Revue de la B.P.C.
THÈMES II/2002
http://philosophiedudroit.org/
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La "B.P.C." remercie Madame
Liliane Brion, directrice de recherches honoraire au CNRS,
d'avoir bien voulu autoriser la reproduction de ces textes de son mari, grâce à
l'obligeance du professeur Philippe le Tourneau, neveu de l'écrivain.
Elle remercie également
par leur intermédiaire les Editions José Corti.
Ces deux textes sont
tirés de l'ouvrage suivant :
Marcel Brion, Les
labyrinthes du temps. Rencontres et choix d'un Européen, Paris, Ed. José
Corti, col. "En lisant et en écrivant", 1994,
ISBN 2-7143-0515-6, (publié avec l'aide la Fondation Marcel Brion, Lausanne),
respectivement aux
pages 13-31 (pour "Le mythe d'Ariane…") et aux pages 339-363 (pour
"L'espace de la peinture chinoise…").
Il convient de se
reporter à cet ouvrage pour les notes de l'éditeur qui figurent en fin de
chapitre et qui n'ont pas été ici reproduites.
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Marcel Brion
(1895-1984), de l'Académie française, écrivit des nouvelles et des romans
d'inspiration poétique et fantastique, d'un ton assez rare dans la littérature
française.
Homme d'une immense culture, littéraire, musicale et artistique,
européen polyglotte, il introduisit en France nombre écrivains étrangers :
Joyce, Thomas Mann, Rilke, Buzzatti, Elias, etc.
Il fut, avec Albert Béguin, le meilleur connaisseur français du
romantisme allemand, sur lequel il écrivit un grand nombre d'ouvrages (par ex. Robert
Schuman et l'âme romantique, Albin Michel, nouv. éd. 1986), mais sans se
confiner à ce domaine. Ses biographies de Léonard de Vinci (Albin Michel,
nouv. éd. 1995) ou Michel-Ange (Albin Michel, nouv. éd. 1995) font
autorité, comme ses écrits sur l'art tels Les Peintres en leur temps (Ph.
Lebaud, nouv. éd. 1994) ou Les Peintres de Dieu (Ph. Lebaud, nouv. éd.
1996).
Ces dernières
années ont été publiés Mémoires d'une vie incertaine (Klincksieck,
1997), sorte de carnet de bord de l'écrivain de work in progress, dans
lequel il puisa tout au long de sa vie des éléments pour son œuvre romanesque.
Puis récemment Suite fantastique (400 p., Klincksieck, 2000), recueil
d'analyses littéraires (sur Nerval, Borges, etc.), et comportant également deux
nouvelles étonnantes. Pour l'auteur « Il n'est de fantastique que dedans. Le
fantôme ne parle pas le premier et qui veut s'entretenir avec lui doit
d'abord lui adresser la parole, car le fantôme habite à l'intérieur de
lui-même, habite les chambres vides, les alcôves .secrètes où se retire, sans
que l'individu en ait conscience, le plus mystérieux de lui-même. Et le
peintre, lui aussi, s'il entend être fidèle à lui-même et à son mystère, ne
laisse arriver du bout d u pinceau jusqu'à la surface de la toile que les hauts
secrets de sa hantise »
(op.
cit., p. 1).
Ph. le
Tourneau.
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L'espace dans la peinture chinoise
de la haute-époque
Pendant l'hiver 1940, Marcel Brion (alors
réfugié à Aix-en-Provence) donna à la Société de Philosophie de Marseille une
conférence sur la peinture chinoise. Parmi les auditeurs, sans qu 'il l'ait su,
se trouvait Simone Weil qui en fit un compte-rendu extrêmement intéressant dans
les Cahiers du Sud, sous le pseudonyme d'Emile Novis, qui dissimulait alors son
identité, ( mai 1941). Marcel Brion reprit ce sujet qu'il développa plus
longuement deux ans plus tard (Cahiers du Sud 1943, n° 255) et dont sont
extraites les pages ci-jointes.
… Le tableau
chinois n'est pas accroché au mur, comme cela se fait en Occident. Il est enroulé et enfermé dans une
armoire. Les yeux distraits ne le rencontrent pas, au hasard de l'oisiveté ou
de la flânerie.
On ne le
regarde jamais avec indifférence. On ne le laisse pas exposé aux regards des
ignorants ou des sots. Il y a
des tableaux qu'on présente à certains visiteurs, d'autres qu'on laisse voir à
d'autres visiteurs. D'autres, enfin, qu'on ne montre qu'aux êtres élus.
...En abordant la peinture chinoise, nous
devons abandonner nos points de vue d'Occidentaux. J'entends nos points de vue
psychologiques, puisque nous entrons dans un univers où tout est différent,
pour ne pas dire même opposé. Mais aussi nos points de vue au sens propre
du mot et littéral, nos points de vue matériels. La contemplation devient une
action. Action des sens. Des mains qui déroulent. Des yeux qui parcourent. Un
paysage chinois doit être parcouru par le regard, selon certaines directions,
et aussi avec une certaine vitesse ou une certaine lenteur, selon les cas.
Action de l'imagination, car nous ne sommes pas en face de la ligne d'horizon
comme dans la peinture occidentale. Nous regardons le paysage, tantôt d'en
haut, tantôt d'en bas. De là naissent ces singuliers éléments de perspective
volante ou de perspective rampante que détermine le point de départ du regard.
Il faut enfin une action de l'esprit, car nous devons dépayser
complètement notre intelligence, entrer dans un univers qui est à tous égards
différent. Pour comprendre un paysage occidental, il suffit de regarder ; il
parlera directement à notre sensibilité d'Européen. En face d'un paysage
chinois, nous devons reconstruire les données philosophiques qui lui ont donné
naissance. Commencer l'examen de l'art chinois, sans posséder ces données
élémentaires, c'est se condamner à ignorer le véritable sens de l'œuvre d'art.
Nous pourrons goûter la valeur d'étonnement et de beauté des formes, mais leur
signification restera fermée.
...Le philosophe chinois
était convaincu de la continuité de l'univers, il reconnaissait la parenté
entre sa propre vie et la vie des animaux, des oiseaux, des arbres et des
plantes. Ainsi s'approchait-il de tout ce qui vit, avec un respect plein de tendresse,
de compréhension et d'amour, découvrant et exaltant dans chaque forme
d'existence, fût-ce même la plus humble, toute la valeur immense qui y est
contenue.
Le grand peintre et
théoricien de la peinture sous la dynastie Song, Kuo Hsi, exprime cette
nécessité d'union entre l'objet et le sujet, entre le créateur et la forme
créée quand il écrit : "Quand vous avez l'intention de peindre vous devez
créer une relation harmonieuse entre le ciel et la terre." Il dit aussi:
"l'artiste doit s'identifier avec le paysage et l'observer jusqu'à ce que
sa signification se soit révélée à lui."
Il n'existe pas une peinture
chinoise qui n'exprime justement cet état d'harmonie ; l'impression que nous en
recevons est si profonde, si intense, que nous éprouvons à ce moment-là combien
l'accord est total entre l'individu et le tout, entre la forme et la pensée,
entre la chose contemplée et l'esprit qui la contemple.
Il y a pour le Chinois trois
manières d'atteindre cette harmonie qui est, pour lui, la base fondamentale de
la sagesse vitale. Elles lui sont proposées par les trois grands systèmes
religieux et philosophiques qui gouvernent la pensée de l'Extrême-Orient. Le
premier cherche l'ordre sur le plan rationnel et pratique pour assurer la
continuité sans interruptions et sans changements dans la structure de l'Etat,
dans le comportement de l'individu, aussi bien que dans la nature. C'est une
sorte de pragmatisme d'une qualité supérieure puisqu'il tend à unifier la terre
et le Ciel dans cet ordre cosmique où tout se tient, la vie individuelle et les
éléments, la marche des saisons et les rites, le cours des astres et les actes
des hommes. Les cérémonies publiques, la fixation des lois, les formules et la
forme des caractères d'écriture, les plis des vêtements, les modes musicaux,
tout cela est fixé, légiféré pour que l'ordre règne. Cette doctrine cherche la
sagesse, la stabilité sociale et la paix : c'est celle de Confucius. Nous
pouvons la juger teintée d'une certaine étroitesse d'esprit, d'une certaine sécheresse
de cœur, mais il faut reconnaître qu'elle fut efficace pour unifier la Chine
et assurer sa grandeur, sa prospérité, dans une noble soumission aux
traditions. Elle est trop exclusivement utilitaire dans sa finalité, et c'est
pourquoi elle intéresse notre intelligence plus que notre cœur. Si le
Confucianisme a laissé sa trace dans l'art chinois, ce fut surtout en le
codifiant, en lui dictant des règles et des lois. Peut-être même l'aurait-il
asservi au point d'en faire un auxiliaire du gouvernement, si les grands
courants de la pensée et de l'esthétique ne s'étaient perpétuellement accrus et
rafraîchis en s'inspirant des deux doctrines qui libèrent l'âme de toutes les
entraves et déterminent chacune à sa manière la place de l'homme dans
l'univers, le rôle qu'il est appelé à y jouer : le Taoïsme et le Bouddhisme.
Le Taoïsme est la plus
vieille religion chinoise. On retrouve en lui les sédiments des antiques cultes
magiques, des religions animistes primordiales. Il ne se propose pas de bâtir
une sèche architecture sociale, mais d'établir un état de communion entre
l'individu et l'univers. A la sagesse un peu myope du Confucianisme, il
substitue un désir passionné de sainteté. Agis toujours selon la raison,
disait Confucius. "Vomis ton intelligence", proclame un des plus
grands philosophes du Taoïsme, Tchouang Tseu. Il préfère à la connaissance,
l'amour, et à la multiplicité des sciences, la simplicité de l'esprit et du
cœur.
"Ne passe point ta porte, tu connaîtras l'empire entier. Ne
regarde pas par la fenêtre, le Tao céleste t'apparaîtra."
"Approche! je vais te dire ce que
c'est que le Tao suprême! Retraite, retraite, obscurité, obscurité : voilà
l'apogée du Tao suprême! Crépuscule, crépuscule, silence, silence : ne regarde
rien, n'entends rien ! Retiens embrassée ta puissance vitale, demeure dans la
quiétude : ton corps ne perdra pas sa correction native ! Conserve la quiétude,
conserve ton essence : tu jouiras de la longue vie! Que tes yeux n'aient rien à
voir ! tes oreilles rien à entendre! ton cœur rien à savoir! Ta puissance
vitale conservera ton corps, ton corps jouira de la longue vie. Veille sur ton
intérieur, ferme-toi à l'extérieur : savoir beaucoup de choses est
nuisible."
Ce texte capital est de Tchouang Tseu.
C'est le même philosophe qui, ayant rêvé une nuit qu'il était papillon, se
demandait au réveil : Suis-je Tchouang Tseu qui a rêvé cette nuit qu'il était
papillon, ou suis-je un papillon qui rêve maintenant qu'il est Tchouang Tseu ?[1].
Voici enfin les formules
magiques du Tao Te King, le livre de base, l'évangile du Taoïsme :
"Le sage est engagé
dans une activité sans action, il pratique un enseignement sans paroles, Toutes
les créatures sont instruites par lui : il ne le refuse pas. Il produit mais
ne possède pas ; il travaille mais il ne moissonne pas ; il accomplit mais il
ne revendique pas."
Et aussi :
"Toute
chose en ce monde est éternellement incompréhensible."
Et enfin cette phrase éclatante et mystérieuse sur laquelle il y
aurait tant à méditer: "Le Saint est l'homme qui ne laisse pas de
traces."
Par cet effacement l'homme rejoint l'infini. En raturant son moi, il
atteint l'universel. Le Taoïste se. détache du monde social. Il méprise
l'argent, le succès, les honneurs, la gloire. Pour lui, la seule vie réelle
est la vie en communion étroite avec la nature, où il retrouve l'âme des
choses. Il sait qu'il n'est pas une individualité circonscrite, localisée dans
le temps et l'espace, mais un élément inséparable du grand complexe cosmique
dans lequel il se dissout. Il aspire à cette fusion qui ne peut s'accomplir que
dans la solitude, la contemplation, le renoncement à toute vie active, à toute
utilité sociale. Le Taoïsme comprend la haute valeur créatrice du sage solitaire,
de l'ermite, de l'anachorète : il sait qu'il sert mieux la collectivité des
humains par cette activité non agissante que par une agitation de fourmi.
Beaucoup d'hommes d'Etat, de lettrés, de généraux, fuient un beau jour les
cités et la vie de la cour; ils se réfugient dans la solitude. Ils s'isolent
pour mieux contempler, pour communier avec la nature et avec le divin, pour se
confondre avec l'âme des choses, obéissant au précepte de Lao Tseu, d'après
lequel "dans une calme réceptivité, avec les montagnes et les torrents,
les nuages et les brumes pour compagnons, l'homme est capable de sentir
l'œuvre de l'esprit universel."
Dans cette solitude, l'homme
dépouille son moi aux étroites limites, il écarte la connaissance
intellectuelle, il cherche l'esprit qui est partie intrinsèque de tous les êtres
vivants. Il dépasse son individualité, il s'unit à la vie en soi, à l'être en
soi, à ce que Lao Tseu appelle l'Innommé.
Il deviendra ainsi cet homme suprême qui, selon Tchouang Tseu
a une telle puissance "qu'on ne peut lui donner chaud en mettant le feu à
une immense brousse, ni lui donner froid en faisant geler les plus grands
fleuves ; les plus violents
coups de tonnerre ruineront les montagnes, les ouragans déchaîneront les mers
sans pouvoir l'étonner, mais lui, qui se fait porter par l'air et les nuées, et
qui prend pour coursier le soleil et la lune, s'ébat par-delà l'Espace. La vie
et la mort ne changent rien pour lui. Et que lui importe ce qui peut nuire ou
être utile !"
Il s'ébat
par-delà l'espace: cette
formule contient une des plus précieuses clefs de la peinture chinoise.
Une immense
puissance magique est promise par les textes taoïstes à l'homme qui réalisera
la communion parfaite avec la nature. "Il n'y a point de place en lui pour
la mort", dit Lao Tseu.
Ne
cherchons point des miracles qui tiennent du chamanisme, de l'alchimie et de
la sorcellerie. N'en retenons que ce qui nous sert à mieux comprendre l'esthétique
chinoise. Ceci d'abord : le Tao recommande avant toute chose la vie dans la
nature, la contemplation de la nature, la communion avec la nature, parce que
les êtres et les choses n'appartiennent pas à des univers différents, mais ne
font qu'un. C'est en ce sens, plutôt qu'en l'interprétant comme une véritable
opération magique, qu'il faut entendre l'histoire de Lie Tseu, par exemple, qui
avait mis neuf ans à apprendre à chevaucher le vent. Il lui fallut pour cela
dépouiller tout ce qui n'est pas la simplicité absolue et primordiale de
l'être, mais quand il y eut réussi, "son cœur se cristallisa, tandis que
son corps se dissolvait et que ses os et sa chair se liquéfiaient. Il ne sentit
plus que son corps s'appuyait ni que ses pieds reposaient sur quelque chose. Il
s'en allait, au gré du vent, à l'Est, à l'Ouest, comme une feuille ou un fétu
desséché, sans pouvoir se rendre compte si c'était le vent qui l'entraînait ou
lui-même qui entraînait le vent."
Le saint taoïste parvenu à ce
degré, vit dans une perpétuelle extase où il jouit de l'être pur, de la
puissance pure, sans contraintes, sans limites. Il se confond avec les éléments.
La matière cesse d'être pour lui un solide infranchissable. Il traverse les
murs et les rochers, puisqu'il est devenu lui-même mur et rocher. Dans cet
état d'extase, soustrait aux lois de la pesanteur, il vole. Et il nous est bien
difficile d'admettre que ces voyages en plein ciel n'ont qu'une valeur
symbolique et ne répondent pas à une véritable expérience de lévitation, quand
nous examinons la perspective aérienne particulière à la peinture chinoise, où
nous-mêmes, spectateurs, nous nous sentons soulevés, emportés dans l'espace,
dépassant les montagnes, regardant au-delà d'elles, derrière elles, dans
l'infini.
* * *
Reconnaissant
en toutes choses l'impernanence et la précarité, proclamant que la vie est un
mal, le désir un fardeau, le corps humain une prison, le Bouddhisme enseigne
que l'homme doit s'efforcer d'échapper le plus vite possible au cycle des
naissances pour rejoindre cet état bienheureux qu'on appelle le Nirvana, état
que le Bouddha n'a jamais voulu définir, se contentant de dire ce qu'il n'était
pas, mais ne disant jamais ce qu'il était. Pour se consoler de la souffrance et
de la mort, l'homme sait que tout est illusion. Les textes de la primitive
église bouddhique sont formels à cet égard. Le monde est un rêve. Le phénomène
ne contient aucune espèce de réalité. "Aucune action n'est constante,
aucun phénomène n'est réel", enseignait le Bouddha, et aussi "Le
phénomène est le vide ; le vide est une sorte de phénomène."'
Mais il reste dans le Bouddhisme une forme d'acceptation du phénomène
; sans lui prêter une réalité qu'il n'a pas, on agit, bien que sachant que tout
acte est illusoire. C'est un aspect de la doctrine de l'als ob, le comme
si, qui permet de ne pas tomber dans l'ataraxie. Il faut soulager les
souffrances des êtres comme si leurs souffrances étaient réelles, etc. Enfin,
l'homme étant pris et porté dans le flot incessant des renaissances, au cours
desquelles il perd sa nature d'homme, souvent, pour devenir animal, plante,
démon ou dieu, on en conclut que dans la nature tout participe du même être,
que toute forme vivante n'est qu'un aspect de l'être cosmique. L'homme
reconnaît sa parenté avec tout ce qui vit. Il aime toutes les choses vivantes
parce qu'il les sent fraternelles à lui-même. Il n'y a pas de barrières, pour
lui, entre les êtres et les objets. Il sait qu'il est cela aussi, et il
communie avec la nature comme on se plonge dans le sein de l'être immense dont
on a reçu une parcelle de vie.
A côté des formes orthodoxes du Bouddhisme, il en est d'autres dont
l'une me paraît particulièrement importante, parce qu'elle est née en Chine au
moment même où la peinture de paysage prenait son plus grand essor. Les deux
mouvements sont parallèles et aboutissent à des conclusions semblables. Quand
nous lisons les textes Zen, nous croyons voir se dérouler devant nous les
grands paysages de l'époque Song, ces majestueuses architectures de montagnes,
de brumes et de nuées où l'âme de l'homme, conduite par ses yeux, rencontre
l'infini. Et, d'autre part, on ne peut contempler ces paysages sans entendre
résonner à nos oreilles les préceptes des moines zénistes qui les ont peut-être
inspirés. Car il y eut à cette époque, qui correspond au règne de la dynastie
Song, une étroite collaboration entre les peintres et les religieux ; plusieurs
de ces religieux, d'ailleurs, étant peintres eux-mêmes, et exprimant dans
leurs lavis les secrets de leur doctrine.
C'est surtout sous la forme zéniste que le Bouddhisme a influencé
l'art du paysage chinois, quoique d'origine hindoue comme la doctrine primitive
du Bienheureux. La secte Zen, en effet, avait été fondée par un moine
cingalais, Bodidharma, celui-là même qu'on appelle en chinois Ta-veo. On
racontait de lui qu'il était resté assis devant un mur pendant neuf ans, sans
manger ni dormir, plongé dans cette contemplation intérieure où il apercevait
parmi les nuages flottants du monde illusoire, l'éblouissant soleil blanc de
la vérité divine. Il surenchérissait sur le Bouddhisme orthodoxe qui déclare
les bonnes œuvres méritoires, en enseignant que l'immobilité seule et la
méditation permettent d'atteindre la sainteté. "II n'y a pas de Dieu dans
le monde, disait-il dans une formule audacieuse ; si par une méditation
constante vous pouvez perdre votre conscience charnelle, vous trouverez Dieu en
vous-même."
"Le Bouddha que tu veux connaître, disent encore les textes Zen,
est ton propre être intérieur. Mais aussi la branche qui pend dans le
brouillard du matin, l'oiseau qui joue autour des fleurs, le mendiant dans la
saleté de la cour boueuse, tous sont aussi Bouddha. "
Ce n'est ni par la connaissance intellectuelle, ni par les bonnes
œuvres, que l'esprit se dégage de la chaîne des renaissances et rejoint
l'infini, mais par son identification avec les lois éternelles du Cosmos.
Vivre dans la nature, s'abstenir de mouvement, contempler, méditer, voilà le
véritable chemin vers la sainteté. Atteindre l'essence dans la pensée et dans
l'art, percevoir l'idée essentielle, modeler la forme essentielle. Aussi brièvement
et intensément que possible. Renonçant à la couleur et presque au graphisme,
l'artiste zen use surtout du lavis qui, en quelques taches, évoque, anime
l'objet.
On reconnaît dans les doctrines zen un élément assez différent du
Bouddhisme pur, et qui, en revanche, se rapproche du Taoïsme, si bien que
certains textes chantent à deux voix, et qu'on pourrait les attribuer indifféremment
à l'une ou à l'autre religion. Le Zen est né, en réalité, de la rencontre du
Bouddhisme et du Taoïsme, il les rapproche et les associe, créant une foi
nouvelle où une grande part du magisme primitif particulier au Taoïsme a
disparu, en même temps que le Bouddhisme hindou tempérait son irréalisme absolu
au contact de la sagesse chinoise, en changeant, pour ainsi dire, d'atmosphère
et de climat.
Comme le Zen, l'art du paysage chinois, lui aussi, est né de la
rencontre du Bouddhisme et du Taoïsme, nourri de ces deux courants, conciliant
ces deux croyances. Toutes deux affirment la non-réalité du phénomène,
effacent les formes, réduisent la matière à un état de brumes et de
brouillards. Selon le Bouddha la vie est un perpétuel écoulement de toutes
choses. Selon Lao Tseu, il existe une âme du monde dans laquelle êtres et
choses se fondent, se perdent, se retrouvent et s'identifient.
Le tableau chinois n'a pas de cadre. Peint sur soie ou sur papier, il
est collé sur un support de papier ou de soie. Il y a une étroite marge claire
sur les côtés; en haut et en bas une large marge où les collectionneurs
écrivent quelquefois des poèmes à la louange du tableau ; parfois aussi le
peintre lui-même quand il lui arrive d'être – et la chose est fréquente – à la
fois peintre et poète. Cette portion de l'espace qui constitue le tableau est
donc aussi peu délimitée que possible. Elle redevient espace dans l'espace. Nos
yeux ne rencontrent point ces rigides murs de bois doré qui emprisonnent le
tableau européen ; notre imagination va et vient librement de l'espace peint à
l'espace vide. Nous nous promenons le long du tableau, ou nous pénétrons en
lui, mais, de toutes façons, nous sommes libres de nos mouvements. Si le
tableau européen est une fenêtre, le paysage chinois, lui, est une porte.
Il n'existe pas d'art aussi dynamique que l'art chinois : depuis ses
origines où l'on rencontre les vases de bronze de l'époque Tchang, correspondant
au deuxième millénaire avant ]ésus-Christ, qui sont faits d'un extraordinaire
entrelacement de monstres et de dragons. Quand cette formidable bourrasque de
bêtes fantastiques s'apaise, le décor animal des Tchang est remplacé par le
décor géométrique des Tchéou, mais bien naïf serait celui qui croirait
trouver dans ces entrelacs une calme et stérile arabesque. Le monstre est
toujours là, déguisé en formes abstraites. Quant à cette grecque, qui figure à
peu près partout, quelle violence titanique de ce zig-zag, signe et signature
de la tempête! C'est le signe qu'on appelle "nuage et tonnerre" et il
fait retentir de sa foudre ces beaux bronzes verts, bleus et roux. Cette
spirale, c'est le mouvement même de la vie, symbolisé dans une forme en
apparence innocemment géométrique.
Un paysage,
lui aussi, est un monde dynamique. Vous ne le connaîtrez que si vous entrez
dedans, physiquement et spirituellement, je veux dire avec votre regard, votre
sensibilité et votre intelligence. Vous ne comprendrez l'essence de ces formes
mouvantes que si vous les accompagnez dans leur mouvement. Si vous avez peur de
vous perdre, apprenez donc d'abord à reconnaître les directions qui vous sont
indiquées par le peintre. Il a placé assez de sentiers pour que vous ne risquiez
pas de vous égarer, pour que vous puissiez atteindre sans erreur, sans hâte
mais aussi sans retard, ce lieu exact où il a voulu que vous alliez, par
certains chemins, et passant par certains points[2] .
Comme le poème, le tableau naît d'un certain état de conscience de
l'artiste. Il choisit un certain paysage qui répond à la disposition de
l'esprit et du cœur qu'il veut manifester. Il ne se hâte pas de peindre, il
commence par ce concentrer pour que sa contemplation et sa méditation
deviennent créatrices. Il est rare d'ailleurs qu'il peigne sur nature. Quand il
est devant le motif, il s'en imprègne, il le fait passer en lui-même, il
s'efforce de devenir ce qu'il doit peindre. Tant qu'on n'est pas devenu arbre,
pierre ou oiseau, on ne connaît ni la pierre, ni l'arbre, ni l'oiseau. L'œuvre
d'art est, dans son essence, processus d'assimilation, d'adéquation, d'association
et de communion. Le tableau naît au moment où la métamorphose est parfaite; il
n'est vivant qu'à partir de ce moment. Le peintre Tou Fou disait qu'il faut dix
jours pour peindre un rocher et cinq jours pour peindre un torrent. Le peintre
chinois n'empâte pas, ne revient pas. Il peint avec une matière fluide, transparente, qui ne s'accommode
pas des retouches, des reprises, des repentirs. Il peint avec une rapidité
ahurissante, mais c'est parce qu'il a longtemps observé, réfléchi, médité. Il
faudra peut-être cinq minutes à Tou Fou pour peindre le rocher et le torrent,
dont il parlait, mais il l'aura peint en lui-même pendant quinze jours. Il suffira
alors d'une touche ou d'un trait d'encre de Chine pour que l'objet si longtemps
contemplé, pensé et rêvé, devienne vivant tout d'un coup. Les Chinois disaient
aussi que pour bien peindre un paysage il faut avoir voyagé dix mille milles et
lu dix mille livres, montrant ainsi la nécessité de l'expérience pratique, de
l'observation et de la culture. Mais ce qu'il faut avant tout : l'amour de
l'objet, l'identification avec l'objet.
Le paysage
chinois satisfait un double désir. Désir d'évasion, et désir de communion. On
rencontre très souvent, dans les chroniques, les histoires de grands
personnages, d'hommes d'État puissants, d'artistes célèbres, qui, un beau jour,
quittent tout et s'en vont vivre dans la solitude des montagnes. Pour se sentir
plus près de la nature, plus près du divin, plus près aussi de ce qu'il y a en
eux d'essentiel, et que la vie en société déforme ou déguise. A tous ceux qui
ne peuvent point échapper aux contraintes de la vie matérielle des villes, des
occupations quotidiennes, le paysage peint propose une issue : la fuite dans la
grande nature.
Cette nostalgie de la nature est constante
dans tout le développement de l'histoire de l'art chinois. Kuo Hsi, ce grand
peintre de la période Song, qui vivait entre 1020 et 1060, a composé un traité
du paysage dans lequel il dit entre autres choses: "Il y a des paysages
dans lesquels on peut voyager, des paysages que l'on peut contempler, des
paysages dans lesquels on peut flâner, des paysages dans lesquels on peut
demeurer". Selon lui, les paysages doivent inspirer la nostalgie de la montagne
et du torrent. C'est pour cela que paysage en chinois, se dit peinture
de montagne et de torrents. "Le brouillard, l'humidité, la présence
des esprits des montagnes, le cri des singes, le vol des cigognes, voilà ce
que l'homme aime et ce qu'il cherche". Toute la peinture chinoise est
emplie de cette grande nostalgie de la nature que l'on rencontre également chez
les poètes de cette même époque Song, d'où datent les plus purs chefs-d'œuvre
de la littérature chinoise. Poèmes brefs, intenses, profonds ; des images en
raccourci chargées d'émotions, d'allusions et de symboles : si saisissants et
si prenants que celui-là même à qui la littérature d'Extrême-Orient n'est pas
familière, se sent captivé pourtant par cette puissance évocatrice.
Il en est du tableau comme du poème : c'est une composition pleine de
pensée, riche de formes simples et de lignes significatives, suivant un rythme
mouvant, coulant, et continu, qui est le rythme même de la vie, son expression
dynamique. C'est un espace dans lequel on s'accomplit et où l'on rejoint l'âme
du monde. Un espace fait pour la joie, la paix et l'illumination de l'âme.
Pour atteindre ce but, le sujet doit être noble, grave, et calme. Je
sais bien – et la peinture occidentale en montre mille exemples – que le génie
d'un peintre peut rendre grandiose le sujet le plus vulgaire, mais l'artiste
chinois, avant tout, élimine la vulgarité dans le sujet, comme contraire à
l'état d'âme qu'il a en lui et qu'il veut éveiller chez le spectateur.
Le sujet doit être vivant. Un paysage rocheux ne le serait pas assez
? On l'animera donc avec des formes mobiles et changeantes, des nuages qui
s'enrouleront autour des cimes, des brumes qui s'appesantiront dans les
vallées, des cascades qui trancheront d'un coup de sabre les failles des
falaises, des lacs parcourus de petites vagues, des torrents bondissant de
terrasse en terrasse, des fleuves sinueux.
Ce paysage enfin doit être vaste, puisqu'il faut qu'il éveille en
nous le sentiment de l'infini. On cite comme une exception Ma Yuan qui prenait
comme sujet de tableau un motif peu étendu, et l'on disait alors qu'il peignait
avec un reste de montagne, un résidu d'eau. Quelles que soient les dimensions
du tableau – et elles sont généralement réduites – il faut qu'il enferme la
plus vaste étendue possible. Les peintres les plus admirés sont ceux qui
évoquent un panorama prodigieusement étendu dans un tout petit espace. Au VIe
siècle déjà on vantait beaucoup un certain artiste qui pouvait donner sur un
éventail l'impression d'un panorama de dix mille kilomètres.
Remarquons qu'il ne s'agit pas cependant de miniatures. La touche
reste large et libre, et ce n'est pas en multipliant les détails que le peintre
rendra perceptible l'illusion de l'étendue, comme l'ont fait souvent les
artistes d'Occident. Il ne racontera pas l'étendue, il la rendra sensible. Il
donnera la sensation respiratoire, pneumatique, de l'espace.
Toute la peinture chinoise montre la passion qu'a ce peuple pour la
profondeur, la distance, et le désir de l'infini, seul capable de satisfaire
l'âme humaine. Le problème qui se pose pour l'artiste est celui-ci : comment
exprimer l'illimité dans un espace limité, comment suggérer l'infini au moyen
d'un objet fini ? Il y a deux
solutions différentes, selon qu'il s'agit du makemono qui est un tableau
horizontal, ou du kakemono qui est le tableau vertical. Le tableau
horizontal est un tableau-récit, qui se déroule à la manière d'une histoire. Il
peut avoir plusieurs dizaines de mètres de long, mais on ne le voit jamais
tout entier, puisqu'on ne regarde que la portion qui tient entre les deux
mains. C'est un peu comme le déroulement d'un film, à cette différence près que
l'image est unique et continue, au lieu d'être multiple et discontinue. Chaque
portion visible comporte donc son espace en profondeur, mais celui-ci est
horizontal, et demeure en fonction du mouvement horizontal. Quand on regarde
le tableau de Chu-Jan qui représente les bords du Yang-Tse-Kiang, on a
l'impression de se promener le long d'un fleuve. Ce n'est qu'occasionnellement
que le regard (et l'esprit le suivant) s'enfonce dans les profondeurs du
paysage en arrière de l'autre rive du fleuve. L'intention du peintre est de
décrire, et, à cet égard, ce portrait d'une contrée est extraordinairement
ressemblant. On trouve chez les primitifs italiens certains vastes paysages,
dans des arrières-plans de batailles, par exemple, qui décrivent des lieux où
se passe un certain événement, en marquant les noms des villes et des villages
: cela donne l'impression d'une carte de géographie.
La question
s'est posée de la même façon pour Chu-Jan, avec la même obligation d'enfermer
un très grand espace dans le plus petit format, d'indiquer tous les lieux, sans
minutie, en préservant l'impression de grandeur et le sens d'infini. L'artiste
n'est point aidé par les variétés de la couleur, puisque la peinture est monochrome.
Les lointains enfin doivent être tous indiqués, quoique ce rouleau n'ait que 40
centimètres de hauteur. Je connais peu de tableaux, cependant, qui donnent une
semblable impression d'infini. Les plans rocheux se succèdent les uns derrière
les autres, les montagnes proches s'ouvrent pour laisser voir les montagnes
plus lointaines, et celles-ci s'ouvrent à leur tour, démasquant des lointains
presque indéchiffrables. Ces montagnes se superposent un peu en manière de
registres, mais ces plans sont reliés les uns aux autres par des épaisseurs de
brumes, d'humidité, qui suggèrent des prolongements infinis.
Le kakemono,
ou tableau vertical, n'est ni un récit, ni une description. Il ouvre un
espace en profondeur où l'œil et l'esprit se promènent aussi bien qu'ils
peuvent le faire dans l'espace en largeur qu'est le makemono. Mais il
faut pour cela que l'œil et l'esprit soient libres, qu'ils restent mobiles, et
qu'ils s'affranchissent par conséquent des lois de la perspective telles
qu'elles sont réglées, depuis la Renaissance, dans l'art de l'occident.
Cette
géométrisation de l'espace, qui prend naissance chez les artistes et les savants
du Quattrocento, conclut à représenter le champ visuel comme une pyramide dont
le sommet est l'œil de l'observateur; Léonard remarquant que l'homme n'est pas
un cyclope, mais un être à deux yeux, découvre la vision binoculaire et les
corrections optiques qu'elle entraîne. Les objets trouveront mathématiquement
leur place, et, d'après leur éloignement, leurs dimensions dans cette
pyramide.
Telle est la
division, la compartimentation de l'espace à laquelle nous avons été habitués,
création arbitraire, abstraite, intellectualisée, dont Cézanne peut-être fut
l'un des premiers à essayer de s'affranchir, et dont les artistes les plus
vivants et les plus novateurs de la peinture moderne se sont éloignés de plus
en plus.
Rejetons-la,
nous aussi, en nous approchant des peintures chinoises, revenons à cette
puissante et chaude humanité qui les inspire et qui en constitue l'âme, même
quand il n'y a pas une figure humaine dans le paysage. Il est rare, d'ailleurs,
que la figure humaine en soit totalement absente, car c'est elle qui lui donne
son échelle, sa signification et sa direction.
Son échelle:
puisque nous mesurons mieux la hauteur des montagnes, que l'artiste suggère
immense, en plaçant à leur pied quelques minuscules voyageurs, qui sont à la
fois des promeneurs, des contemplatifs, des poètes aspirant à rejoindre
l'infini.
Sa
signification: puisque c'est l'attitude, le geste du personnage qui rassemble
toutes les allusions du tableau, qui en explicite les suggestions, qui révèle
en même temps l'intention du peintre et la valeur d'état d'âme du paysage.
Sa
direction, aussi, puisqu'il nous suffit de suivre le regard de ce philosophe
immobile qui contemple l'univers, seul sur un palier rocheux, pour nous
enfoncer dans ces extraordinaires arrière-plans de cimes, de torrents et de
forêts; puisque nous n'avons qu'à accompagner ce promeneur, qui sera notre
guide, à travers le méandre inextricable de cascades et de fourrés où sans lui
nous nous perdrions.
La direction
du passage enfin. Les personnages ne sont pas fixés, mais posés. Une peinture
chinoise est essentiellement dynamique, elle est espace élastique et mouvant où
l'on doit évoluer librement.
La perspective chinoise est donc, avant tout, la perspective du
mouvement et c'est en cela principalement qu'elle se différencie de l'art
européen. Alors que la peinture occidentale suppose que le spectateur reste
immobile par rapport au spectacle, la peinture chinoise suppose un mouvement
physique et spirituel du spectateur : "l'image entière ne doit pas être
saisie d'un seul coup d'œil, la succession dans le temps suppose une succession
des parties dans l'espace que le regard doit parcourir l'un après
l'autre." Contrairement à la perspective albertienne qui suppose une
vision immédiate et simultanée de tout le champ visuel, l'esthétique chinoise
veut que le regard parcoure et conquière l'une après l'autre les diverses
portions de l'espace. Elle réclame une vision successive qui combine d'une
manière plus complète et plus raffinée l'élément temps et l'élément espace.
La
contemplation du tableau est donc active, mobile et dynamique. Aucune pyramide
abstraite ne s'interpose entre l'œil de l'observateur et le paysage peint, et
l'attitude de l'observateur sera différente selon le caractère du paysage. Car
les peintures chinoises n'admettent pas un point de vue unique, ni une unique
disposition d'esprit chez le spectateur. "Il y a des paysages dans lesquels
on peut voyager, des paysages que l'on peut contempler, des paysages dans
lesquels on peut flâner, des paysages dans lesquels on peut demeurer",
disait Kuo Hsi. Donc quatre attitudes différentes de l'intelligence, du cœur
et des sens, en présence d'un tableau, et qui se tromperait d'attitude verrait
le tableau se fermer devant lui comme un rideau de fer au lieu de lui dévoiler
ses merveilles.
L'état
d'attente dans lequel on se trouve, lorsqu'on aborde pour la première fois une
peinture inconnue, vient de ce qu'on ne perçoit pas immédiatement – nous autres, du moins, les Européens ; sans
doute les Chinois perçoivent-ils autrement – de quelle manière nous devons accorder
notre dynamisme personnel à celui du tableau.
Il ne s'agit pas d'interpréter selon sa fantaisie ou son sentiment
propre. Le sens du tableau n'est pas équivoque. Et j'entends le mot sens au
point de vue intellectuel. La conscience du spectateur doit se mettre en état
d'harmonie de la même manière exactement que des instruments s'accordent avant
de commencer une symphonie qui n'existe que par leur accord et en raison de
leur accord. De même convient-il de ne point se tromper de chemin dès qu'on
pénètre dans une peinture chinoise, car c'est le chemin qui est la clef, c'est
la façon de marcher et la marche qui sont le but. En parcourant cet espace
extérieur à lui, l'homme visite son propre espace intérieur. Il demande à ce
paysage un plaisir autrement plus riche et plus grand que le bien-être
cénesthésique ou la jouissance esthétique : il attend de lui une solution sur
ce qu'il y a de plus profond et de plus mystérieux dans l'univers et en
lui-même.
La contemplation, ici, devient à la fois méditation, introspection,
illumination. L'espace n'est pas un obstacle à la communion, mais
l'instrument, le véhicule de la communion même. Il est la respiration et le
lieu de la respiration, avec ses masses d'air mobiles dans des directions non
équivoques, ses pics que l'imagination doit gravir, ses grottes où l'on
s'enfonce, ses cascades qu'on franchit par dessous la retombée d'eau scintillante
dans le sentier inconnu.
L'histoire de la peinture européenne, avec
les vicissitudes de ce qu'on appelle la perspective, représente l'évolution
d'une conquête matérielle de l'espace, d'une prise de possession. C'est ainsi
qu'agissent toujours les Occidentaux. Le Chinois, au contraire, cherche dans le
tableau un moyen d'appropriation de l'espace spirituel. Il s'approprie l'espace
en le faisant passer en lui-même ; aussi en se donnant à l'espace. La
contemplation d'un paysage chinois est une sorte de saut en avant, d'envol ou
de plongée. Cette contemplation est mouvement; il est rare encore que ce
mouvement se fasse uniquement sur le plan terrestre. La ligne d'horizon n'est
pas au niveau exact de notre œil, mais très au-dessus ou très au-dessous de
cette barrière idéale qui limite tous les plans de fuite dans la peinture
européenne.
Dans l'art chinois, l'appropriation de l'espace doit être totale :
physique et spirituelle à la fois. Matériellement le spectateur envahit le
tableau, dans toutes les dimensions, il possède les plans du visible et aussi
de l'invisible. C'est pourquoi le peintre représente les montagnes et aussi ce
qu'il y a derrière les montagnes, en soulevant l'arrière plan au-dessus du
premier plan, afin que le regard, l'esprit et l'imagination puissent s'emparer
de cet espace sans limite et y éprouver la joie d'une communion que rien ne
restreint ni ne diminue. Il faut que ce soit la totalité de l'univers que la
contemplation embrasse dans le cadre arbitraire d'une feuille de soie ou de
papier.
Alors que le tableau européen tend à présenter une simultanéité
d'objets, le tableau chinois offre une succession de plans dans lesquels on
pénètre, suivant des transitions très subtiles et ingénieusement concertées,
non pas vers un but illusoire qui est le point de fuite où se rejoignent
toutes les lignes constituant depuis Alberti le schéma idéal de l'ensemble de
la peinture occidentale : la pyramide dont la base est l'observateur et le
sommet à l'horizon. C'est une totalité diffuse que contient le tableau chinois,
une re-distribution des éléments de l'univers, suivant une disposition de
l'esprit et du cœur.
Aussi le visiteur de musée qui jette un coup d'œil rapide, en
passant, sur un tel tableau, sera-t-il certain, non seulement de ne pas l'avoir
compris, mais je voudrais dire aussi de ne pas l'avoir vu. Car la vision ici est
successive et cheminante, comme le cheminement des pas d'un voyageur. Elle
implique des étapes, des haltes, des arrêts, des changements de vitesse,
quelquefois même des changements de direction.
On peut dire, en simplifiant extrêmement, qu'un paysage chinois
ouvre les uns derrière les autres et les uns à côté des autres, un certain
nombre d'éventails, entre les branches desquels on se glisse pour aller
au-delà.
Cette notion d'au-delà est dominante, dès que nous abordons l'art de
l'Extrême-Orient. L'espace n'est qu'un moyen pour l'atteindre, un ensemble
mobile et vivant qui nous porte comme l'air porte l'oiseau.
Elan vers la totalité, vers la reconstitution de la totalité,
c'est-à-dire abolition de toute discrimination rigoureuse entre le moi et le
non-moi. N'oublions pas que cet art est religieux dans son essence – non dans
ses formes – et expression d'une religion qui tend à fondre l'individuel dans
l'universel, l'humain dans le divin.
C'est cette aspiration vers l'infini, cette horreur des limites qui
emprisonnent la vision, le mouvement et la pensée des hommes, c'est cette peur
du cachot des formes qui pousse l'artiste chinois à tendre sans cesse vers un
monde sans bornes, presque sans contours, où cesse la tyrannie du fini.
(1940)
[1] On rapprochera de ce texte le sublime poème d'un empereur
chinois du VIe siècle, Kien Woun : "Est-ce que je dors ? Est-ce que je
veille ? Les contrastes sont-ils réels ? Le bien et le mal sont-ils opposés ?
Suis-je moine, suis-je guerrier ? Ce que j'aime existe-t-il ? tout n'est-il pas
imagination de l'âme cosmique ? Ne fais-je pas partie du Grand Voyant, du Grand
Dormeur qui, dans la longue nuit, songe le grand rêve cosmique.
[2] Les
chroniques racontent qu'un peintre avait exécuté dans le palais d'un empereur
chinois un immense paysage figurant toutes les montagnes, les vallées et les
sites de l'Empire. Le jour où le peintre montra son œuvre à l'empereur, il lui
fit remarquer en bas du paysage une petite grotte : "Voulez-vous me
suivre, demanda le peintre ?" Et comme l'empereur hésitait, le peintre entra
dans la grotte et disparut. Nul ne l'a jamais vu depuis. C'est ainsi qu'on
disparaît dans un paysage chinois.