et quantitativistes sur le travail (le labeur des exploités dont on attend davantage), sur la culture, notamment, que la « Nation », sic, ne peut financer et qui sera une activité privée, et sur l’idée d’utiliser des valeurs comme des objets, des placements patrimoniaux, ou, pire, comme des instruments d’autorité et de catéchismes. La transcendance de leur référent commun se situe dans un profit inavoué qui finit par conspirer contre tout intérêt public.

Mais ce que nous décrivons là a plutôt été le support de l’idée contraire opposée par une prétendue « droite » donc, qui a rassemblé ses forces autour de cet étatisme libéral, professant la conception toute naturelle d’un dictat impérativiste du prince, d’un président monarchisé et renforcé, laissant supposer qu’il n’y aurait aucune réforme institutionnelle, car sachant exploiter la décomposition du système pour faire admettre que progressivement le déséquilibre entre parlementaire et exécutif devait basculer au profit de ce dernier. Cette évolution régressive a permis de restituer un modèle ancien, qui, cependant, a plus servi de fiction pour protéger les princes contre les abus de pouvoir, qu’il n’a désigné des réalités. En tout cas, il correspond bel et bien au régime despotique selon Montesquieu, le mot « despote » ne qualifiant naturellement pas péjorativement la personne, mais, est-il besoin de le préciser, un système objectif de pouvoir que l’on retrouve à l’identique dans Le Prince de Machiavel, ou dans la « timarchie », surtout, platonicienne, ou encore chez les Cyniques grecs, même si, pour tout dire, les apparents tribuns de la plèbe qui séduisent des bien-pensants… déguisent à peine les requins de la pègre.

Déjà, comme nous avons tenté de le montrer dans notre Justice et hégémonie, plusieurs années de lois violant la règle de droit et l’État de droit, portant atteinte à la République, violant notamment la séparation constitutionnelle de la loi et de la coutume ou des mœurs, prétendant « régir les mœurs », déjà donc ce phénomène a préparé l'actuel ; et il permet d’enchaîner avec un nouveau phénomène d’alignement institutionnel sur la situation dominante provoquée, second phénomène qui correspond en tous ses traits à ce que Montesquieu nomme le despotisme, puisque le pouvoir central entend y coiffer tous les pouvoirs, inhibant leur autonomie ; il s’infiltre insidieuseument dans le discours et va jusqu’à introduire la suspicion sur l’idée de contrôle, et, plus essentiellement, encourage au mouvement du haut vers le bas, et non du bas vers le haut, et exhorte à l’attitude qui fait du président celui qui s’adresse aux pouvoirs et au peuple pour lui communiquer une science venue d’en haut, et récuse avec véhémence celle qui, comme dans le symbole indo-européen de la couronne[2], exprime cette idée que le premier d’entre tous n’est qu’un arbitre, et reçoit le mouvement venu d’en bas, traduisons : est arbitre des décisions qu’il encourage chez les délibérants en assemblée, recueillant sans cesse les avis des « partenaires sociaux » et des représentants de la société civile dans l’État, même quand ils ne sont pas citoyens…

Mais ce n’est pas assez dire. Quand Montesquieu traite le plus souvent du despotisme, c’est pour montrer qu’il remplace la vertu de la république ou l’honneur de la monarchie par la crainte. De fait, tout se retrouve : on déplace l’attention de la vérité des principes vers la coercitivité des règles, comme s’il y avait des règles sans principes, et comme si l’on pouvait éduquer des enfants par des règles d’abord, et non par la compréhension des principes qui les fondent, - à supposer, toutefois, que le souverain (paidétique selon Platon, dans Les Lois), ait un rôle éducatif. Il a du moins, disons-le, celui d’énoncer les raisons pour lesquelles une décision sera prise. Mais il serait naturellement indécent et abusif de désigner ces raisons comme issues de sa « volonté » propre ou pire de ses « amis », formant quelque gouvernement (comp. l’oligarchie et la timarchie vantées par Thrasymaque et décriées dans La République), parce qu’il serait tout simplement élu ! Si bien que le critiquer serait critiquer la démocratie ou la république appropriée par l’appareil d’État (ce qui fut le discours en somme de l’ex-président Fujimori au Pérou lors d’une conférence à laquelle était conviée une délégation diplomatique française, peu avant sa mise en échec). Tout le despotisme est là, alors que le président élu est censé recueillir les raisons du peuple à travers la négociation permanente avec diverses sortes de représentants, pour les couvrir ensuite de son autorité. Et l’on exalte l’autorité qui se prend pour une justification suffisante (et que le mythe 68 aurait affaiblie ! Evidemment, à qui profite cet affaiblissement de reconquête bolchévico-libérale ?), en substituant à cette autorité de pures conclusions dogmatiques dont la propagande finit par persuader la victime populaire qu’elle y a intimement adhéré. Il a suffi de l’acheter, par promesses de réductions d’impôts et gains supplémentaires, sans respect de la dignité même du travail, des conventions déclaratives universelles des droits qui le protègent, en attisant ses désirs et ses faims, même et surtout pour des biens qui créent une dépendance, comme la viande salée qui obligerait à boire (image utilisée par Rosmini dans sa Philosophie de la politique et visant le libéralisme de son époque) ou comme fut acquis le territoire des Indiens Creeks ou Cherokees : en les abreuvant d’alcool (célèbre critique tocquevillienne dans De la démocratie en Amérique). Ceci évite de prendre des exemples plus actuels... C’est oublier, dit Montesquieu, que l’on ne passe aux « choses d’autorité » que par les « choses de raisonnement » et de pensée.

Le parti opposé qui vient de gagner ces élections promouvait l’idée contraire, qui sert l’évolution par transformation de l’idéologie bolchévique sortie, effet pervers, de 68, à l’encontre des idéologies d’un socialisme réel, plus marxiste, et finissant par gagner sa bataille : évoluant en effet sous le nom de libéralisme en socialisme d’État, où l’étatisme, embusqué derrière un libéralisme apparent, flatte les décisions des possesseurs du capital afin de détruire sans paradoxe tout contenu réel et social.

Le socialisme, défenseur de l’idée montesquienne, celui qui, comme le centrisme, a perdu, en apparence de voix, ces élections, était donc porteur d’une conception qui niait au fond sa substance traditionnellement imputée à un socialisme : et c’est ce qui a fait sa perte, par conscience obscure de la « gauche » dépossédée, et par aveuglement d’une droite envahie par un autre qu’elle, qui la rend satisfaite, mais agressive et triomphaliste, et donc de mauvaise conscience, et par là de conscience coupable.

Tout s’est passé ainsi en France, opposant une gauche qui s’est bornée aux arguments d’une droite de toujours bien trop souvent marginale, refusant la désolidarisation de l’État et de la société civile, et de la réalité de la source de tout pouvoir, et une « droite » utilisant en héritière inconsciente le patrimoine transmis par une gauche historique, et lui superposant un langage qu’elle attribue erronément à sa propre tradition, et qui marque l’éternelle mésaventure d’évolution du réel vers le fictif, de la société civile vers l’État, du socialisme réel vers le national (et étatique) socialisme, pour couvrir l’hégémonie d’une classe ayant conquis les moyens de production, renversé l’État, qui se le réapproprie donc, et tire le pont-levis après elle. L’oligarchie ou la timarchie platonicienne n’est rien d’autre après tout, dénoncée dans la République. Mais à propos surtout de la « méthode de gouvernement » et de la « réforme des institutions », c’est une ignorance des Français, que l’on pourrait inviter à relire les chapitres de Montesquieu sur le gouvernement civil et républicain et le gouvernement despotique, qui fait que ceux-ci viennent, sans en avoir véritablement conscience, d’élire un système qui confisque aux représentants de la société civile et au délibératif manipulé (commissions diverses à audition administrative, de la laïcité à Outreau, esquivant la confrontation, et donc la contradiction, de l’ « audiatur et altera pars »…), comme au judiciaire neutralisé (par la concurrence de hautes autorités, pouvant freiner paradoxalement, en particulier, une lutte, au fond peu souhaitée et  de pure rhétorique, contre le racisme), la possibilité même d’être le vrai siège démocratique de toute décision.

Dans la conception classique de la monarchie française, dans la conception légitimiste que voulut rétablir à un moment le légitimisme bordelais du comte de Chambord, mystérieux relais de vérité de Girondins, assassins de ses pères, vaincus par la Montagne, et donc sublimés en pareil langage, sait-on déjà que, pour paraphraser Thomas d’Aquin, commenté par Bellarmin et Cajetan, la forme du pouvoir est peut-être sacrée, ou « divine », en certaines circonstances garantes de son authenticité, mais sa substance, et sa légitimité donc, sont le sacré lui-même, qui est déposé dans la multitude et dans le peuple.

Or, cette multitude ou ce peuple ne sont pas la multitude ou le peuple du fond de la caverne ou lobotomisés par l’action de la propagande, reflet de la collusion d’un pouvoir constitué avec l’intérêt économique et avec les instances médiatiques. Et ils ne sont pas surtout la multitude ou le peuple d’un jour, qui feraient que l’élu se croirait investi du pouvoir de dicter ses décisions sous le prétexte d’une confiance faite à sa subjectivité personnelle. Ils sont la multitude et le peuple dont on s’efforcera par principe de présumer toujours la liberté de résistance critique, qui est liberté d’ailleurs de tous les repentirs (car la connaissance, comme dit Platon, est foncièrement mémoire, et c’est l’absence de mémoire et le refus classique de toute possibilité d’assumer un repentir qui caractérise la faute ou le pseudos de l’injuste). Ils sont, et là est l’essentiel, la multitude ou le peuple qui visent à rappeler à un président que son rôle, de simple mandataire, est d’avoir à refléter sans cesse une décision dont l’idée leur appartient, conception du parti perdant, et dont l’idée n’est donc nullement à vérifier auprès d’eux comme émanée d’un appareil d’État en ayant l’outrecuidance et l’hypocrisie de le dissimuler sous le nom de libéralisme (l’habituel : vous avez « mal compris »). C’est au nom de la liberté, il est vrai, qu’on l’écrase le mieux.

Ceci vaut dans l’abstrait, autant que dans le concret, certes. Mais l’infinie susceptibilité des débats intellectuels montre souvent le risque d’atteindre involontairement les personnes sous leurs rôles, et, particulièrement, les penseurs derrière leurs pensées, surtout quand on est bien en mal d’essayer même de comprendre celles-ci. Et le risque est plus grand dans le domaine politique qu’ailleurs, obligeant à une exigence plus haute encore de respect des personnes. En ce jour de commémoration du 8 mai, je pense à ce mot plein de rancœur tragique d’un soldat de la grande guerre, retrouvé dans sa poche, et qui préférait repartir mourir au front : il était venu de l’enfer des tranchées en permission à Paris et s’était installé dans une salle de cinéma où l’on voyait sur l’écran des hommes portant des masques à gaz, ce qui faisait rire l’assistance, images assorties de commentaires presque enjoués et satisfaits sur les ébats de nos troupes ; et les terrasses des cafés des Champs-Élysées regorgeaient d’inconscients…

Encore faudrait-il donc ne jamais préjuger précisément des actions effectives sans cesse imprévisibles des personnes là où elles se trouvent, là où l’on ne les attendait pas forcément, et qui ne jouent pas toujours dans l’histoire les intrigues programmées par des personnages qui semblaient s’attacher à leur représentation « spectacularisée », comme disent les anthropologues. C’est qu’elles peuvent bien parfois déjouer les pièges de ce que l’on croyait appartenir au destin. Ce sont des causes psychologiques et morales qui meuvent aussi bien l’histoire, au pays de Montesquieu, et non des causes matérielles dont nous aurions une science délivrée une fois pour toutes et qui planifieraient le monde, qu’il soit celui des choses ou des hommes. Ce monde dépend de nous et non l’inverse. Nous pouvons le penser, et le remettre justement en question, et nous remettre précisément en question dans la façon dont nous l’avons pensé. Ce qui lui est impossible à lui, qui dépendra toujours de nous. A nous donc de lancer le premier dé.

 

Bordeaux, le 8 mai 2007

________________________________________

© THÈMES 9 mai 2007     

 

 

 

 

 

 



[1] Décret de l’Assemblée nationale concernant les colonies françaises, du lundi 8 mars 1790, à l’adresse des députés de la ville de Bordeaux à l’Assemblée nationale, agréant la demande déposée par L’armée patriotique bordelaise (formée par l’ensemble des commerçants révolutionnaires) à la Garde Nationale parisienne, et « jugeant favorablement des motifs qui l’ont animée » et la félicitant de sa « fidélité à la Nation » (arch. priv.). Le texte confirme que pour maintenir en bonne santé économique quelques millions de Français, notamment Aquitains, l’on ne va tout de même pas hésiter à sacrifier quelques centaines de milliers d’esclaves que « la nécessité » a mis entre leurs mains…

Relevons notamment dans cette requête, du 1er février 1790, ces lignes éloquentes :

« un sentiment irréfléchi d’humanité a pu égarer ceux qui ont écrit de bonne foi contre la servitude ; mais si le bien que ces philosophes se proposent menaçait de tant d’horreurs que l’âme la plus froide dût frémir à leur aspect ; si la mort de cent mille Français, si la ruine de tout un royaume devaient être l’effet d’un zèle inconsidéré, est-il un seul homme qui balançât entre une perspective aussi désastreuse, et l’état présent des choses ? Le Législateur ne sacrifie pas l’utilité générale à quelques inconvénients particuliers /souligné par nous : autrement dit : ‘à un détail’; il est soumis lui-même à la loi de la nécessité » (…) Et d’ailleurs, ajoute le texte : « Les plus grands philosophes eux-mêmes ont reconnu que la crainte et la force déterminant seules au travail partout où l’amour du repos est en quelque sorte une loi du sol, la servitude y est le premier instrument de la culture ».

Des arguments d’utilitarisme jusnaturaliste ou positiviste, typiquement généricistes et nivelateurs de la singularité de la personne humaine, qui ont été développés en France, quasiment mot pour mot, à propos des persécutions anti-sémites, un siècle et demi après, comme à propos encore récemment d’une possibilité de reféodalisation des rapports de travail, par l’introduction de contrats à condition purement potestative, c’est-à-dire fondés plus sur l’arbitraire et le refus du commutatif que sur le « précaire », et par référence à la « fatalité » et au « bien de tous ». De tels arguments se retrouvent parfois maniés de façon irresponsable par les tenants bien intentionnés d’un droit naturel universalisant, qui gomme son lien de causalité avec le transcendant personnel comme unique existentiel, et entraîne la dérive de style utilitariste (mélange de certains arguments néo-thomistes et rawlsiens). Alors ce droit naturel est l’allié objectif d’une inadmissible atteinte à la personne. Le conflit qui opposa le courageux Thomas Paine à Edmund Burke posa bien ce problème sous la Révolution, de l’impuissance d’un prétendu droit naturel mal compris ; mais l’on sait que le mouvement idéologique dit « néo conservateur » en cours, en France comme ailleurs (v. ainsi M. A. Finkelkraut dont nous critiquons les interprétations présentées en ce sens lors d’une conférence canadienne dans notre art. ci-après cité), invoque l’opportunité d’un retour à Burke, d’une légitimité de pratiquer la reconduction à un état de pensée pré-révolutionnaire (et même, kantiennement, pré-critique !), s’attaquant sophistiquement au symbole amalgamé de 68, et mettant très gravement entre parenthèses une certaine formulation des droits de l’homme qui guide cependant toute l’histoire des deux siècles qui viennent de s’écouler, même si cela n’a pas empêché le pire. Sur ce point, voir notre article sous presse rédigé en septembre 2006 : "Immutabilité et changement dans le politique et le droit", Liber Amicorum. Festchrift in honour of Prof. Csaba Varga, Univ. Budapest/Acad. hongroise des sciences, Budapest, Szent Istvan Tarsulat, Bibliotheca Iuridica (dir. prof. Peter Takacs), Ser. Philosophiae Iuris, 2007.

 

[2] que l’Empire carolingien comme les royaumes de Bohême et de Hongrie, bien que pays partiellement indo-européens, furent les premiers à revendiquer pourtant, comme l’indique notre savant collègue et ami le professeur Angel Sanchez de la Torre – Estudios de arqueologia juridica, Madrid, Dykinson, 1988, p. 126 s. -, commentant l’hémisphère de la tiare ou du diadème et montrant qu’il embrasse le peuple relié, dans un souci d’universalité, à l’ensemble des peuples, et  rappelant, mythe solaire justifiant du choix du métal précieux, le mouvement ascensionnel de l’astre dans sa course d’un point de l’horizon à l’autre…