C.F.E.R. Centre français d’études rosminiennes mise en ligne le 28 février 2008
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Le primat de la personne
dans le rapport de l’individu
au groupe fut-il religieux.
A propos d’un discours solennel
de Benoît XVI en référence à Rosmini
par Jean-Marc Trigeaud
A l’occasion du 25ème anniversaire
de la promulgation du Code de droit canonique, le vendredi 25 janvier 2008, le
pape Benoît XVI a prononcé un discours solennel en présence de nombreux
cardinaux, religieux et universitaires (texte rapporté par le bulletin
rosminien Charitas (Stresa)/An. LXXXII, n.2 février 2008) dans lequel il
n’a pas hésité à présenter Rosmini, récemment béatifié, comme autorité de
référence, à partir d’un argument classique tiré de la notion même de personne.
D’emblée, il a indiqué en ce sens : « il me plaît de rappeler
l’expression véritablement incisive du bienheureux Antonio Rosmini : ‘La
personne humaine est l’essence du droit’ (Rosmini, Filosofia del diritto,
Parte I, lib. I, cap. 3). Ce que, continue Benoît XVI, le grand philosophe
affirmait pour le droit humain, avec une profonde intuition, nous devons à plus
forte raison l’appliquer au droit canonique : l’essence du droit canonique
est la personne du chrétien dans l’Église » (notre tr.).
L’importance attribuée ainsi à Rosmini, et la
considération exclusive dont il semble être l’objet, après un long oubli,
promettent beaucoup pour l’œuvre de ce dernier, enfin mieux connue et honorée à
son juste niveau. Au moment où d’aucuns s’impatientent de sa canonisation
annoncée comme prochaine, et même d’une éventuelle reconnaissance comme docteur
de l’Église, c’est sans doute ici le plus précieux gage de son prestige qui lui
est donné.
Mais le thème abordé appelle en même temps
quelques observations : d’abord, quant au sens même du langage employé
(I) ; ensuite, quant au rapport du droit à la justice et au rapport du
droit canonique au droit tout court (II) ; et, enfin et surtout, quant à
la portée de la situation où se trouve la personne du chrétien au sein de son Église
(III).
I -
L’expression exacte employée par Rosmini (sur laquelle de nombreux auteurs ont
disserté et que nous avons été amené à commenter à maintes reprises) n’utilise
par en toute rigueur le mot essence, qui pourrait avoir en une terminologie
plus savante (d’ailleurs dite « essentialiste ») une autre acception
que celle visée, connotant un élément totalement rationalisable, et excluant de
sa nature toute singularité universalisante, mais le mot, d’origine boècienne
et thomiste (remis aussi à l’honneur par Karol Woytila),
« sub-sistence », lequel renvoie à un substrat ontologique plus
existentiel et proprement sous-jacent à une « nature raisonnable »,
c’est-à-dire à des données, le sensible et la raison, que l’on peut prêter à
des sujets identiques ou qui se ressemblent. La formule rosminienne est
« il diritto sussistente » : tr., littéralement, « le droit
subsistant ». Autrement, dit quand Rosmini regarde ce qui justifie ou
fonde philosophiquement, ou métaphysiquement, le droit, il l’identifie à ce qui
fonde ou justifie métaphysiquement l’homme, sa personne tirée de sa subsistence
sous sa nature, le côté par lequel il accède au maximum de son sens universel à
travers ce qui le rend irréductible et « unique » dans l’existence.
Par commodité, il est évident que l’on peut user du terme « essence »
en un sens plus large que sa désignation intrinsèque, qui englobe cette
conception, d’autant que la tradition de l’Église est sans cesse de conférer
implicitement à la personne humaine, distinguée de la nature humaine, ce que
Rosmini, après tant d’autres, explicite en usant à son tour du mot
« subsistence ».
Mais la doctrine rosminienne peut revêtir une
particularité tenant à son système d’interprétation général, de ligne plus
platonicienne, augustienne et bonaventurienne, et elle peut conduire, au sujet
de la personne humaine, à une analyse pour laquelle l’on ne peut reproduire
très exactement les mêmes concepts : il convient surtout de dissocier être
réel et être idéel – ce qui peut susciter de mineures
divergences ; et « l’universel singulier » de la personne tel
que nous l’entendons peut se séparer aussi bien de l’approche rosminienne, en
ce qu’il accentue un réalisme de la singularité qu’un idéalisme de la pensée
réprouve dès le principe. Cela n’empêche nullement une convergence
fondamentale. Et cela ne préjuge en rien de la possibilité de se référer à
Rosmini, comme permettant de franchir le premier seuil de l’impensable en un
sens très générique du mot essence. A l’égal d’un saint Thomas, il est le
dernier auteur à offrir sur ce point un langage de synthèse renouvelé.
II -
Lorsque Rosmini justifie et fonde le droit en remontant à la personne, il se
place donc dans une perspective de dépassement métaphysicien du droit positif
pour passer à l’élément qui en est non le principe théorique mais la cause
d’être et de devoir-être philosophique. Il vise ainsi ce qui précède le droit
et a nom de justice, mais l’on ne saurait bien évidemment en tirer directement
des solutions juridiques, puisqu’il s’agit uniquement de rappeler par cette
référence ce qui fait que le droit est droit et doit être tel qu’il est, en
considération de sa fin. Aucun droit ne se fonde en effet sur lui-même, mais
sur ce qui le dépasse et lui préexiste en une cause qu’il entend servir et qui
est assimilable à la personne humaine. Par son essence qui est
« sub-sistence », ou existence préalable en son impensabilité, la
personne dépasse elle-même en l’homme toute nature rationalisable ; elle
est le donné irréductible, qui ne se confond avec aucun des rôles ou des
« masques » que lui attribue la raison ou la volonté législative et
juridique lui conférant « personnalité juridique » (ou
« capacité de jouissance » du droit civil), citoyenneté et
nationalité.
Reprendre ce discours, c’est souscrire à
l’idée que l’essence est dans le juste avant le droit, et non l’inverse (par
emprunt à la célèbre formule de Hobbes que raille Montesquieu) ; et c’est
assumer la définition qui centre ce juste sur la personne humaine. Mais quand
on traite du droit canonique, qui est un droit s’adressant aux clercs et aux
chrétiens à l’intérieur de la société « Église », cela prend
naturellement un sens plus large : cela signifie encore que ce qui
justifie et fonde le droit humain est en même temps, sous l’éclairage de l’Église,
ce qui justifie et fonde le droit canonique lequel ne vaut donc plus que par
une justice participant de la justice faisant juste le droit humain lui-même.
Dès lors, la vérité et la fin de justice ne tiennent nullement à un dictat
dogmatique de la volonté, comme on le lui a souvent reproché, mais à une pensée
qui n’est pas plus conditionnée par l’institution qu’elle vise que par la
croyance qui est censée l’accompagner. Témoignage très profond de la valeur
accordée à l’intelligence naturelle dans sa capacité métaphysique à discerner
un sens vraiment universalisant et harmonisant ce qui en découle en fonction
des rôles de plus en plus spécifiques que sont amenés à exercer les personnes
en société, passant par hypothèse de la société profane à la religieuse. Les
personnes comme rôles, ou comme personnages, sont tributaires du sens un et
unique donné à la personne en tant que subsistence, ce que chacun est présumé
être en deçà de ses statuts sociaux et même canoniques, comme le commande
l’essence de tout droit. Tel est le référent commun au droit général et au
droit partiel, il est la seule justice pouvant les justifier ensemble.
Le propos tenu, dans une ligne qui avait déjà
frappé les esprits à l’époque où le thomisme s’était efforcé de décléricaliser
le langage, montre que ce qui est chrétien est ce qui est universel d’abord,
et ne s’enferme pas dans la logique d’autorité de la secte, laquelle prend
d’ailleurs plus modèle sur l’amitié politique que sur l’amour diffusif qui
conduit le droit.
Il va toutefois sans dire que la transposition
analogique à laquelle invite Benoît XVI marque de soi ses limites et n’implique
nullement une sorte d’alignement contre-nature du droit canonique sur le droit
en général : pour autant qu’il puisse se réclamer de la même inspiration
sur l’essentiel, et n’est donc pas autorisé à l’ignorer ou à y faire gravement
exception, le profane et le religieux procédant ici très significativement du
même (selon un exemple initialement très thomiste et que réitère le
rosminianisme), le droit canon possède bien entendu sa spécificité tenant au
rôle particulier de ceux qu’il vise et à leur rattachement à l’Église. Mais ce
rôle ne saurait entamer la substance même d’une personne qui cesse d’être rôle
pour affirmer une identité propre au-dessus de tout rôle.
III - De
même enfin, il convient de mesurer toute la portée de la conclusion formulée,
même si elle s’inscrit dans la continuité de déclarations constantes des
successeurs de Pierre, déclarations déjà cependant renforcées par l’orientation
fortement personnaliste imprimée par Jean-Paul II (en écho au Personne et
acte de Karol Woytila).
Cette conclusion d’après laquelle
« l’essence du droit canon est la personne du chrétien dans
l’Église » pourra paraître assez extraordinaire au croyant chrétien,
surtout français, habitué du fait de clercs sécularisateurs à l’excès,
peut-être trop à l’image de la caricature flattant l’opinion qu’en donne
Kierkegaard (Des pensées qui attaquent dans le dos), à un discours de
religion positive, jadis significativement méfiant à l’égard des Maritain ou
des Marcel, des Mounier ou des Teilhard, et aujourd’hui souvent centré sur le
lien social, sur la laïcité, sur la citoyenneté, en bref sur le groupe,
discours aisément et indûment resurgi dans l’Église même pour en fausser le
sens, mais renouer sans doute avec les vieux démons de la christologie
pratique. Ce qui s’accompagne d’une très naturelle phobie de la société réelle,
d’une horreur des situations de souffrances personnelles, d’un détournement
hypocrite de la misère et de toutes les formes de pauvretés, voire de
persécutions des moins représentés ; il faut être « représenté »
pour être écouté, seul un mandat, en viendra-t-on presque à dire, confère une
légitimité consensuelle d’existence…
Si le droit canon, comme droit d’Église, permet
d’élaborer le statut juridique qu’il convient d’assigner à l’institution Église
en tant qu’elle recouvre un contenu social et un ensemble de relations entre
individus appelés chrétiens, et a vocation à s’adresser avant tout à ceux qui
parmi eux assument une représentation ecclésiastique, le fait d’introduire une
distinction entre ce qui justifie un tel droit et son objet qui
est d’être appliqué aux réalités d’Église, distinction nettement marquée entre personne
et Église, aboutit à renverser la proposition répandue à laquelle
souscrit complaisamment un immanentisme sociologique pseudo-chrétien, d’après
laquelle la fin ressortirait de l’objet lui-même. L’on serait invité à
admettre que la personne du chrétien, en tant que chrétien, est déterminée par
l’Église, au lieu de comprendre que l’Église accueille la personne humaine en
enregistrant l’adhésion de son rôle de membre d’une autre communauté,
superposée à la communauté des personnes existentielles, pour en exprimer mieux
la profondeur du sens. Le baptême deviendrait comme la carte d’entrée dans une
société politique ou la carte de visite d’un club très privé, logique
schmittienne (et osons dire catho-nazie de triste mémoire ici ou là) du rapport
génériciste entre amis et ennemis qui prend le contre-pied de l’universalisme
chrétien, lequel part, faut-il citer Clément d’Alexandrie (et l’influence de
son analyse sur les premiers missionnaires jésuites dans la nouvelle Amérique),
d’une sorte de « baptême créaturel », celui de l’existence reçue. Ce
serait sinon confondre la personne en son essence comme subsistence et le
rôle ou le masque qu’elle assume ensuite, confusion dénoncée par les
conciles à propos de la trinité et de l’hypostase (subsistence) christique,
confusion stigmatisée à nouveau dès l’ouverture de la Somme théologique
par saint Thomas : la personne, per essentia, indique la relation
qui l’ordonne verticalement à elle-même, à son existence, au don de la vie
qu’elle peut reproduire à l’égard de ceux qu’elle est invitée à percevoir dans
cette altérité fondamentale, et elle n’a qu’en second simplement, in obliquo,
une relation d’interdépendance aux autres personnes, conçues comme des homologues ou des identiques à l’intérieur
d’une structure dont l’échange de type contractuel offre le meilleur instrument
de traduction juridique. Le droit qui régit cet instrument comme les rôles des
personnes qu’il détermine, sait qu’il tire sa justice d’en haut, d’avant, du
respect de la personne indivisible, personne qui n’est pas celle d’un
ressemblant ou d’un frère aligné sur le même, mais celle d’un différent
radical.
Ce n’est pas l’Église qui, comme une
institution État, fait être la personne et fixe son être, c’est encore moins le
groupe social ou micro-social auquel elle correspond (nous aurions là sinon une
double imitation du socialisme d’État, ou associationnisme faschisant, et du
socialisme réel dont dérive le communisme classique), c’est plutôt la
personne humaine qui, sous la condition évidemment de marquer un lien conscient
et volontaire d’adhésion à l’ensemble qu’elle forme avec d’autres, justifie et
assigne sa fin à l’Église. Et ici nul
« humanisme », car la personne est la dimension théocentrique
ou christocentrique de l’homme, non sa dimension anthropocentrique. C’est
pourquoi elle est sub-sistence et non proprement nature. Et c’est
justement parce qu’il en est ainsi qu’elle permet de rejoindre la Personne
même du Christ, révélant la justification absolue, la seule qui soit, et de
la personne humaine, et de l’Église. Paul (en 1 Co, 3, 11) rappelle qu’aucune
autre pierre que Sa Personne ne peut constituer la justification, ni donc la
fondation de l’Église. C’est en ce sens que la personne de chacun, redécouverte
dans l’image christique dont elle procure le reflet, désigne et l’essence et le
fondement.
Tout lien, toute relation
d’interdépendance, passant par des status formalisant des rôles, est par là au
service du respect de la personne entière de chacun considéré comme un unique
ou un absolu suffisant ; c’est au lien à se justifier devant cette
personne, c’est à plus forte raison au groupe à le faire devant elle plutôt,
répétons-le, que l’inverse version « politisante » de christianisme
positif assez fréquente pour avoir été habitée par des conceptions idéologiques
inféodées aux deux formes de socialisme visées où la réalité de ce qui est
premier en la personne est absorbée dans la réalité de ce qui est second, où
l’identité singulière se résorbe dans le rôle.
Ce sens même du christianisme qui en manifeste
l’universalisme, en tant qu’il s’adresse à tous comme membres potentiels de son
Église, sans regarder les non-chrétiens comme des « ennemis »,
puisqu’ils sont des personnes, mais qui simplement n’ont pas marqué leur reconnaissance
de l’Église ni leur adhésion à elle ; ce sens même qui affranchit le
christianisme du reproche de l’enfermement sectataire et qui le délivre du
complexe d’une religion politique dans laquelle il a pu historiquement tomber,
c’est donc son droit qui en est le dépositaire et le témoin et le garant.
*
Mais en dehors des voies du droit, peut-être
pourrait-on montrer aussi qu’il peut être rendu sensible par celles plus
persuasives, pourquoi pas, de la suggestion esthétique.
Quand s’est posé le problème d’un art ou d’une
littérature, voire d’une philosophie « chrétienne » ou
« catholique », la plupart des auteurs se sont récriés en expliquant
que cette facilité de classement, qui n’était pas cependant à éluder, afin de
rendre compte de certaines formes de spécifications évidentes, risquait
d’entretenir un contre-sens fondamental : celui d’après lequel l’essence
même de la chose que le christianisme aide à s’accomplir et à se faire
connaître dans son authenticité serait chrétienne : elle est chrétienne en
un premier sens, du point de vue de la subjectivité chrétienne, parce qu’elle
« est » tout simplement et objectivement. Réponse de Mauriac, de
Green ou de Gilson en France, questionnés sur ce sujet, ou de Villey lui-même à
propos d’une philosophie du droit dite « catholique » qui le
heurtait.
De même, et c’est un agnostique déclaré qui
perçoit lumineusement ce point, quand Malraux ému par la statuaire représentant
la vierge commente sa beauté, et « ce qui la fait être ce qu’elle
est » en tant que création permettant d’accéder au sens le plus universel
de la beauté en l’occurrence de la femme, il s’étonne que certains puissent
admirer l’œuvre en y voyant d’abord une production « chrétienne »,
sans saisir qu’elle n’est admirable que si elle a une valeur universelle, et que,
si le christianisme est universel et a donc la valeur qu’il revendique, il
impose d’accéder à la dimension universelle et apparemment humaine de l’œuvre
avant ou en même temps que toute identification chrétienne. Et Malraux d’avoir
pris ailleurs l’exemple si remarquable de Bernadette de Lourdes, lassée des
photos qu’on ne cessait journellement de lui présenter, pour savoir si elles
correspondaient à l’image de celle qui lui était apparue, et qui brusquement
s’écria : « c’est elle ! », face à la seule œuvre d’art
authentique qu’on lui avait par hasard soumise : le visage d’une femme non
assimilable a priori à celui de la vierge elle-même et tirée du porche d’une
cathédrale gothique.
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© C.F.E.R. février 2008