Revue de la B.P.C                           THÈMES                                           I/2002

 

Mulieris dignitatem

numéro spécial

 

http://www.philosophiedudroit.org/

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Différence et féminité

 

Identité de la femme et perspective familiale.

Du juste au féminin [1]

 

par Jean-Marc Trigeaud

 

 

Ce qui ne cesse d'attirer l'homme "par en-haut" le sauve d'une existence solitaire et confinée, le libère de son égoïsme, et lui ouvre les voies de la générosité du don. Or cet "éternel" qui le séduit et l'élève ainsi selon l'expression faustienne, n'est que la forme d'une essence qu'il faut tenter d'approcher et de saisir, si imparfaitement que ce soit. Car la puissance qu'elle exerce correspond à la finalité qu'elle traduit, à la tendance ou au mouvement du devoir-être propre à tout acte d'exister: elle est inhérente à la personne sous la nature où on la perçoit... Qu'est donc la femme ou la féminité dans cette perspec­tive? Par quels traits la définir?

La réflexion sur la justice commande cette interrogation. Le juste qui peut convenir à la femme, en relation ou non avec la famille, exige au préalable d'identifier certaines ca­ractéristiques communes. La démarche paraît artificielle et limitée. Mais celle d'un droit qui procède de façon analogue et qui se prive de l'éclairage de la justice à défaut des no­tions dont elle serait capable de partir, risque de sombrer dans l'arbitraire. Et l'avantage de le soumettre à cette investigation préliminaire est de lui éviter un dérèglement qui l'a­bandonne à la pure volonté et à l'opinion contingente.

En un premier temps, il est toujours possible d'écarter du moins les concepts inadé­quats, méthode dichotomique qui, socratiquement, est la condition d 'accès à la vérité. Ce n'est qu'ensuite que l'on peut parvenir à dégager l'essence. L'objet même qu'elle vise, dans son dynamisme orienté, recouvre la "chose juste" ou le bien dont le droit réclame protection et qu'il se propose de faire respecter dans toute son aire de développement.

Dès lors la recherche de l'essence ne semble pas aussi hasardeuse et vaine qu'elle le serait dans un simple projet de connaissance et de classification, détaché de tout souci d'une valeur à légitimer et à assumer. Le besoin d'y recourir se justifie mieux encore. Et sous cet aspect, la féminité constitue une sorte d'invariant phénoménologique: elle ressort de l'expérience d'un donné concret progressivement dépouillé de ses qualités circonstan­cielles, de sa facticité ontique[2]. Par là, on remonte à un type dominant de rattachement qui pourrait être calqué, de manière saisissante, sur le type psycho-esthétique du théâtre, du roman[3] ou de l'œuvre quelle qu'elle soit4. Ce type, en effet, n'incarne personne en parti­culier, mais il désigne une réalité profonde en chaque individualité empirique. "Je suis un mensonge qui dit la Vérité", aimait à affirmer Cocteau : il en va de même du type féminin qui n'a la prétention ni de révéler ce qui fait la substance de chaque femme ni d'en épuiser la singularité. En outre, il existe un lien très fort entre le regard porté sur l'être humain, en l'occurrence la femme, et la perception esthétique elle-même. Ce regard peut se transfor­mer en adhésion sensible, en véritable amour, et posséder par conséquent une significa­tion équivalente. Et si c'est une valeur de justice que l'on essaye d'atteindre dans la femme, valeur assimilée à son propre bien, nul doute qu'il y ait une parenté nouvelle à dé­couvrir avec un sens esthétique qui fut, dès les origines, la manifestation la plus éclatante du sens de justices5.

Sans être nécessairement imbu d'un préjugé nominaliste, l'on pourrait douter d'une essence ou d'un type féminin aux contours rigoureux et précis, démarqué d'une masculi­nité où l'on s'évertue parfois complaisamment à déchiffrer les signes de l'humanité dans son acception générale, comme si "l'autre sexe" renvoyait à quelque marge floue du dis­cours. Pourtant. une permanence est incontestable; une ipséité se dessine; une réelle iden­tité de la femme prend corps, au plan onto-axiologique, qu'attestent, à divers degrés, so­ciaux, culturels ou scientifiques (psychologiques par exemple, de Buytendijk à Helen Deutsch)6, de nombreuses enquêtes critiques contemporaines. Et ces résultats encouragent à pénétrer dans un ordre métaphysique où ce ne sont pas uniquement des correspondances qui peuvent surgir, mais où c'est un fondement qui peut apparaître.

L'émergence d'un tel fondement permet d'établir des principes de justice concernant la femme sur des bases plus fermes que sur des faits fluctuants et variables, produits d'un découpage quantitatif des phénomènes. L'essence ou le type abstrait s'entend certes d'un élément rationnel qui pétrifie le vivant. Mais il ne s'agit pas de s'enfermer dans une expli­cation ou schématisation inévitablement insuffisante de l'expérience : il s'agit d'induire la structure intelligible ultime qui rend compte de l'existence de son objet, de sa provenance et, en un mot, de son pourquoi. C'est se situer alors dans l'en-deçà de l'interprétation théorique. On sait, depuis Aristote, que l' essence commune ne se confond pas avec une notion générale et renvoie à la radicalité d'un principe d'être.

Le type féminin ne peut ainsi que prendre ses distances avec tel standard publicitaire ou tel pattern statistique, dérivé d'une fréquence de comportement, et visant, sous la pres­sion occulte de divers pouvoirs, à ériger un modèle préconçu. La femme doit être reliée à son être original, source de tout acte, de toute conduite, qu'aucun acte, aucune conduite, aussi répandue qu'elle soit, n'est en mesure de repousser ou de modifier. Cette vérité sur son identité subsiste en dépit des apparences susceptibles de la démentir7, comme une po­tentialité qu'il serait toujours injuste de nier en chaque femme particulière. L'injustice la plus redoutable consisterait sans doute à récuser une telle potentialité, en ramenant de force l'individualité féminine à des identités partielles et trompeuses imposées par de sim­ples faits, en déclarant parallèlement que tout ce qui n'y correspond pas présente le symp­tôme d'une pathologie psycho-sociale. Le sens de l'essence ou du type féminin, dans un en-deçà du phénomène, comme sens métaphysique (ou phénoménologiquement axiologi­que) de justice, dresse donc un obstacle à tout glissement relativiste dans les zones de sur­face où viennent se dissoudre les essences et les fins qu'elles connotent: où la femme n ' existe plus qu' à travers une image médiatique ou un profIl de sondage et où son ipséité se réduit à la capacité de s'identifier aux personnages fugitifs et éphémères qu'on lui fait jouer, dans un univers phénoménal irrémédiablement coupé de tout ordre des valeurs.

 

 

La femme embrassée par la mort

 

Sous l'emprise des faits, la femme s'essentialise d'une certaine façon qui l'expose visiblement à un contrôle du politique, et, plus encore, au pouvoir de la science dans la négation de ses fins intrinsèques. Il faudra qu' elle se rende utile par la conformité à un modèle éprouvé dont le fonctionnement réussit. Dans l'être humain, dans la femme, si enracinée qu' elle soit cependant dans les rythmes organiques d 'une nature biologique, sera exclue toute dimension sous-jacente aux faits saisissables, faits répertoriables suivant une taxinomie pratique. Cette démarche conduira à dénoncer l' essence ou le type que l' on prétend "éternel" et où l'on a cru discerner un instant un principe de vie irréductible dans l'intensité et les frémissements de son énergie en acte. De cette tenace illusion, il conviendra de se débarrasser au plus vite, car elle détourne d'urgentes nécessités : des modes de pensée établis, que l'expérience commune ne ratifie pas toujours.

Déjà le cartésianisme répugnait à distinguer le corps vivant du cadavre et il a préparé cet esprit de scission qui est responsable de nouvelles lésions de la personne8. Mais, dans le prolongement lointain de cette ontologie rationaliste, c'est tout principe de vie, toute conception d'une essence ou d'un type adoptant ce principe pour référence, que l'objectivisme moderne de la technique en vient à discréditer. La méfiance et le soupçon sont désormais jetés sur ce qui dépasse les faits où la vie affleure mais desquels elle peut se retirer aussitôt. La vie même est condamnée. Et il est aisé de transposer en substituant au mot vie le terme femme comme expression de la vie en sa force créatrice, en la puissance d ' amour qu'elle suggère. Elle s'apparentera à ce "grouillement de possibilités menaçantes contre lesquelles, note Gabriel Marcel, on ne saurait trop prendre de précautions"9. S'immuniser contre la vie et contre la tentation d'aller regarder et scruter son visage: on ne pouvait mieux s'interdire d'entrer dans le champ du féminin qui ne préfigure pas quelque imprévisible (d'après les préjugés schopenhauériens), mais annonce tous les renouvellements...

C'est ainsi que la femme est embrassée par la mort, dans la gravure hollandaise et al­lemande de la Renaissance... ou chez Ensor! Mais c'est ce qui pourrait précisément rece­voir une interprétation méconnaissant une féminité essentielle ou typique qui vit réelle­ment sous les faits. L'amour promis à la mort est un mythe classique entretenu par la lé­gende des amants de Vérone, de Cornouailles ou de Teruel; et il signifie un défi lancé à un inaccessible absolu, afin d'essentialiser en l'hypostasiant ce qui est fragile et vulnéra­ble au relatif. Or cet amour, symboliquement associé à la femme, peut être atteint par la mort d'une autre manière : il peut la dissimuler et n'être qu'une mort larvée qui s'ignore. Et l'on aboutit par ce biais à la pire négation du principe de vie que représente 1"'éternel" féminin; un éternel qui étreint le néant, qui recouvre une absence de pensée ; une perma­nence ou une identité qui lentement se décompose en s'ouvrant sur le vide aspirant d'un nihil. Voilà le type féminin n'engendrant qu'amertume et nausée dans l'approche de Sar­tre ou de Jean Genêt, et, plus explicitement, avec les accents du désespoir ou d'une perte du sens de la vie, dans les analyses de Bataille. L'érotisme exalte dès lors un instinct de mort. Il s'attache à une vie fictive dont seules existent les structures qu'examine le savant et dont le principe caché n'est qu'un germe funeste, opérant le déclin et la dissolution. Ce que l'on prend soin de masquer en invoquant d'autres structures, demeurant abstraites, comme les structures bio-médicales : celles de la transmission 10. La continuité sur laquelle repose la transmission implique la naissance de nouveaux êtres, mais, ce qui n'est pas dit, la mort de ceux qui les ont précédés... Telle est, à son point extrême, une logique qui in­verse celle du vivant11. Le facteur créatif de la femme, expression du type qui la caracté­rise, y est remis en cause jusque dans la maternité. Un jeu gratuit que permet la disparition des axes de repères ontologiques et qui montre à quel résultat mène l'engouement des seuls faits de la féminité lorsqu'on les investit d'exigences métaphysiques longtemps re­foulées.

 

 

Vocation familiale. Fonctions conjugale et parentale.

 

Comme l'être est aussi devoir-être, appel de son identité à se développer et à s'ac­complir, il faut s'interroger sur ce qui apparaît comme une vocation spécifique de la femme : la famille. Non que cette vocation soit inéluctable, car d'autres peuvent lui être éventuellement préférées ; non qu'elle soit exclusive de ces autres vocations, car elle peut leur servir de médiation commune en les laissant libres de leur mouvement; non qu'elle soit, enfin, entièrement originale, échue à la femme seule, car l'homme a la même voca­tion bien que différemment comprise, et, pourra-t-on dire à la lumière d'interprétations ul­térieures, il vient en quelque sorte "après" la femme si elle occupe le centre de la famille, par la force de vie et de renouvellement qu'elle y introduit.

La famille a-t-elle cependant une essence? Quand on parle de famille, l'on peut tout d'abord désigner l'union conjugale, avec les relations de parenté qui en sont issues. Autre­ment dit, on peut y voir la réalisation du principe de vie incarné par la femme sous la forme de l'amour. On peut ainsi considérer la famille comme l'actualisation de l'amour attaché à la femme, à son nom, à son type invariant  Et c'est pourquoi, tout naturellement, la femme est au premier plan de la réalité familiale.

Mais il découle également de ce point que l'essence de la famille ne saurait être que subordonnée. On imagine mal en effet qu'elle constitue un élément ontologique ultime dont on peut partir en vue d'étudier les êtres qui la composent et surtout la femme. C'est bien plutôt la voie opposée qui est à suivre : partir de la femme pour regarder la famille comme une essence dérivée dans le prolongement de la sienne propre. Il ne s'agit donc pas d'une essence ordinaire, exprimant un être radical, puisque cet être appartient à l'es­sence des personnes qu'elle regroupe. Mais elle n'en a pas moins un être et une essence dans le lien qu'elle établit Essence relationnelle et formelle, qui ne préjuge en rien des termes qu'elle unit, des personnes, et qui fixe et garantit les fonctions révélant leur voca­tion profonde.

Il reste que dans la stricte perspective du lien conjugal, l'union instaurée prend une di­mension communautaire qui déjoue tout ce que la raison profane pourrait entendre par là. Cette communauté s'affirme dans l'ordre de l'amour, et élevée à son dernier degré de si­gnification par le sacrement religieux, elle- peut entraîner la communion des personnes qui ne font plus qu'un. Et une telle unité, même si elle respecte l'autonomie de chaque être singulier, est un donné ontologique en elle-même, qui n'a par ailleurs aucun équivalent dans l'expérience sociale ; la communauté formée avec les enfants, communauté paren­tale, et.  A fortiori, celle fondée sur les rapports consanguins avec d'autres membres de la famille, obéissent à des schémas distincts. La seule expérience dont elle peut se rappro­cher, et dont elle peut même traduire le mystérieux retentissement. est l'insondable expé­rience de la révélation et de l'incarnation du Dieu trine 12.

Mais ce n'est pas la famille perçue dans cette essence et au titre d'une espèce de per­sonnalité morale, qui est le sujet ou le siège des droits familiaux, qu'il s'agisse des droits conjugaux, personnels ou patrimoniaux, ou des droits parentaux. La famille peut sembler être, il est vrai, un centre de rattachement de ceux-ci. Mais elle n'est pas maître de leur contenu, ni de leur direction téléologique. C'est eux qui lui impriment leur orientation, et elle ne leur sert que de cadre pour se stabiliser et s'épanouir .Leur centre demeure dans la personne de chaque époux, chacun d'eux ayant, soit les mêmes droits, soit des droits par­ticuliers, adaptés à son essence : c'est ainsi que la femme doit pouvoir revendiquer le cas échéant des droits en accord avec sa féminité, au-delà de ce qui lui est octroyé en vertu d'une égalité tout abstraite et niveleuse avec son mari. À cet égard, la famille joue un rôle d'intermédiaire. Elle se veut protectrice d'une substance axiologique qui lui échappe. Elle médiatise les fonctions correspondant aux droits en appuyant l'action ou le comportement qu'elles déterminent.

Reconnaître une fonction, c'est admettre un rapport intersubjectif qui sous-tend le droit comme "chose juste" ou bien objectif: Si la femme observée dans la famille possède des droits, ces derniers peuvent se structurer, se répartir et se hiérarchiser d'après les fonc­tions qui les expriment en relation avec autrui: fonctions conjugales, en relation volontai­rement consentie avec le conjoint ; fonctions parentales, génératrices d'une deuxième union ou communauté au sein de la famille, en relation de principe naturelle et organique avec les enfants.

La famille est constituée par les relations qui supportent, non les droits proprement dit, mais leur exercice; relations qui mettent en présence titulaires et destinataires, voire créanciers et débiteurs.                                              ­

Mais les droits ne supposent pas forcément une juridicité sanctionnatrice et patrimo­niale en ce qu'ils consisteraient en un dû exigible, comme les réductions kantiennes de la Doctrine du droit en offrent l'affligeant spectacle13. Ils peuvent viser le respect de la per­sonne comme juste absolu, respect moral ne se prêtant à aucune évaluation, distingué du respect de certains éléments tirés d'une nature générique. Ils peuvent, aussi bien, quoique séparés de la personne qu'ils manifestent dans son activité, ne réclamer aucune contre­partie synallagmatique, dans l'esprit de cette фιλια  à laquelle Aristote soumettait le do­maine familial14 ou de cet amour qui l'inspire dans la tradition chrétienne quand elle ne cesse de rappeler que la personne est à la fois pour soi (absolue) et pour le don gratuit d'elle-même.

En réalité, c'est en dehors de la famille, tout en en présumant l'existence, que le droit prendra son maximum de signification, démembré d'une exigence purement morale. Il as­sumera, d'une part. un aspect rétributif et sanctionnateurs15, et, d'autre part. un aspect vrai­ment synallagmatique. Si l'on considère alors les fonctions de la femme en tant que ma­riée, et, éventuellement, en tant que mère, dans les rapports qui s'établissent socialement avec des tiers, ses droits doivent se préciser là encore avec certaines spécificités; mais, surtout, ils s'affirment sur un plan obligatoire, sur le plan d'authentiques créances, dont elle peut légitimement imposer la reconnaissance à toute instance socio-politique, et au­tant au législateur qu'au juge. Certes, la femme peut souvent intervenir aujourd'hui de fa­çon impersonnelle pour représenter la famille, comme le ferait, à pouvoir égal, son mari, qui est en même temps présumé agir à travers elle, qu'elle ait à prendre des décisions sco­laires relatives à un enfant ou à gérer un compte bancaire... Mais elle peut avoir à entrer en relation avec des tiers de manière propre et privilégiée, dans le cas de son travail, par exemple. À la différence de son conjoint, elle pourrait en l'occurrence faire valoir la nécessité d'un aménagement de son temps de travail, adaptation requise par l'intérêt de l' éducation de ses enfants.

Dans cette perspective familiale en quelque sorte extensive, l'on est sorti des rapports internes pour en apprécier l'incidence sur des rapports extérieurs. Et la question de l'iden­tité de la femme est toujours de savoir si ses droits et fonctions sont "justes": i.e. sont le reflet adéquat de ce qu'elle est et de ce qu'elle doit par conséquent être. Que ses droits et fonctions soient donc en toute rigueur internes ou externes à la famille, ils posent le même problème d'une conformité au type féminin susceptible de donner naissance non seule­ment à des révisions ou corrections opportunes, mais à des biens nouveaux: à des droits nouveaux. Or, de même que l'institution familiale ne saurait faire écran aux droits conju­gaux et parentaux que la femme tire de son être essentiel, de même la société ne saurait occulter le droit de la femme à être accueillie dans son intégrité personnelle ni détourner ce droit de sa finalité qui s'inscrit dans le prolongement direct de la famille. Par sa conduite, la femme marque son dévouement pour le service de la famille et de la société. Ce qui signifie qu'elle n'est pas, dans sa typicité personnelle, à leur service. C'est au contraire la famille et la société qui ont à se modeler sur son essence -comme, analogiquement, la nature doit se plier aux exigences onto-axiologiques de la personne.

Au cours des dernières décennies, les transforrnations de la société, liées à l' essor technologique, ont produit des influences sur la famille. Et les évolutions que la famille a subies par contrecoup risquent de se répercuter à leur tour sur la définition même des droits de la femme16. Mais ces droits doivent peut-être s'augmenter d'autres droits afin d'éviter tout conditionnement social et familial qui pourrait peser sur eux en défigurant l'image de la personne féminine dont ils sont supposés être porteurs.

Si l'on remonte, en tout cas, le courant de l'histoire, une constatation d'évidence frappe vivement l'esprit. Elle touche à l'origine même des difficultés qui ont surgi à pro­pos du statut de la femme : c'est la persistance dans les mœurs d'une disparité de traite­ment dans les rapports entre l' homme et la femme au sein du mariage. Aussi ces rapports doivent-ils solliciter avant tout l'attention. D'autant que les autres rapports, parentaux ou extérieurs et sociaux, s'élaborent, ouvertement ou non, à leur ressemblance. Ils constituent par là une référence ou un archétype permanent. La façon dont la femme est perçue dans ses relations avec des tiers multiples, à tous niveaux de la société globale, paraît imiter ou reproduire la façon dont son mari lui-même est, pense-t-on, enclin à la considérer.

L'intérêt des évolutions récentes, et notamment de la tendance de la famille-souche à se réduire à la famille-couple, est précisément d'accuser une aggravation, parfois même une exacerbation des situations de tension ou de conflit inter-sexuel entre les époux et au préjudice de la femme. En avivant un mal irréversiblement ancré dans les comportements, elles ont toutefois permis d'y apporter remède. Un remède dont la formule juridique a été l'égalité de contenu des fonctions ou des rôles entre les sexes. Mais la solution, d'ailleurs ­reçue dans des conditions variables et contrastées, est toujours compromise par des adap­tations et des interprétations où l'on ne peut voir que l'effet d'une cause délicate à extir­per, celle-là même que la tradition théologique impute à notre déchéance consécutive au péché d'origine. De plus, l'égalité retenue souffre d'une généricité abstraite et repose sur la prédominance latente qu'elle voulait écarter; elle appelle ainsi un dépassement et une ouverture à la différence, ce qui oblige à reconnaître la personne individuelle, son type, son essence, derrière une nature d'humanité commune.

 Mais, dans l'ordre de la réflexion, c'est l'enseignement de l'histoire des sociétés et des civilisations qui est à examiner en premier, en montrant quelles réactions il a pu entraîner, quelles contestations il a pu soulever et à quels renversements inattendus il a pu conduire, avant les crises contemporaines qui ont provoqué ici ou là des modifications de statut en faveur d'une imparfaite égalité.

 

 

La femme humiliée. Thématique de l'infériorité.

 

Le juste requiert apparemment l'égalité de la femme et de l'homme. Encore faut-il ad­mettre que la femme, dans son hypothétique identité substantielle, soit semblable à l'homme. Or, les tendances culturelles les mieux établies favorisent historiquement l'état d'infériorité où les mœurs l'ont placée. Si bien qu'il a pu paraître juste de la maintenir au contraire dans cet état, ce dont l'Orient peut-être plus que l'Occident a fait une vérité iné­branlable et un objet de croyance intangible.

De cette idéologie largement dominante, qui se présente comme naturelle, mais qui cache sa genèse coutumière et volontaire, on peut saisir les meilleures expressions, de­meurées tristement célèbres, chez les penseurs allemands du XIXème siècle. Leur attitude discriminatoire à l'égard de la femme n'a généralement d'égal que leur ethnocentrisme et leur intolérance en matière raciale ; mentalités qui se retrouvent aussi dans la France de la Révolution et du Premier Empire. Si la femme prétend dès lors être victime d'une inju­stice, c'est dans la mesure où elle s'aveugle sur sa propre réalité et ne perçoit pas qu'elle est intrinsèquement génératrice de toute injustice. Peut-être est-ce une réminiscence d'Ève erronément conçue comme auteur exclusif du péché... "L'injustice (Ungerechtigkeit) est le vice fondamental de la nature féminine", assure Schopenhauer17, après tant d'autres. La femme est en effet portée à compenser sa faiblesse congénitale et à se protéger, en usant de moyens nécessairement déloyaux, qui mentent sur ses dispositions véritables. Elle a ainsi sans cesse recours à la feinte, l'injustice la plus caractérisée dans les rapports avec autrui; et le paradoxe est que la mystification ou la tromperie lui semblent être spontané­ment le juste pour elle : elle s'y adonne, elle les emploie "comme son droit" (als seine Recht)18. D'où l'absurdité de vouloir la libérer de la sujétion qui lui est imposée et qui la soumet à l'autorité toute puissante du mari. Dans l'incapacité de se suffire, à défaut donc d'une force qui lui ferait fuir les expédients injustes du mensonge, elle se précipitera sous la domination de nouveaux maîtres19, et l'on doit penser que c'est eux qui commettront l'injustice à sa place, ne serait-ce qu'en la soustrayant à son mari... Mais Nietzsche va en­core plus loin dans cette critique qu'il prolonge. D'un côté, il reproche sa dévirilisation à l'homme qui aurait l'ambition d'affranchir la femme de sa servitude méritée et il estime que de tels projets trahissent une anémie profonde des instincts naturels qui ne peut d'ail­leurs susciter que le mépris des "vraies" femmes (dont l'instinct spécifique est demeuré intact). D'un autre côté, il montre que la femme ne peut pas assumer des droits égaux à ceux de l'homme qui, finalement, ne possède de supériorité sur elle qu'a fin de la préser­ver. Car si la femme obtient des droits égaux, conformément à des revendications où Nietzsche décèle, à son époque, "un signe infaillible de la platitude d'esprit"... des "crétins mâles"20, elle est très vite portée, sans bien s'en rendre compte, à tomber dans un nouveau type de servitude, une servitude plus grave et plus douloureuse, puisqu'elle affrontera la dureté des tiers ou, pire, l'hégémonie d'un système impersonnel, en l'absence des protec­tions maritales ; telle sera la "femme commis" avec son illusion d'indépendance, dans la société industrielle21.

La véhémence, la violence de tels auteurs laisse confondu l'esprit moderne. Mais c'est moins le sens de mises en garde susceptibles de revêtir une dimension prophétique, que leurs présupposés, qui heurtent la conscience. Les nouvelles servitudes que la femme ris­que à nouveau de subir sont dénoncées avec une lucidité que les événements de ce siècle permettent de vérifier. L'émancipation offerte à la femme n'a souvent été qu'une occasion d'exercer un contrôle sur elle, et cette émancipation a été d'emblée faussée par le fait que l'on a aligné son statut sur celui qui était accordé à l'homme, sans lui en reconnaître un adapté à son essence.

Puis, l'aliénation la plus subtile, au développement de laquelle le technicisme a contri­bué, a bien été celle d'une opinion manipulée à travers la dictature des medias. Les pré­tentions de la femme ont été récupérées et ont servi à l'attirer à l'intérieur d'univers fictifs où les authentiques fonctions de responsabilité lui sont refusées tandis qu'elle croit s'être rendue libre et qu'elle adore sans le savoir le Veau d'Or ou le Grand Fétiche de l'idéolo­gie dont elle est l'alibi22. L'intuition nietzschéenne atteint de manière fulgurante les faux ­semblants de ce destin tragique, plus net il est vrai en certaines sociétés que dans d'autres où ne subsiste guère de traces de ces ascensions trompeuses.

Mais la clairvoyance n'enlève rien à l'injustifIable : l'idée que la femme est constituti­vement inférieure à l'homme. Or cette idée est à l'arrière-plan des jugements critiques que l'on vient de relever. Elle les inspire, elles les oriente. Et elle colore singulièrement tout ce qui se rapporte à la femme en le rabaissant; elle l'affecte d'une sorte d'indice négatif. An­thropologiquement, la femme est ramenée à l'individualité empirique et sensible, vouée à la "passivité" (dont cependant Auguste Comte a indiqué les vertus)23. C'est dire qu'elle in­carne seulement les puissances d'une nature physique, abandonnant à l'homme le pouvoir moral de l'intellect. C'est reconnaître qu'elle ne s'élève pas à la personne, ici rationnelle­ment comprise, et qu'elle n'est traversée que par le vouloir-vivre de l'espèce. Les élans qui puisent à cette source détournent de la vérité s'ils osent s'adresser à la personne. L'amour n'est ainsi qu'une manifestation de l'espèce précipitant les sexes l'un vers l'autre. L'érotique n'est que du génésique, selon Schopenhauer. Et Nietzsche de renchérir en af­firmant qu'il crée l'illusion d'une profondeur de la femme, illusion de sa personnalité24. Mais dans l'ensemble, ces interprétations procèdent de schémas idéalistes inavoués, sui­vant lesquels la personnalité de l'homme est tout autant offensée que celle de la femme, car la personne y est confondue avec la nature, son acte d'être y est absorbé dans le concept25. En témoigne déjà la version humanisante que Feuerbach propose de la relation de l'homme à la nature : il ne s'agit que d'un rapport de l'homme à l'homme, en tant qu'entité abstraite, en tant que genre ; et la première expression d'un tel rapport corres­pond au phénomène de l'amour qui n'est que l'attrait d'une sous-détermination abstraite (masculine) par une autre (féminine)26. Le génésique est par là enfermé dans le générique, et la rencontre des sexes n'évoque rien de plus que ces danses nuptiales qu'observe le zoologue.

 

L'injustifiable, la maxima iniuria à l'égard de la femme paraît patente. Mais elle doit ressortir dans tout son relief d'une révision des arguments qui se rattachent implicitement à cette approche naturaliste et dépréciatrice. L'injustifiable n'est pas en effet tout à fait l'inexplicable, et diverses raisons, qui trahiront rapidement leurs limites, semblent corro­borer l'infériorité de la femme.

Première raison : la formation tardive de l'identité sexuelle, la différenciation des sexes appartenant à un strict processus naturel et non personnel. Ce qui confirmerait la possibili­té de réduire l'existence de la femme au mode de vie physique que l'opinion lui assigne, en la bornant à l'activité de reproduction et à la maternité. Ce qui s'accompagnerait en même temps d'une dévaluation de sa fonction sexuelle, purement naturelle, par rapport à l'homme, et incapable de se régler et de se maîtriser, d'où sa fréquente insuffisance ou atrophie. L 'homme jouirait en ce sens de facultés supérieures, à travers le contrôle cortical qu'il peut exercer 27.

De telles faiblesses seraient à l' origine de tous les comportements qui visent à traiter la femme comme un objet, à défaut de pouvoir discerner en elle une fin au moins égale à celle de l'homme. Cette objectivation révèlerait en permanence la subordination de la femme qui perdrait le statut de fin parce c'est son être, sa nature qui le commande ainsi. Des sublimations dionysiaques aux prostitutions sacrées28, des projections libidineuses et troubles du voyeurisme littéraire29, aux formes devenues usuelles de l'instrumentalisation publicitaire30, l'image dégradée de la femme procurerait le reflet de l'infériorité à laquelle son destin a depuis toujours été lié.

Une seconde raison serait métaphysique et théologique. n est paradoxal d'observer que beaucoup d'attitudes "féministes" de notre époque se sont fondées sur une conception métaphysique latente de la féminité qui accrédite indirectement les thèses d'une domina­tion masculine. C'est en ramenant l'humanité à la naturalité, coupée de toute dimension ontologique personnaliste, que l'on s'enfonce dans une définition empreinte de généricité abstraite et que l'on en vient à faire dépendre la détermination d'un sexe d'éléments exté­rieurs à l'humanité elle-même. Quand Simone de Beauvoir proclame que 1"'on ne naît pas femme" mais qu"'on le devient"31, ce propos n'est pas si affranchi qu'il paraît l'être de l'esprit feuerbachien et schopenhauérien. Il signifie certes la toute puissance créatrice d'une liberté qui peut se soustraire à des rôles imposés par une culture et qui passent pour donné essentiel ou de nature. Mais en niant la spécificité, c'est la personnalité individuelle que l'on rejette, dans son enracinement en un acte d'être ou d'exister, et c'est à un nouvel essentialisme coulé dans des normes fixes, immuables et uniformes (et empruntées à la masculinité) que l'on prépare. Car "devenir personne" est caractéristique de l'épanouisse­ment, de l'accomplissement d'un genre rationnel et, à la limite, de la fonction qu'une autorité politique ou une production économique a dévolue32.

Mais théologiquement, enfin, l'interprétation de l'essence de la femme, ou d'Ève, tirée de la "côte d' Adam", prête parfois à malentendu dans quelques doctrines historiques ayant opéré de singulières déformations du sens des Écritures, en référence cependant à un état des mœurs marqué par l'hégémonie masculine et à des connaissances scientifiques et bio­logiques peu sûres que les découvertes postérieures ont ébranlées. Francesco D'Agostino s'est ainsi attaché à montrer les limites des théories augustinienne et thomiste concernant la femme, égale à l'homme dans l'ordre de la Grâce mais inférieure à lui dans l'ordre de la nature33. Ce qui ne va d'ailleurs pas sans contradiction avec ce que ces auteurs pensent de la personne comme exprimée dans la nature dont elle actualise les potentialités et à l'intérieur de laquelle elle est présente34.

De manière plus logique, qui s ' accorde avec les présupposés nominalistes de son an­thropologie, la femme apparaît chez Luther comme ne réalisant que des fonctions biologi­ques, corporelles. Et ces fonctions l' absorbent à tel point que toute l'énergie de son être risque de s'y épuiser selon l'évolution voulue par la nature : il est vain de le déplorer et de compatir à ses souffrances35. Mais, comme telle, elle offre à l'homme 1"'aide" (biblique­ment parlant) et le repos dont il a besoin, puisqu'elle symbolise une complicité avec les forces physiques qu'elle épargne à l'homme d'avoir à dominer (lui qui domine simple­ment sur elle), puisqu'elle lui évite tout autant ces tâches domestiques où elle excelle, lui créant le foyer, le "nid", la "maison" nécessaire à son bien-être36. Une métaphore qui re­joint, dans la profondeur de l'inconscient collectif, l'association de l'habitat et du lieu de naissance37, par une sorte de retour à la figure archaïque de la Terra Mater... On ne saurait nullement ici contester la beauté de ces comparaisons, ni, a fortiori, exclure les qualités qu'elles supposent, recouvrant celles que l'on prête à la sexualité et à la matemité38. Mais l'exploitation qui en est faite participe au même but: démarquer la femme de l'homme en accusant toutes les faiblesses (utiles à l'élévation du mâle) qui trahissent son rang infé­rieur dans la nature. Injuste est dès lors le sort de la femme. Mais d'une injustice à la­quelle la nature et non  l 'homme la condamne, et en réparation de la faute cachée dont elle est la honteuse responsable.

Ces raisons ne sont guère solides, et elles ne peuvent valoir comme justification de l'injustice qui frappe la femme. Mais ne seront pas davantage pertinentes les raisons qui tenteront de fonder à l'opposé une infériorité de l'homme et donc un renversement de la situation d'injustice à son détriment Elles contribueront uniquement à modérer ce que la première tendance avait d'excessif, en portant un jugement aussi négatif sur des aspects de la femme témoignant de sa spécificité, car cette spécificité ne saurait être interprétée comme un signe de dépendance ou comme une infirmité.

 

 

Pitié pour les hommes! Vers une gynécocratie.

 

En investissant au contraire la femme de la force que l'on retire à l'homme, et en dé­voilant certaines carences chez celui-ci, on peut reprendre la formule provocatrice de l'auteur des Jeunes filles 39 et en inverser le sens.

Nombreuses sont les données qui ont pu être regroupées afin de rehausser le prestige de la femme en altérant celui attribué indûment à l'homme, et en modifIant le schéma dans lequel s'engage la réflexion sur le juste.

Données bio-génétiques d'abord. La différenciation sexuelle n'est-elle pas originaire? Ne remonte-t-elle pas à la fécondation, à la rencontre des chromosomes qui forme l'em­bryon 40? S'il en est ainsi, les caractéristiques du sexe sont antérieures à la nature elle-même et contemporaines, comme nous y avons insisté à propos de la fertilisation in vitro41, de la formation de la personne humaine, personne confondue avec le principe infor­matif, porteur du message génétique, tel qu'il est incorporé dans une individualité nou­velle.

La réalité de la femme déborde donc celle de la nature et elle est personnelle comme celle de l'homme. On pourrait même aller jusqu'à reconnaître à la femme une double su­périorité sur l'autre sexe. Les civilisations indo-européennes désignent l'homme sponta­nément comme le "reproducteur"42, elles ne voient en lui qu'une fonction naturelle et bio­logique, ce qui le plonge dans un état où il croyait pouvoir placer seulement la femme. Or, même dans cette fonction, la disposition manifestée par sa structure XY semble révéler au moins un trait d'incomplétude ; première relativisation de la puissance dont on imagine l'homme doté, face à la structure apparemment plus riche de la femme XX43. En outre, si, génétiquement, le sexe est déterminé dès le début, morphologiquement il ne se précise qu'au bout de cinq à six semaines: tout embryon demeure par conséquent femelle en at­tendant44.

À cette démonstration, l'on ajoute des données psychanalytiques. Dans l'activité sexuelle elle-même, la femme aurait exactement le même contrôle cortical que l'homme dont la prédominance cesserait dans la production de l'orgasme ; ce qui détruirait non seu­lement la croyance qu'il y a un déséquilibre de maturation affective et sensible entre l'homme et la femme, mais aussi certaines illusions qui ont cours sur le phénomène de la frigidité féminine dont l'inconsistance scientifique paraît avérée45. Dans le même mouve­ment, on allègue encore la bipolarité fondamentale du type psychologique humain tel que Jung l'a présentée à travers la subtile distinction des représentations féminines (anima) et masculines (animus)46. La dualité sexuelle génétique affleurerait au plan de l'inconscient, et y correspondrait à deux références hiérarchisées en fonction du sexe dominant, chaque sexe se donnant secondairement une référence inconsciente à son opposé.

Certes, voilà qui ne conduit à rien d'autre qu'à affirmer deux parts égales, et non, comme pourraient y porter les données strictement bio-génétiques, à un renversement du rapport des sexes au profit de la femme pour attester de ses qualités plus hautes.

Mais l'on est proche d'une telle version si l'on fait appel cette fois aux constantes d'une perception esthético-littéraire de la féminité. La femme y est fréquemment, en effet, la source d'un pouvoir qui subjugue l'homme: c'est l'irrésistible attrait de la Lorelei ou de Circé. Cet effet séducteur ne serait, selon Kierkegaard47, que la contrepartie d'une an­goisse facteur d'irresponsabilité et dissimulant la crainte de l'homme ; de sorte que, pour se défendre d'une injustice potentielle, la femme fait subir à 1 'homme l'injustice de le do­miner et de lui imposer sa volonté. Mais l'on mesure très vite la gratuité de cet argument Le contraire peut être soutenu aussi bien: éveillée à elle-même, la femme manifeste la cer­titude de sa puissance rayonnante. Et c'est à l'homme qu'elle peut retourner le grief qu'il lui adresse afin de ne pas s'avouer vaincu. Ne lui reprochera-t-elle pas sans cesse précisé­ment sa faiblesse et son irresponsabilité48? Et ne pourra-t-elle pas faire admettre qu'il s'a­charne à refouler les témoignages vivants de cette force émanée d'elle, et qu'il essaye de déjouer les prétentions à l'égalité juridique et politique qu'il pressent et qu'il redoute, en la chargeant, par "transfert", de ses propres défauts?

La force féminine est par là suspecte de provoquer chez l'homme un système de dé­fense où la mauvaise foi de la ruse triomphe de l'impression d'être écrasé. L'homme se persuade d'être le plus habile et il déploie ses calculs pour diriger et soumettre des mou­vements qu'il s'évertue à regarder comme l'expression d'une faiblesse exposant à la compassion, alors que c'est à lui d'être l'objet et non le sujet de ce sentiment À la vérité, la prépondérance de la femme serait le vestige du pouvoir qu'elle aurait détenu aux temps préhistoriques, comme l'a exposé Bachofen49. La mémoire atavique et les traditions my­thiques garderaient obscurément le souvenir d'une réelle gynécocratie à travers les sym­boles dont la littérature épique, notamment, fait grand usage, de la Crète minoenne ou de la Grèce homérique à l'Inde des Upanishad50. Et c'est afin de réfréner les tendances ex­pansives et l'ardeur insatiable de cette énergie de la femme que l'homme aurait établi di­vers moyens de coercition en vue de son assujettissement, lui enlevant la liberté sexuelle du choix de ses partenaires successifs, lui retirant les facultés de gouverner la maison et la famille (flottante à son gré) et, surtout, de régner sur la vie de la cités51. L'assujettissement dont la condition d'infériorité actuelle de la femme dans les mœurs maintiendrait les liens, serait donc volontaire et culturel, et il ne serait nullement la conséquence d'une dis­parité constitutive des sexes en faveur de l'homme. Mais l'on s'empresserait souvent d'af­firmer l'inverse pour prévenir au fond des revendications féminines qui seraient suscepti­bles d'êtres étayées sur ces inquiétantes références à un passé de domination sur l'homme. C'est pourquoi l'on décrirait la femme de l'Antiquité classique, l'Athénienne par exem­ple, en projetant sur elle les grilles de la situation d'aujourd'hui52; et c'est pourquoi l'on s'efforcerait de présenter de la femme médiévale des cours d'amour et des romans chevaleresques une image édulcorée, masquant des réalités plus crues, convenant peu à la sensibi­lité moderne53. D'où une certaine inclination de la femme, poussée par des instincts dont elle ignore le tréfonds secret, à retrouver finalement le pouvoir, les facultés multiformes que l'histoire lui a retirées en la plongeant dans un état subalterne.

Elle nourrit ainsi une velléité constante à prendre sa revanche sur les déchéances subies du fait d'un homme jaloux. C'est à lui que l'on tente d'ailleurs de l'opposer sur la scène de prédilection du théâtre, quand elle affiche un rôle majeur selon des répertoires variés, où la justice emprunte tantôt le visage du comique (satire aristophanienne de Lysis­trata), tantôt celui d'une idéologie abstraite (incantations brechtiennes de Mutter Courage und ihre Kinder...). Une telle attitude sera cependant interprétée comme la marque d'une authentique composante virile de la femme par rapport à l'homme dont elle semble vou­loir imiter et reproduire le comportement ; et cet élément de 1"'essence féminine", que dé­finit Helen Deutsch54, montre au moins que la femme partage avec l'homme une structure mentale identique, dans l'esprit de la bipolarité décelée par Jung.

Mais sans aller aussi loin que la thèse d'une gynécocratie primitive le souhaiterait, on ne peut nier le phénomène, curieusement tenu dans l'ombre, de fonctions exercées par la femme de manière sans conteste dominante, et parfois exclusive, que ce soit à l'intérieur de la famille, conjugale et parentale, ou à l'extérieur. Fonctions qui paraissent traduire des droits consacrés par l'usage et entourés de reconnaissance sociale, mais que les change­ments politiques de la modernité ne permettent pas d'admettre tels quels, car les bases sur lesquelles ces derniers prétendent s'être réalisés chancellent aussitôt Les changements opérés supportent mal en effet le renvoi à un antérieur nécessairement considéré comme mauvais; ils réclament alors, assez naïvement, une distinction primaire entre le passé et le présent, qui rattache celui-ci à une influence bénéfique imputable au changement lui­-même, et qui cesse de situer ce présent dans la continuité de ce sans quoi il ne serait pas de toute façon ce qu'il est. Les ruptures artificielles introduites dans la vision de l'histoire, où l'on immerge la nature de l'homme, excluent l'objectivité dans l'interprétation scienti­fique. Et il importe de prendre quelque recul afin de se soustraire aux conditionnements que le politique risque de faire peser sur le sens de la vérité en toute enquête au sujet de la femme.

Pourrait déjà être révélateur dans cette optique le recours à un matronyme plus qu'à un patronyme à une période ancienne et en certaines régions, dont les vallées pyrénéennes55. Cet usage montre suffisamment que la famille largement comprise repose sur la femme. Parallèlement, les attributions domestiques et économiques de la femme ont pu être des plus étendues, et le droit a pu leur servir de cadre et d'appui.

La gestion des deniers par exemple, la maîtrise des capitaux, a pu être traditionnellement échue à la femme. Son rôle à propos de l'argent du foyer est depuis longtemps prétexte à l'imagination littéraires56. Les pouvoirs féminins ont pu également se tourner vers l'ordre social, administratif et politique, avant même les époques "éclairées" où l'on a pré­tendu avoir affranchi la femme de sa sujétion. C'est ainsi qu'elle a pu jouir d'une position privilégiée au Moyen-Age57. Par contre, elle a subi un net déclin de ses prérogatives dès le commencement des Lumières et, tout particulièrement, au moment de la Révolution et dans le Code Napoléon58.

Il est cependant un domaine dans lequel la présence de la femme paraît discrète: celui de la justice. Pourtant elle en est le symbole, pourvue de la balance et de l'épée59. Signe de la puissance médiatrice qu'on lui confère et de la référence absolue qu'elle incarne. Ce qui se rattache à l'idée, examinée plus bas, d'une capacité régénératrice de la femme, associée au principe de vie dans son incessant renouvellement, et inspirée, suivant la théologie chrétienne, par l'intuition du divin auquel elle est élevée par un mystérieux choix... Mais elle n'a jamais participé au fonctionnement même de la justice dont elle semble habituellement éloignée. D'où l'intérêt qu'elle suscite quand on observe que sa collabora­tion est plus aisément permise et qu'elle tend à. se développer à l'inverse de la collabora­tion masculine60. On prête toutefois un ascendant occulte à la femme sur ce plan. On l'a certes confinée souvent aux rôles de courtisane ou d'égérie pouvant soudoyer les juges et faisant ou défaisant les souverains et les républiques. Mais, plus noblement, elle est celle dont on pense, non seulement qu'elle recueille les confidences de l 'homme agissant, mais qu'elle infléchit ou détermine le cours de l'action à laquelle cet homme la fait coopérer. La superstition coutumière des "épingles" (gratifications) offertes à l'épouse d'un fonctionnaire. et le cas échéant d'un magistrat, pour obtenir d'elle quelque faveur d'influence, traduit bien cela61. Et si l'on regarde la statuaire égyptienne de l'Ancien Empire, il n'est aucun personnage important, du pharaon au scribe, qui ne soit représenté avec son épouse, proche et complice.

 

 

Féminité et terreur. Le mythe de l'Empuse.

 

Si elle ne possède pas de réelle supériorité sur l'homme, la femme peut du moins se prévaloir d'indiscutables puissances qui le laissent dans un état de passivité consentie, et même fascinée. Mais elle peut aussi l'amener à être une victime. Non qu'elle agisse alors au nom d'une justice châtiment, comme les sinistres harpies, ou d'une justice qui s'ac­commode des intérêts égoïstes, comme Clytemnestre assoiffée de vengeance et de pou­voir... Elle attirera uniquement pour détruire. Et c'est là l'un des plus vieux mythes ex­ploitant le thème gynécocratique. La femme est ici l'auteur d'une violence imperceptible qui anéantit l'homme dans son mouvement visant à l'atteindre. Il peut découvrir brusque­ment en celle qui l'a ensorcelé ce que le jeune philosophe qu'évoque Philostrate, dans le récit d'Apollonius de Tyane, voit soudain surgir avec effroi du corps de sa fiancée: une "empuse", un monstre qui va le dévorer62. L'amour de la femme conduit ainsi à la mort, comme dans la goyesque ballade: El Amor y la Muerte! La mort cesse de signifier le néant de l'essence que l'on croit saisir, car cette essence se manifeste bel et bien en sa profusion de vie. La mort montre simplement que la puissance exercée a une fin précise: l'accomplissement d'un être au prix cruel de la vie de l'autre qu'il sacrifie à l'avidité de son plaisir. Tel pourrait être le point extrême, culminant, d'un pouvoir supérieur de la femme en ce qu'il comporte d'injustice, par la rupture qu'il entraîne dans le rapport complémentaire et harmonieux avec l'homme. La légende de la femme qui provoque la mort révèle la vérité de cette injustice en en forçant les conséquences. Mais elle exprime également l'idée que l'homme qui orchestre tous les moyens d'assujettissement et d'hu­miliation de la femme et qui prétend, d'autre part, recevoir d'elle les douceurs de l'amour , s'expose à la sévère punition de son instinct d'accaparement envieux.

Plus que jamais significative est l'illustration esthétique de ce type féminin. Il ne vise pas la femme qui cède à ses passions et dont la conduite peut être source de désastres et d'injustices pour son mari ou pour les tiers, qu'elle les ait ou non voulus dans des instants d'égarement (Madame Bovary, Anna Karénine, Thérèse Desqueyroux...). Le visage de la femme "fatale" est très différent Il ressemble à celui des "diaboliques" aurévillyennes ou des "sataniques"... "indolentes" baudelairiennes63... Telles sont déjà les Salomé des Herodiades de Cranach, du Titien, d'Andreas del Sarto, de Mathias Grünewald64... ou des musiques de R. Strauss ou de Pl. Schmitt. Et la littérature, effectivement, abonde d'exemples d'envoûtantes et ténébreuses Moïra65, comme la Carmen de Mérimée, la Béatrix de Bal­zac66, ou l'Hécate de Jouve...

Précédemment, le tableau de la gynécocratie présentait un aspect d'idyllique inno­cence: l'homme fIlait la laine, pendant que la femme poussait la charrue et abattait les ar­bres67 .Mais voici que l'homme meurt aux pieds du bourreau féminin qui lui fait expier son orgueil. C'est sans doute la leçon dont toutes ces figures d'anges noirs sont porteuses. L'injustice est consommée à son degré le plus élevé, à travers le déséquilibre maximum qui peut s'établir entre l'homme et la femme. Mais ce renversement d'équilibre apparaît en proportion inverse de celui qu'implique, au détriment de la femme, une androcratie somme toute mieux connue pour sapleonexia ou ses tendances à l'excès.

 

***

 

Au-delà de ces modèles désignant successivement une domination abusive de l'homme ou de la femme, il convient donc de rechercher l'exigence du juste à partir de la­quelle on peut espérer parvenir à un véritable équilibre. Mais cet équilibre idéal est dou­ble. Il ne saurait être seulement conçu comme une relation d'égalité ou de réciprocité qua­si-synallagmatique, d'ailleurs à nuancer, entre les deux sexes, dans l'union créatrice de la famille. Car cette dimension intersubjective est seconde et dépend d'une autre dimension plus profonde: celle de l'essence elle-même. Dans l'être humain, la notion de personne sous-jacente à la nature impose le sens d'un irréductible et incommunicable principe d'ê­tre qui est principe d'acte et de vie; et c'est en considérant dans son prolongement la nature que l'on perçoit la relationnalité qui lui est inhérente comme caractère médiat et su­perposé68. La nécessité d'un premier équilibre se comprend dès lors, dans la mesure où il conditionne les liens de l'homme et de la femme. C'est un équilibre de contenu, distinct de celui qui recouvre ces liens et qui n'est qu'un équilibre de la forme destiné à le proté­ger et à le garantir de manière égale. Ce premier équilibre consiste ainsi en une rigoureuse adéquation entre l'essence ou le type de chaque sexe, dans son dynamisme ou son énergie orientée, et les rôles ou fonctions qui sont censés en constituer la réalisation, la Wirklich­keit au sens de perfection concrète et effective d'un acte. D'où la question posée au sujet de la femme. Du point de vue de la justice, il s'agit moins de s'interroger tout d'abord sur une équivalence, demeurant abstraite, avec son mari, que de se demander, indépendam­ment de son mari qui a sa personne propre, quel est l'équilibre ou quelle est l'adéquation à respecter entre l'état de la femme dans la famille et ce à quoi tend précisément son es­sence ou son type, en tant que personne, et à travers les modalités d'existence que la per­sonne reçoit de la nature. Ce qui est juste pour la femme se situe d'emblée dans cette cor­respondance avant que l'on ne se tourne vers son conjoint. Et ici l'on doit se méfier de ce qui pourrait être attribué à la femme sous couvert d'égalité et proviendrait de l'analyse d'une seule essence, l'essence masculine servant d'étalon commun.

Dans l'ordre des fins, la femme doit être supposée agir d'emblée pour elle-même et non pour la famille, et non pour les composantes humaines de celle-ci : conjoint et enfants. En effet, elle existe immédiatement en tant que personne, et la famille est une fin formelle soumise à cette fin personnelle qui en fixe en même temps le contenu. Mais "pour elle-­même" n'a aucune portée égoïste, et si revenir à la personne permet de retrouver la jus­tice, c'est parce que la personne est archétypique et complète69, et c'est parce que toute forme de justice ne vaut qu'à partir de sa reconnaissance intégrale. "Pour elle-même", ra­dicalement entendu, pourra contenir un appel du "pour l'autre" dans le registre le plus pur du don, anticipant sur un registre naturel où ne règne que l'échange qui en est une traduc­tion limitée.

Le retour incessant au type personnel marque un souci de vérité et oblige à la critique permanente des approches partielles ou erronées. Si l'on se prive de cet axe en quelque sorte vertical (et reflet d'une transcendance où le concept même de personne prend théo­logiquement son sens), l'on est amené à l'injustice vis-à-vis de la femme. Croyant dépas­ser l'injustice d'une inégalité ancienne, l'on retombe dans une injustice nouvelle qui ré­side dans l'attribution de fonctions extrinsèques à son essence. Il faut s'abstenir surtout d'émettre des jugements ou de tirer des conclusions affectant le domaine de la justice en se référant à des données extérieures à la femme: en ayant a priori égard à sa famille, à son conjoint, ou à la société... À un plan strictement phénoménal, on est par exemple inca­pable de saisir le "pour soi" autrement que dans un but empirique et égoïste; le personnel est réduit au naturel. Ainsi, que la femme ait un pouvoir de séduction qui s'exerce sur l'homme et qu'elle use de moyens destinés à lui plaire aboutit chez elle à des attitudes susceptibles de se corrompre sous l'effet d'objectivations publicitaires et de schémas d'imitation ou de concurrence avec le modèle masculin; mais laisser supposer qu'elle ne plaît qu'afin de plaire à l'homme, dans la visée de cette aspiration à conquérir le pouvoir qu'il détient, c'est nier que la séduction puisse exprimer un être essentiel, c'est la faire dépendre d'un conditionnement, et c'est, par une sorte de moralisme déplacé et intransi­geant qui s'ignore, refuser à la femme le droit fondamental d'exister.

 

 

Femme personne et justice originelle

 

Tout l'effort de la réflexion doit donc porter sur cette simple affirmation : la femme est une personne. Affirmation qui requiert d'être explicitée métaphysiquement, avant de dé­voiler ses conséquences axiologiques et son .incidence sur la justice. Affirmation qui contraint cependant à accueillir en préliminaire l'éclairage de la théologie de la création.

Bien des interprétations sont à réviser, qui se sont fondées sur des données bio-généti­ques et psycho-anthropologiques périmées71 pour développer des thèses beaucoup plus en accord avec une définition de la nature qu'avec un réel sens de la personne pourtant véhi­culé par les Écritures et conforme à l' enseignement classique sur la nature humaine comme expression du principe de vie personnel.

Si la femme est personne, c'est en tant que créature. Et cela signifie que son être est conçu, comme celui de l'homme, à la ressemblance de Dieu, et qu'il est autonome, ayant le dominium sui actus : la maîtrise de l'ensemble de ses actes, le pouvoir d'en décider72. Du même coup, en rejoignant les données nouvelles de la bio-génétique rappelées plus haut, la différenciation sexuelle appartient bien à la réalité personnelle. Elle ne saurait se présenter comme un accident survenu dans les modifications progressives de la nature­. Eloigné d'ailleurs de la tradition de l'Eglise, l'enseignement transmis par Aristote à saint Thomas est sur ce point désuet73. Il en va ainsi, car la sexualité est déterminée par le prin­cipe informatif lui-même au moment de la fécondation; or ce principe et la personne ne font qu'un74. La fonction sexuelle s'enracine dans la personne et en marque un puissant accomplissement, mais la personne la déborde et s'ouvre à d'autres vocations, à travers d'autres fonctions. La femme peut trouver l'une des meilleures réalisations de son identité dans l'exercice d'une telle fonction, liée à sa spécificité d'être sexué féminin, mais son identité n'en est pas moins d'un contenu supérieur et elle échappe à la limitation que la fonction sexuelle pourrait lui imposer. Ce raisonnement s'applique à t'union conjugale. Mais on peut le reproduire à propos de la fonction maternelle, ancrée dans la personne75, dans son incidence sur la famille parentale. La maternité et la génération d'enfants ne sont pas davantage une fatalité de l'essence féminine, même si la femme découvre en elles un parfait épanouissement, qui est généralement le plus répandu. Aussi peut-elle s'engager dans d'autres voies que celles de la procréation, en conservant les qualités attachées à son être propre dans sa force de vie et dans sa différence.

La différence : là est le terme clé qui procure l'accès à l'exigence d'un juste au fémi­nin. La femme est dès le commencement personne, et comme personne elle est le diffé­rent. Elle est certes imago dei à l'instar de l'homme. Mais, comparée à l'homme, elle est le différent. Pour la confronter à l'homme, il faut la saisir au moment même de sa créa­tion, dans sa structure personnelle, en faisant abstraction de tout ce qui exprime cette per­sonnalité mais ne saurait l'absorber, la fécondité par exemple. La recevant ainsi, elle pa­rait identique à l'homme, elle s'impose dans une parité totale avec lui ; mais elle ne se trouve dès lors en situation d'être semblable à lui que par analogie. Car l'égalité n'est qu'une forme garantissant le contenu qu'elle reçoit de l'extérieur et qu'elle vise à respec­ter dans sa singularité. L'égalité est celle du déploiement de chaque personne prise dans son irremplaçable individualité en se soumettant à des conditions égales.

Le vocabulaire de la Genèse est instructif sur ces aspects d'une égalité originelle qui détermine la valeur de justice. Ève est posée comme "t'autre moi": l'expression ishsha at­teste d'un symptomatique redoublement à partir d'ish l'homme, invité à sortir de sa soli­tude76. L 'humanité est donc commune à l'homme et à la femme, substantiellement simi­laires, sans que la postériorité de t'apparition de la femme par rapport à celle de l'homme puisse laisser à penser à une disparité de statut. Démembrée symboliquement de l'homme, la femme désigne l'équivalent de lui-même, la "côte d'Adam" renvoie à ce à quoi tous deux participent de la même manière par don divin : l' humanité.

Cette humanité sert de trait d'union entre les sexes. Elle révèle le fondement de la per­sonne de chacun en une instance créatrice unique, en Dieu dont l'humanité déposée en chaque personne est proprement la création et l'image, l'icône. D'où l'idée que l'homme et la femme sont naturellement conduits dans leur relation, quand elle s'élève à la compré­hension de leur humanité et par là de leur égalité, à ne faire qu'un. Qu'ils ne fassent "qu'une seule chair" (Gn. 2, 24) dans le mariage s'éclaire à la lumière de la notion d'éga­lité.

Mais afin que "l'unité des deux" soit réalisée sur ce modèle, encore faut-il interpréter la relation entre l'homme et la femme en un sens bilatéral qui s'accorde précisément avec la nécessité de l'égalité. Si la femme est l'"aide" dont l'homme désireux de fuir sa soli­tude peut bénéficier, l'homme doit pouvoir être en retour l'appui sur lequel la femme qui se dévoue à lui peut compter, de sorte que la relation devient en toute rigueur "récipro­que"77. L'aide dont parle la Bible ne signifie rien d'autre. Elle est foncièrement réversible. Et l'on ne saurait l'amputer de cette dimension mixte sans trahir l'inspiration du projet de Dieu sur l'homme à la fois masculin et féminin –comme Dieu Père l'est lui-même –, sans porter atteinte à la théodicée telle qu'elle se lit dès l'ouverture de la Genèse. La justice di­vine suppose que l'un et l'autre, homme et femme, soient personnes, reflétant l'être de Dieu ; que l'un ne soit pas sans l'autre, mais comme égal de l'autre, de telle façon que l'at­titude de l'un envers l'autre puisse être aussi l'attitude de cet autre envers le premier. Telle est la solidarité que contraint à admettre l'acceptation de l'authentique personne créée.

Un guide sûr peut être utilisé dans le maniement de cette justice, qui dévoile par la même occasion la compatibilité de l'égalité et du respect de la personne dans son indivi­dualité réfractaire à tout nivellement. Ce guide découle du concept de ressemblance, d'i­mago Dei. C'est la transparence et la pureté de cette image qui doivent se maintenir. Or, comme la personne humaine, masculine ou féminine, reçoit une telle image, on peut esti­mer que la justice est tout simplement blessée chaque fois que, dans l'union des sexes, l'un peut se développer dans des conditions inégales par rapport à l'autre, chaque fois que l'un peut invoquer une priorité dans l'ordre des moyens qui lui permettent d'être ce qu'il est, d'accomplir sa personne : chaque fois que l'égalité formelle est compromise. De même, il va de soi que la justice est méconnue lorsque l'égalité, tout en étant scrupuleuse­ment assurée, empêche l'un de reconnaître une possibilité d'épanouissement aux particu­larités personnelles de l'autre, et lui sen presque d'alibi pour obtenir un alignement de l'autre sur lui, faussant, par là. la portée de l'égalité qui ne peut être prise comme fin en soi-même, mais qui vise à préserver les fins ordonnées à la personne.

La justice est-elle ainsi inaccessible? Mais c'est oublier que dans l'état de la création qui est celui des personnes, l'amour – dont la personne est le sujet et l'objet – surmonte ce type de difficulté. En aimant la personne, c'est le principe dont elle procède que l'on aime, principe qui unifie les personnes. En aimant la personne, c'est l'égalité que l'on veut, mais comme un intermédiaire, car c'est l'intégralité de la personne que l'on aime, et c'est à rechercher l'unité par don de soi que l'on est enclin.

Il y a là toutefois deux points à expliciter. D'un côté, l'amour humain reproduit en l'occurrence l'amour di vin selon la loi de similitude d'après laquelle la personne réitère la personne divine; et ce dont il est capable en réalisant l'unité correspond à ce dont est ca­pable l'amour de Dieu (Dieu qui se définit d'ailleurs comme Amour, Jn 4, 7, 8) dans la Trinité78. D'un autre côté, la personne doit être intrinsèquement comprise dans son identi­té comme pourvue d'une double vocation, caractéristique de son devoir-être : elle est tour­née vers elle-même, se percevant dans l'indépendance du dominium qui lui est conféré, et elle sait se dépasser en adhérant à l'amour de l'autre, en témoignant de son aptitude au don de soi, et en renvoyant par là l'image du Dieu-Amour ; or, la femme peut se prévaloir ici d'une vocation spécifique qui la différencie de l'homme, à travers la fonction mater­nelle79. Il s'agit là d'une prédisposition à aimer. Et il conviendra de ne pas la refouler lors­que se posera le problème du droit dans le prolongement de l'exigence de justice, une exi­gence qui se déchiffre dans ce mouvement spontané de la personne théologiquement valorisé.

Exister pour l' homme est le mode d'être personnel de la femme, affirmant son identi­té, s'imprégnant de l'amour divin. Et l'inéluctable corrélat est que l'homme, quant à lui, existe pour ta femme. Dans la situation de la justice originelle, pré-lapsaire, la coexis­tence de la femme et de l'homme s'harmonise comme telle dans le don aimant et récipro­que, qui parachève l'égalité par la vie unitive des personnes. Mais cette situation sera vi­ciée par la Chute, rendant peu aisée les manifestations de la personne à travers la nature déchue et vouée à la finitude. C'est pourquoi le Christ, régénérant l'homme, viendra comme Nouvel Adam, donner l'exemple du don par son sacrifice ; et dans son rapport avec l'Église, il rappellera le sens de l'amour qui consiste à "se livrer pour elle" (Ep. 5, 25). Il ne saurait qu'en aller de même dans les relations de l'homme et de la femme, que symbolise l'Église, avec ceci en plus : l 'homme doit se soumettre à celle pour laquelle il se livre et qui, selon l'expression paulinienne, se soumet à lui80. "Se soumettre" est la norme de base du juste. La soumission précise et développe les conséquences de l'égalité. Si tu es mon égal, me soumettre à toi, qui participe de la même réalité d'humanité que moi­-même, médiatisée par la personne christique, c'est vouloir que tu sois aussi complètement que possible ce que tu es, c'est favoriser ton devenir personne comme acte en attente de sa réalisation, et c'est, en bref, ne rien faire qui crée un obstacle à ton dynamisme d'exis­ter: c'est accepter de demeurer soi-même passif, en retenant ses propres épanchements existentiels, afin de préparer au mieux les conditions maximum de l'activité personnelle de l'autre. Ainsi se traduit le don, par un consentement incessant à l'être, à l'acte d'être de l'autre, aimé en tant qu'identique à soi, mais en même temps différent et unique dans une vocation qui est à promouvoir aux dépens de soi.

Mais les circonstances de l'histoire et des mœurs ont entraîné à cet égard bien des transformations qui ont gravement altéré l'exigence de cette justice originelle et qui ont réduit la femme à un état d'infériorité dont il faut dégager les raisons.

 

 

L'injustice naturelle ou l'unité rompue

 

Ce n'est pas la société, comme le pense Rousseau, qui est responsable ici d'une dévia­tion, d'un détournement de la justice primitive. C'est la nature qui en est la cause, car elle est victime de la Chute qui la précipite dans sa corruption en l'enfermant dans des limites, en lui enlevant la "grâce" pour la ramener, selon la formule de Simone Weil, aux forces de la "pesanteur", pour l'exposer à son "mouvement descendant". Selon ce schéma, la per­sonne est quelque peu obscurcie sous la nature, bien qu'il n'y ait pas à désespérer d'en ré­tablir l'image, qui est image divine. L'injustice règne dès lors dans cette condition postlapsaire qui est la nôtre, et elle tient au mépris de la personne et à l'incapacité de l'aimer: à l'inaptitude à reconnaître l'égalité et, a fortiori, à faire de cette égalité des sexes un ins­trument de promotion de l'identité singulière de chacun. Tel est l'effet général de l'injus­tice produite comme attachée à une nature diminuée. Le fondement en est la faute initiale, faute qui ne regarde en rien la sexualité et la relation de l'homme et de la femme, lesquels en subissent simplement les répercussions; faute théologale, et non éthique, qui fait pro­cès à l'humanité créée, à la fois homme et femme, de chercher à se diviniser par elle-­même, sur la suggestion du Tentateur81. Il en résulte, sous l'influence du caractère diaboli­que et donc, suivant l'étymologie, "diviseur" du péché, une rupture de l'"unité des deux" qu'étaient censés former l'homme et la femme82. Leur union ne respecte plus ses pro­messes et débouche sur un rapport unilatéral, et non plus réciproque, où la femme se trouve subordonnée.

C'est la femme qui pâtit de ce changement Son identité est condamnée à ne pouvoir s'affirmer; ses aspirations à jouir d'une puissance égale sont bafouées; et ses velléités à opposer à l'homme le juste qui lui est dû, tendent à provoquer chez lui la réaction du "maître" à l'égard de "l'esclave", suivant le processus dialectique bien connu83. L'homme s'est abusivement érigé en maître! Un mot qui restera dans la mémoire collective, resur­gissant çà et là dans les périodes où l'hégémonie masculine atteint son degré le plus haut : dans le propos du Molière de L'École des femmes, au XVIIème siècle: "Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître!"84,... ou dans le Code civil français de l'époque na­poléonienne, reprenant les auteurs de l'Ancien Droit, significativement imbus de jansé­nisme et professant un scepticisme résigné sur la nature déchue, tel Pothier85.

L'assujettissement de la femme et son infériorité sont entièrement imputables à la ma­lédiction qui s'abat sur la nature destituée de son état d'origine. Certes, l'injustice commise, dans ce traitement inégal qui lui est imposée, est l'œuvre du seul homme. Mais cet homme est l'instrument de ses instincts affaiblis et déviés de leur axe premier qui fut le bien; il est mû par un faux amour qui ne porte pas sur Dieu ni sur la personne dans sa différence (Dieu étant le différent par excellence puisqu'il est le "Tout Autre"), mais qui s'attache à ses propres intérêts, à ses passions égoïstes. Il voit la justice (comme le dira Paul), mais son élan à la poursuivre et à la réaliser retombe aussitôt, s'il ne tend pas sa vo­lonté par la persévérance et la vertu de l'effort... "Lui dominera sur toi", dit le texte de la Genèse (Gn 3,16). L'injustice est par là dénoncée et presque montrée du doigt comme un destin prévisible. Elle aboutit à la ruine de la communio personarum que la femme et l'homme pouvaient spontanément constituer quand ils furent créés86. Et cette injustice est en même temps présentée comme le fait de l 'homme. Mais elle n'est nullement regardée comme l'expression d'une nature, dans laquelle l'homme est immergé, et qui serait parée de toutes les qualités de la justice. Au contraire: une telle nature a été affectée et souillée, et le fait de l'homme est désigné comme un mal, une injustice, parallèlement aux maux et aux injustices qui le toucheront spécialement

Cependant, la liberté subsiste. S'il est difficile d'échapper aux tentations de l'injustice préfigurées comme inévitables, il est toujours possible de n'y pas succomber. C'est la ten­tation que l'on ne peut éliminer; ce n'est pas l'acte d'y céder qui est fatal, ainsi que le croira la Réforme... D'où la perspective d'un redressement ; d'où l'horizon d'un retour à l'égalité perdue et au respect des personnes.

Il peut ainsi être remédié à l'injustice à laquelle incline de soi la nature, il est permis d'espérer la corriger, grâce à une référence explicite à la personne qu'elle occulte. C'est à ce prix que l'union de l'homme et de la femme peut s'ouvrir à l'amour qui est le ciment de son unité et par lequel l'image de Dieu, déposée dans le secret de chaque personne, se réfracte. La justice est accessible. Elle assure à la femme tous les moyens d'épanouisse ment de son identité personnelle et elle lui garantit d'être à la ressemblance de son Créa­teur.

Telle est la justification théologique d'une philosophie du juste au féminin, dikè hu­maine accordée à une théodicée. En l'absence de cet éclairage, la justice peut être conduite à refuser un support naturel dans lequel elle ne relève que des montages souvent artificiels et absurdes, mélangés, comme une première coutume, aux produits d'une vo­lonté de domination masculine. Et, dans le dédain de toute nature, elle peut être amenée à vanter les bienfaits de la libre construction d'une nature nouvelle, exempte des déséquili­bres de l'ancienne, en fonction de revendications concrètes, saisies en situation. Tel a été le projet de S. de Beauvoir, dissimulant la nostalgie d'une pure nature, d'un status purae naturae, et exaltant le pouvoir de détermination de la liberté axiologique. Ce qui inverse la démarche qui s'oriente ici vers la reconnaissance et l'acceptation d'une nature impar­faite afin de réintroduire ensuite en elle l'énergie de la personne dont elle peut sembler coupée mais avec laquelle elle conserve somme toute un lien puissant et régénérateur.

Il est dès lors étrange que l'exigence du juste au féminin ait essayé de se frayer un chemin par d'autres voies que celle de la perception lucide des données théologiques. Elle s'y est prise de façon inattendue : en jouant de l'effet esthétique et littéraire d'une repré­sentation courante de la femme où celle-ci assume un caractère absolu et sacré qu'elle emprunte au fond à la divinité. Et c'est au titre du respect que ses qualités inspirent, que la femme est appelée à recevoir les égards dont elle a été privée dans un état d'infériorité qui lui fait injure. En réalité, c'est l'amour porté à la femme qui est lui-même valorisé ainsi. Mais il est indéniable que l'être féminin en ressort grandi et que son visage y est pourvu de traits qui, pour dérivés qu'ils soient d'une autre origine inavouée (divine), n'en sont pas moins fidèles à sa véritable identité. Le thème de l'unicité est particulièrement signifi­catif, de nos poètes de la Pléiade, marqués par un certain néo-platonisme dans l'esprit de la Renaissance italienne et française, aux métaphysiciens et écrivains de tradition anglo-­saxonne engagés dans un idéalisme semblable et de formulation plus théorique à ce pro­pos87. Qu'est-ce que l'unique, sinon l'élément le plus caractéristique de la personne et le plus méconnu88 chez la femme? Elément par lequel, pourtant, la justice peut le mieux ap­paraître en ce qu'elle oblige à se soumettre à l'expérience de l'être qui résiste, dans sa dif­férence, à toute réduction conceptuelle. C'est par ce biais qu'indépendamment des mani­festations sociales liées à des iniquités objectives, le sens du juste peut avancer, et peut préparer à accueillir une définition de la femme personnalisée ou rattachée à son type.

Mais encore faut-il savoir quelles sont les formes contemporaines de l'injustice dont souffre la femme par l'ignorance de son identité, et en conséquence de cette injustice in­hérente à la nature détrônée qui l'accable depuis des siècles. Encore faut-il savoir aussi de quelles causes nouvelles elle peut être issue ou aggravée. Et l'on en vient à s'apercevoir, avant toute réflexion sur la justice, que la femme risque parfois, phénomène inédit, quand la technique est compensée par l'idéologie, d'être prise en otage par de fausses promesses qui lui font considérer autrement qu' elles ne sont sa vérité et sa fin : son identité même comme personne unique.

 

 

Doxa. médias: avatars des tyrannies de nature ...

 

La domination masculine qui semblait pouvoir se réclamer des tendances de la nature ayant rabattu de ses prétentions, une autre domination peut d'autant mieux s'établir sur la femme qu'elle lui fait croire à son émancipation: telle est l'opinion qui cherche à la rallier à un type qu'elle fabrique de toutes pièces et qui singe ou caricature son type authentique. Et l'opinion sait qu'il faut arguer d'un type, qu'il faut contrefaire une ontologie, qu'il faut, en un mot, imiter, comme l' art, la nature, afin de conquérir un pouvoir efficace sur les in­dividualités. Sans doute en a-t-il toujours été ainsi. Mais l'opinion est aujourd'hui relayée par le système médiatique qui lui donne une structure durable et qui la dote de moyens de diffusion et de contrôle inusités jusqu'ici.

Les fonctions familiales de la femme peuvent être compromises par des fonctions pré­pondérantes de l'homme qui les étouffent, ou par une insuffisance de contenu et d'éten­due qui les étiole. Mais, en dehors de ces causes qui sont repérables comme rattachées à des causes précises où l' on peut discerner la volonté masculine, il est des causes qui agis­sent négativement sur les fonctions de la femme, en les détournant de la fin inhérente au type qu' elles sont censées servir, et qui ne relèvent d' aucune espèce de tyrannie volon­taire, émanant du milieu masculin ou d'un législateur : elles renvoient à un phénomène im­personnel et massif, dont il n'est pas de meilleur exemple que le standard publicitaire. Ces causes sont responsables d'une injustice plus grave, car en rendant ses agents ano­nymes, kafkaiennement dissimulés derrière une technique apparemment innocente, elle se produit avec une quasi nécessité matérielle qui la place constamment hors d'atteinte. Et dans une morphologie psycho-sociale des causes de l'injustice, on est ici en présence de la cause première, et même d'un nexus causarum englobant dans sa logique toutes les autres causes.

L 'argument principalement employé est d'affirmer, mais tout implicitement, un type, un nouvel éternel féminin, conforme ou non à l' ancien. Il est de laisser à penser que l'image proposée par le "on dit" médiatique est le reflet d'une opinion réelle, alors qu'il ne s'agit que d'une opinion conçue aux fins d'obtenir un effet, un effet qui se résume la plupart du temps à un résultat tristement commercial et lucratif: qui se ramène à la pro­duction économique. Marcuse n'a pas eu tort en ce sens de voir dans le "principe de ren­dement" le substitut moderne du principe freudien de plaisir, quand il a dénoncé, dans Éros et civilisation, l'inhumanité de ces schémas de profit où l'on veut enfermer la femme, dans une course à la productivité entraînant le gaspillage d'un surplus inutile89. Le slogan répandu de la "femme qui gagne", même au foyer, considéré comme micro-entre­prise, est la dernière illustration de cette folie meurtrière des liens vitaux qui va jusqu'à s'attaquer aux aspects organiques de ces liens, marginalisant comme anachronique la pré­occupation sexuelle! Quelques magazines occidentaux ont ainsi vanté les mœurs puri­taines d'étudiantes américaines constituant l'équivalent de ce qu'Orwell appelle, dans 1984, la "ligue anti-sexe" et affichant une morale de l'être-plus par l'avoir-plus (dans ce prolongement, les diplômes comme valeurs patrimoniales sont remis à la façon de "ré­compenses", et le désintéressement dans l'enseignement universitaire tombe en discré­dit..).

Certes, l' opinion en elle-même, simple probabilité de vérité, incite naturellement à la méfiance. Cela a pu être le cas de l'opinion sur la femme que la création culturelle, litté­raire avant tout, exprimait traditionnellement. Mais l' opinion prend en l'occurrence un ca­ractère très différent, puisque dans son origine elle est étrangère à la société à laquelle elle s'adresse. Le troubadour des cours d'amour médiévales ou le romancier du XIXème fran­çais interprétait des sentiments collectifs à l'état latent. L'organisme publicitaire répond à des commandes en vue de satisfaire une production (et de permettre une politique), et il a recours aux mécanismes psychologiques comme ressorts ou leviers de son action. Dès lors, c'est le sens même de la vérité, vérité sur la femme, sur son type, son identité, sa fonction conjugale ou parentale, qui est repoussé. La vérité sur ce point est dictée de l'ex­térieur sous l'apparence d'être une vérité qui traduit l'intérieur de ce à quoi elle s'applique. C'est la raison pour laquelle, si la vérité est un devoir, si la reconnaissance du juste au féminin qu' elle détermine, est un devoir plus fort encore, le devoir majeur est d'oppo­ser une conscience critique au discours médiatique qu'il convient de soumettre à l'exi­gence préalable de vérité et de justice que l'on connaît90. Ce qui ne va pas sans le risque de se voir reprocher un manque de réalisme, puisque l'on confond très vite le réel et le factuel, ou un dogmatisme, puisque l'assertion de la vérité que toute vérité enseignée est dogmatique échappe comme l'on sait au dogmatisme! Et dans cette perspective, les voies ouvertes par des philosophies du droit qui s'élaborent significativement en pragmatique (ex. de Habermas) et entendent se plier à un consensus (ce qui rejoint aussi le libéralisme de Rawls), appellent les mêmes réserves. Car le consensus, outre qu'il pourrait être le "gros animal" de Platon, implique un dialogue des instances politiques entre elles, et non un dialogue en prise directe avec le corps social, un corps qui n'est le plus souvent observé qu'à travers des méthodes quantitatives d'enquête-sondage, préparant la question et anticipant sur la réponse à fournir. La légistique de notre époque a dû faire sienne de tels procédés ; ils montrent de manière générale le peu de poids du législateur face à une opi­nion véhiculée par les médias, lié qu'il est à des commissions d'experts répercutant ce message91. Si une assemblée parlementaire intervient, c'est sur les conclusions de ces dé­marches qu'elle va se prononcer. L'opinion sur la femme risquera fort d'être sécrétée clandestinement par un groupe initié où aucune femme réelle ne saurait apercevoir son vi­sage.

Les manifestations concrètes de l'injustice nouvelle qui frappe la femme consistent en une altération de ses fonctions personnelles dans la vie familiale. D'un côté, ses fonctions demeureront en-deçà de leur développement normal ; elles seront mutilées, car l'opinion accréditera un statut juridique de la femme qui en fait l'égale de l'homme mais n'en conti­nue pas moins à ignorer sa spécificité et se contente d'aligner ses droits sur ceux qui ont été déterminés en faveur de l'homme. Par exemple, ses fonctions conjugales et surtout pa­rentales seront atteintes du seul fait qu'elle ne jouit dans l'aménagement de son temps de travail d'aucune condition lui permettant d'accomplir un minimum de tâches en vue de son foyer92. De ces tâches, on entend la délivrer, mais il n'est pas sûr qu'elles soient né­cessairement des charges comme on le lui suggère, la première tâche pouvant s'appeler simplement : présence, acte de communication et d'échange. Puis, on peut toujours discu­ter de l'opportunité de ce que la femme peut faire accomplir par d'autres (les soins appor­tés à son enfant, l'organisation de sa maison), car ce qui ne lui apparaît pas frustrant peut non seulement l'être pour les autres, mais pour elle-même sans qu'elle s'en doute, engen­drant des processus de compensation : elle fera à son tour chez les autres ce qu'elle eût ai­mé inconsciemment pouvoir faire chez elle sans soupçon... D'un autre côté, et ce sera là l'incidence majeure du phénomène médiatique et de sa doxa, la femme en viendra à réali­ser de pseudo-fonctions, ou des fonctions d'emprunt. d'où sa pire aliénation, son person­nage n ' étant plus en accord avec sa personne. Si la personne est en effet différence et indi­vidualité, il ne s'agit pas d'affubler la femme de rôles qui d'abord sont strictement ceux des hommes et qui ne peuvent que décevoir ses attentes profondes, provoquant à cet égard aussi des attitudes de rejet indirect Le résultat en pourrait être analogue à celui du port d'un vêtement dans le style de l'uniforme asexué – ce que même les "Marin' s" femmes n'ont pas voulu accepter. La masculinisation de la femme dans le monde contemporain n'a cessé d'être un thème de critique acerbe. Mais l'on a prévu les imminentes réactions de la femme et annoncé, comme Rilke, un retour en force de la féminité pulvérisant ces contraintes conformistes93. Reste à savoir si, dans le domaine professionnel, la femme peut espérer obtenir des fonctions qui ne reproduisent pas dans leurs structures celles des hommes quand elles exigent le respect d'une spécificité, ce dont souffrent, semble-t-il, les femmes qui ont surtout une activité culturelle ou artistique94. Il y va en même temps de l'équilibre des autres fonctions à l'intérieur de la famille. Mais tout excès a son mal : la masculinisation ne saurait servir d'a1ibi pour refuser des aspects positifs du type masculin, dans la mesure où ils s'accordent avec le type féminin, avec la personne même qui les re­çoit. Tout jugement a priori pourrait être ici tout autant destructeur que l'iniquité qu'il dé­voile. Ainsi, beaucoup d'activités pourraient passer pour purement masculines qui ne le sont pas nécessairement ou ne l'ont pas toujours été d'ailleurs dans l'histoire. Et, plus ra­dicalement, la notion même d'activité pourrait être suspecte de masculinité, par une sorte de vieille réminiscence androcentrique... La femme qui cède à la polarité virile de son psychisme, n'est-elle pas selon Helen Deutsch, la femme "active", développant avec une fébrilité passionnée son complexe de domination par imitation du mâle? Sans doute est-ce une forme de l'action sujette à déplacements et transferts qui est alors décrite95. Mais il y a indéniablement quelque absurdité, voire une injustice fondamentale, à refuser à la per­sonne qui est acte d'exister, la possibilité d'un acte accomplissant son être propre, en don­nant à penser qu'il s'ignore dans sa passivité et ne s'agite que par désir d'apparaître sem­blable. S'il peut y avoir une "forme" également de passivité caractéristique de la femme – ­et conditionnant son activité, au degré le plus élevé, comme sa sensibilité particulière aux atmosphères et à l'immédiateté des éléments naturels dans la création poétique –, la femme n'est pas destinée, au mieux de sa situation, à devenir l'absente objectivée que symbolise la Geisha, une déconcertante désœuvrée noyant ce manque dans le vide de dis­tractions futiles, qu'elle soit tirée d'un Van Dongen ou, plus prosaïquement, des hen-par­ries califomiennes, ou des thés ou bridges "pour dames" ! ...

Parmi les rôles inadéquats, il faudrait faire enfin une place à tous ceux qui se fondent sur l'illusion de la nouveauté et de la fuite d'un modèle complaisamment décrié. C'est l'exemple de la pratique du concubinage, lorsque, après s'être intensifiée, elle a connu un net déclin dans les années récentes, tandis que le mariage était en pleine ascension. Le rôle de "concubine", bien que le mot soit suranné, désigne une situation où la femme a cru pouvoir s'affranchir de liens prétendument asservissants, pour tomber la plupart du temps dans une situation en tous points analogue dans son contenu, à défaut de pouvoir suivre des prototypes de vie jadis réservés à un petit nombre, puis soudainement banalisés sous l'effet publicitaire et souvent cinématographique. Et c'est généralement la naissance de l'enfant qui a entraîné un phénomène de consolidation, de réintégration progressive dans le cadre auparavant écarté. Un rapatriement qui fait redécouvrir la substance d'un lien ain­si que les fondements qui le justifient, en montrant qu'on ne le quitte d'une certaine façon que pour son analogue: c'est L ' Ingénue Libertine de Colette, retrouvant son époux comme véritable amant. Mais un tel exemple permet de considérer maintenant l'injustice telle qu' elle se manifeste dans ce qui forme la base de la famille où la femme révèle sa pre­mière fonction : la relation conjugale, dont dépend ensuite le rapport parental.

 

 

Atteintes aux fonctions familiales.

 

L'injustice dont la femme est aujourd'hui menacée dans la création du lien conjugal ne tient guère à un risque de déséquilibre, d'ores et déjà anachronique, avec son conjoint, mais au fait de pouvoir être détournée de ce lien grâce à l'incitation provoquée par le mo­dèle précédent, même si l'expérience en a trahi les limites et ébranlé la crédibilité. Cepen­dant, la femme a toujours en quelque manière à se défendre de projections indirectes ou implicites des anciens schémas d'infériorité qui resurgiront d'autant plus facilement que le sens de sa personne est oublié sous sa nature. Car c'est le sens de sa personne qui ex­clut d'avance toute idée de domination masculine, tout traitement dégénérant dans une objectivation avilissante96. Et c'est au contraire l'attachement à une nature abstraite qui peut aboutir aux disparités injustes relevées dans le kantisme97, ou, en évoluant vers une généricité absolutisée, à une indifférenciation telle que la femme est réduite à l'espèce98, et ainsi à une fonction sexuelle ramenée elle-même à son aspect animal et empirique, quand cette fonction n'est pas socialement ritualisée et érigée en signe patrimonial, comme la femme turque des films d'Y. Güney en donne l'image douloureuse et tragique. La fonctionnalisation s'opère à partir d'une conception de la nature générique, et elle est précisément celle de l'univers technologique, car il n'envisage les individus qu'à travers une cote imposée par la grille de production et l'utilité sociale. Paradoxalement, il subsiste une attitude qualifiée d'individualiste (et non de personnaliste, ce qui la voue à la frontière de toute universalité morale), et elle démarque la femme dans cet esprit de tout groupement humain, d'Orient en Occident, qui serait peu porté à reconnaître une quelconque valeur particulière, indivi­dualisée, et par là irremplaçable, à l'être humain dans l'un et l'autre sexe99.

Mais il faut aller bien plus loin. La justice qui doit être rendue à la femme dans le ma­riage suppose de la percevoir comme personne, au sein d'une union conjugale qui est communauté de personnes. Or cette dimension personnelle et donc individuelle, dans la spécificité de l'acte de vie, est à la fois ce qui conditionne l'amour et ce à quoi il est or­donné. Seule la p