Centre français d’études rosminiennes
mise en ligne le 13 novembre 2007
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par Pier Paolo Ottonello
Doyen du
Département de philosophie de l'Université de Gênes,
Directeur de Filosofia 0ggi,
prés. de L'Arcipelago
Le point culminant et le déclin de ce que nous synthétisons
dans le terme ‘époque’, ou autres expressions équivalentes, sont contigus, là
où parvenir à une formulation exhaustive du signifié du réel implique des
déviations ou des lacunes par l’allongement de la tension réflexive à la
totalité de la cohérence. Et, en effet, essentiellement, c’est sur les termes
d’une certaine forme d’incohérence que repose toute critique, et c’est dans une
réduction, et, fondamentalement, dans une élimination des formes de
l’incohérence que consiste tout progrès. Le point culminant d’une position
théorétique est bien ainsi lorsqu’il configure un ordre jugeable comme
omni-inclusif : son déclin consiste dans l’émergence d’éléments qui
réduisent, et donc nient en substance, son omni-inclusivité, et le progrès dans
l’individuation des éléments aptes à porter à son achèvement l’omni-inclusivité
de l’activité théorétique, et de là, de toute dimension ou entité autre de
celle contenue dans l’activité théorétique, qu’à son tour, cette activité, en
tant que telle, inclut. Ainsi, l’ordre cosmique aristotélicien, comme système
omni-inclusif des rapports entre le mouvant et le mu, est le point culminant
d’un cosmologisme, qui, de son intérieur propre, fait émerger ses limites
fondamentales à réduire l’‘esprit’ à un système infini de rapports entre générant
et généré, c’est-à-dire, en réalité, qui tend à le nier en l’identifiant avec
la vie sans plus : le ‘spiritualisme’ du très ample arc néoplatonicien
tente d’intégrer cette réduction jusqu’à la nier, mais en niant en même temps
toute consistance métaphysique et delà, toute positivité au corporel,
constituant ainsi l’occasion des issues matérialistes. Ces successions de
réductions et d’intégrations constituent
la dynamique même du ‘progrès historique’, dont la tension, avec
optimisme, se configure par degrés, réduite des réductionnismes, et par
conséquent, en des fins qui semblent compromettre un optimisme solide reposant
sur sa basicité, nourriture toujours renouvelée en elle-même de nouvelles
connaissances de réductivisme en acte. En fait, selon la même dynamique
identifiable dans les parcours qui s’étendent de Platon aux grandes périodes
néoplatoniciennes, se développent le radical ‘néoplatonisme’ de Hegel, en
lequel le spiritualisme absolu, situé identiquement comme ‘mondanisme’ absolu,
est l’occasion effrayante des formes du matérialisme et du nihilisme qui en
découle et qui domine aujourd’hui.
Rosmini, est le seul à cerner, en un mode théorétiquement
organique, cohérent et exhaustif, à l’intérieur de cette dynamique historique,
le point culminant de la modernité dans le ‘nihilisme’ hégélien comme le
cœur-même de son système, prégnant parce qu’issu des fruits ultérieurement
radicalisant du sensualisme, de l’empirisme, du déisme et du rationalisme qui
s’alimentent contradictoirement et réciproquement à l’intérieur de
l’illuminisme culminant avec Kant, qui est précisément ce que Hegel entendait
critiquer et intégrer, c’est-à-dire ‘dépasser’. Le spiritualisme
néo-platonicien, issu du protestantisme et du spinozisme, se révéla comme un
nouveau naturalisme : à l’intérieur de celui-ci, le positif et le négatif, le
bien et le mal, ne sont que des aspects des événements des relations entre les
parties et le tout, et par cela même n’exigent de raisons autres de leur propre
constitution comme déterminations : l’identité de Dieu et de la Nature, de
l’Esprit et du Monde, contiennent en elle-même la propre raison d’être et
ainsi, rendent ‘insensée’ toute recherche ultérieure des ‘raisons’. Plus
radicalement encore, la fonction même de la ‘raison’ se trouve réduite à une
forme et à un niveau de l’auto-consciencialité et d’auto-fusion propre à
l’esprit-nature, c’est-à-dire, en fin de compte, à la ‘vie’, à l'‘histoire’.
Mais pareil complexe est, par cohérence interne, nécessitariste : il ne
laisse ni espace, ni sens à la personne comme singularité concrète qui articule
l’intelligence et la liberté qui la constituent. Or la personne,
structurellement, implique un complexe extraordinairement riche d’actes
d’intellection et de volition, dont les racines et le sommet ensembles sont
constitués par les relations entre la personne singulière et la Personne
absolue. C’est pourquoi la découverte des raisons suffisantes de l’être
ontologique comme personne singulière constitue une face de l’unité
intégratrice par rapport à la découverte des raisons suffisantes de l’être, la
Personne absolue transcendante-créatrice par rapport au monde entier, et donc
le Bien, qui en est le principe et la fin, par rapport auquel toute forme du
mal a sa propre raison d’être comme réductivité, qui est aussi possibilité
constitutive de tout être fini en tant que créé et qui est aussi, de façon
extrême, le propre de la personne humaine, comme l’être créé capable à l’extrême de l’omni-inclusivité relative à
tous les êtres, et néanmoins de façon toujours limitée, en face de l’Être
absolu.
Dès lors apparaît comme trait caractéristique de cette
omni-inclusivité ce qui historiquement est configuré dans les diverses formes
de théodicée, ou de cohérence des raisons humaines avec l’absolu
Intelligence-Amour, avec l’Être absolu comme Bien-Lumière, de laquelle la
créature, et de la façon la plus haute, la personne, participe en tant que
créature. En ce sens, tout théisme cohérent contient des éléments fondamentaux
de théodicée, en tant qu’elle implique intrinsèquement la participation de la
personne au Bien-Lumière ; et donc, la possibilité, pour l’intelligence
toujours limitée et la liberté de la personne singulière, de ‘devenir
elle-même’ enrichissant la fructification de l’acceptation toujours plus ample
de ce qui est lié à l’être participé.
La théologie naturelle dans ses formes les plus inclusives, et par cela même,
contient les éléments essentiels de théodicée, comme est contenu l’intégralité
de l’intelligence humaine au moyen d’une grandissante participation à l’Intelligence
absolue : l’intégration des réflexions humaines et des révélations divines.
C’est en ce sens que Platon signe le point le plus élevé de la pensée avant le
Christ, accomplissement de la révélation. La relation entre l’intuition des
idées et l’activité rationnelle, dans l’acte en lequel se manifestent les
limites de la raison, impose cette exigence que la raison soit illuminée aussi
par la révélation, que les mythes, du "contact direct avec les
dieux", traduisent en des discours
profonds "non facile à pénétrer de façon achevée"[1]
; autrement dit, en des éléments théologiques, que le plein exercice de la
raison, illuminée par eux, soumet à sa vigilance critique, pour tirer d’une
démythification positive et fondamentale des formulations plus appropriées de
ces éléments théologiques, dans une direction inéquivoquement monothéiste qui
inclut dans sa cohérence les fondements principaux d’une argumentation de
théodicée, du moment que " la divinité qui est réellement "
– comme on le lit dans la République – , c’est-à-dire bonne de la façon
la plus parfaire, " est la cause des biens mais non des
maux ", et tout autre conclusion demeure à un niveau de
" fable ", et donc n’est ni cohérente, ni utile[2].
Rosmini, plongé dans une tempête culturelle toujours plus manifestement
agnostique, indifférente à des solutions plus adéquates aux problèmes
fondamentaux, et donc à des distances sidérales du ‘païen’ Platon, ne peut que
juger très au-dessous de la confrontation un Bayle, pour qui la présence du mal
dans le monde constitue l’argument insoluble et invincible en faveur, au bout
du compte, de la négation du sens même de la Providence[3]
; pas davantage Kant qui "prétend réfuter le scepticisme de Hume (…)
par un autre scepticisme avancé d’un pas", c’est-à-dire "allumer une
lampe pour voir seulement la lampe " et qui enseigne dogmatiquement
la critique de la raison[4],
et qui, sans appel, juge insensée toute
hypothèse de théodicée dans son libelle De la vanité de toutes les
tentatives philosophiques de théodicée, de 1791, dont l’idéologie, et non
par hasard, rejoignit l’idéologie déiste et néo-païenne de la révolution qui en
suivit. Ainsi close, donnée comme définitive, de l’entier parcours de la
théodicée qui remontait aux premiers penseurs grecs, il s’imposait à Rosmini d’en
référer à l’ultime théodicée qui l'avait précédé, celle de Leibniz, pour n’en
pas cependant suivre essentiellement l’aménagement.
La clef de l’épuisement historique des parcours de la
théodicée se situe dans la relation entre l’usage de la raison et les
concessions au mal : une raison qui, considérant les propres limites, reste
"abandonnée à elle-même", ne peut mettre en relation le bien et le
mal, mais, soit à la racine, soit à la fin des fins, en annule toute différence
substantielle, refusant le sens à toute problématisation qui en relève ou qui
se pose, ou bien encore qui considère le mal comme irrationalité, comme
radicalement autre que tout acte rationnel. La raison "abandonnée à
elle-même" confirme ainsi, et ratifie, le "regard court et faux »[5].
Par contre, considérer les limites constitutives de la raison comme condition
intrinsèque à la raison, comme racine de sa profonde exigence, de sa nécessaire
tension à réaliser entièrement les possibilités, l’ordre constitutif, sans
proportionnellement s’abaisser ni s’annihiler en recourrant à d’autres lumières
que les siennes - comme le fit Platon en relation à la théologie rationnelle
déduites des mythes - est l’unique voie qui conduit à une substantielle
" force de l’esprit ", telle que la raison de son plein
exercice " juge la foi digne des plus hautes louanges, et reconnaît
qu’elle rend grandit l’homme bien plus que ne le fait le savoir"[6]
: non n'importe quelle foi, mais la foi chrétienne, comme la plus amie de la
raison, en tant "qu’elle place au dessus une première raison" et est
une voie que "l'on ne peut parcourir sans intelligence"[7].
La "force de l’esprit" que la réciproque intégration de la raison et
de la foi génère, est celle infinie des "rares principes les plus
élevés", sans lesquels "l’on ne peut concevoir d’entreprises grandes
et durables"[8]. Si ne se réalise ni ne se confirme cette
intégration, engagement autant total que fructueux et sans limite, il reste
seulement un espace par "raisons particulières", auxquelles est
contraint celui qui choisit un parcourt réduit. C'est celui qui est réservé aux
"esprits faibles et fibreux", qui, se cachant sans fin à eux-mêmes,
selon les stigmates académiques, se perdent d’autant plus "en perpétuelles
querelles et bavardages (…) avec des vanités égales à leur faiblesse", et
s’attribuent "le titre de fort", pour se renforcer dans nulle
autre chose que dans leur propre cruauté et leur violence, et pour affirmer le
non-sens du mal sinon comme limitation de leur souffrance non voulue.
L'"esprit fort", en réalité, est l’esprit qui, par "faiblesse ou
lenteur d’opération" ne provoque autre chose que "la privation de sa
fin naturelle", c’est-à-dire qu’il "échoue à la fin assignée", ou "n’atteint
pas le terme convenu", et, de lui-même, provoque des effets qui dans leur
substance sont des "limitations contre nature", "privation"
de lui à lui-même, en lequel consiste le mal, qui est la chute de l’homme[9].
Et, par les sentiers
de la réduction, plus se présente le mal, plus la misère s’accroît ; celle-ci
refuse d’être défaut de la négativité, comme "refus" de tenter
"d’élever très haut l’esprit", et par conséquent l’impute aux autres - et en définitive,
indifféremment, au fait, ou à quelque déité inqualifiée - et se fait esclave du
marais de l’immanence des plaisirs et des souffrances, en se rendant impotent à
toute hypothèse d’un horizon qui transcende l’immédiateté et les limites
humaines, accédant ainsi aux "choses admirables contraires aux courtes (…)
pensées" qu’avec une socratique maïeutique le Créateur pourtant continue à
offrir. Par paresse, il ignore la substantialité et la préciosité de ce qui lui
est ainsi présenté inlassablement, à commencer par sa propre capacité à
"développer en lui-même la science", qui, plus elle serait mise en
acte pleinement, plus elle l’anoblirait et le ravirait, et lui apporterait des
satisfactions infiniment plus grandes que celles qui proviennent de la
pénétration dans les recoins du génie, et une plus grande capacité d’inventer
les voies nouvelles, ardues et fécondes. Par contre, d’un savoir orgueilleux,
il cherche seulement à "nier, ou à déformer ce Dieu" qu’il n’aime
pas, et ne se consacre qu’à rechercher les consolations de "quelque
fugitive et sévère lueur d’une imagination agitée"[10].
L’accroissement de la présomption accroît l’impotence : la paresse en face de
la cohérence entière d'une persévérance dans la recherche de la vérité, dans
n’importe quelle forme de perfectionnement humain - qui de nécessité implique
"un conflit atroce, le plus atroce, le plus terrible que l’on puisse imaginer"[11],
c’est-à-dire le sacrifice de l’orgueil stupide
- réduit l’engagement à la recherche toujours plus stupidement trompeuse
et à la fantaisie facile, et à la fin, au remplacement de la thèse par
l’hypothèse, des probabilités par les certitudes, dogmatisant possibilité et
hypothèses en "songes
mythologiques" et "philosophies fabuleuses", et en changeant ce
que l’on ne connaît pas avec ce qui n’existe pas, et se libérant enfin de tout
problème qui n’est pas lié aux substitutions sensibles d’horizons toujours plus
limités, aboutissant de conséquence à la "libération" de l’usage de
la raison et de l’intelligence, qui à la fin, se hait elle-même, se fuit et se
nie [12];
ce que Sciacca a synthétisé et qualifié d'obsurcissement de l’intelligence
métaphysique.
Ceux qui s’abandonnent ainsi à "l’inertie et à la
mollesse, se faisant ainsi "fomentateur de la dissolution commune",
"caresseurs de tant de pernicieuses paresses universelles des
entendements", croient "finalement d'avoir en eux-mêmes agrandi
considérablement un trésor de solides sciences", en ayant augmenté
"le nombre des connaissances sensibles" et ainsi calmé "les
remords de leur propre conscience intellective"[13].
Commentant l’Apocalypse, avec son horizon prophétique, Rosmini prévoyait que,
au court d'un si grand parcourt, "l’homme habile utilisera les sciences
naturelles, les plus élevées (…), pour simuler (…) le prodige (…) d'avoir
peut-être trouvé le moyen d’organiser des principes vivants" et de la
sorte, "si le monde dure" avec "ruse humaine (…), de conserver
quelque maîtrise à la fureur diabolique"[14].
L’engagement, en lui-même ardu et complexe, de l’élaboration d’une telle
théodicée organique fondée théoriquement, et de là connexe à toutes les autres
sciences dans l’uni-totalité encyclopédique, est l'une des voies pour stimuler
les "esprits inertes", pour "les secouer en tonnant ces vérités
qui requièrent un engagement des plus éveillés" : c'est ce que le
Christianisme entend faire toujours davantage avec le genre humain, en l’enrichissant
de vérités élevées et salutaires (…)
que la mollesse intellectuelle de notre temps regarde comme trop âpre et
désagréable, et par conséquent, s'emploie à les faire croire inutiles, ou
inopportunes"[15].
[1] Phédon, 111, b e 62b.
[2] République, 337 c-380c.
[3] Rosmini, Teodicea, a cura di U. Muratore, vol. 22
dell'Ed. Naz. Crit., Roma, Città Nuova, 1977, § 12, p. 36.
[4] Ib., § 143, pp. 113-114.
[5] Ib., § 29, p. 49.
[6] Ib., § 19, p. 44.
[7] Ib., § 167, p. 132.
[8] Ib., §
20, p. 46.
[9] Cf. ib, §§ 184, 186, 187, 193, pp. 142, 144-145,
147.
[10] Ib., §§ 9-10, pp. 34-35, §§ 11-12, pp. 35-36, §§24-25, p. 47.
[11] Ib., § 723, p. 433.
[12] Ib., § 33, p. 52, § 37, pp. 54-55.
[13] Ib., p. 574.
[14] Ib., § 815, p. 480.
[15] Ib., pp. 574-575.