Revue de la B.P.C. THÈMES II/2002
http://www.philosophiedudroit.org/
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Marcel Brion
Labyrinthes
La
"B.P.C." remercie Madame Liliane Brion, directrice
de recherches honoraire au CNRS, d'avoir bien voulu autoriser la reproduction
de ces textes de son mari, grâce à l'obligeance du professeur Philippe le
Tourneau, neveu de l'écrivain.
Elle remercie également par leur intermédiaire les Editions José Corti.
Ces deux textes sont tirés de l'ouvrage suivant :
Marcel Brion, Les labyrinthes du temps. Rencontres et choix d'un
Européen, Paris, Ed. José Corti, col. "En lisant et en
écrivant", 1994, ISBN 2-7143-0515-6, (publié avec
l'aide la Fondation Marcel Brion, Lausanne),
respectivement aux pages 13-31 (pour "Le mythe d'Ariane…") et
aux pages 339-363 (pour "L'espace de la peinture chinoise…").
Il convient de se reporter à cet ouvrage pour les notes de l'éditeur
qui figurent en fin de chapitre et qui n'ont pas été ici reproduites.
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Marcel Brion
(1895-1984), de l'Académie française, écrivit des nouvelles et des romans
d'inspiration poétique et fantastique, d'un ton assez rare dans la littérature
française.
Homme d'une immense culture, littéraire, musicale et artistique, européen polyglotte, il introduisit en France nombre écrivains étrangers : Joyce, Thomas Mann, Rilke, Buzzatti, Elias, etc.
Il fut, avec Albert Béguin, le meilleur
connaisseur français du romantisme allemand, sur lequel il écrivit un grand
nombre d'ouvrages (par ex. Robert Schuman et l'âme romantique, Albin
Michel, nouv. éd. 1986), mais sans se confiner à ce domaine. Ses biographies de
Léonard de Vinci (Albin Michel, nouv. éd. 1995) ou Michel-Ange (Albin
Michel, nouv. éd. 1995) font autorité, comme ses écrits sur l'art tels Les
Peintres en leur temps (Ph. Lebaud, nouv. éd. 1994) ou Les Peintres de
Dieu (Ph. Lebaud, nouv. éd. 1996).
Ces dernières années ont été publiés Mémoires d'une vie incertaine
(Klincksieck, 1997), sorte de carnet de bord de l'écrivain de work in
progress, dans lequel il puisa tout au long de sa vie des éléments pour son
œuvre romanesque. Puis récemment Suite fantastique (400 p., Klincksieck,
2000), recueil d'analyses littéraires (sur Nerval, Borges, etc.), et comportant
également deux nouvelles étonnantes. Pour l'auteur « Il n'est de fantastique
que dedans. Le fantôme ne parle pas le premier et qui veut s'entretenir avec
lui doit d'abord lui adresser la parole, car le fantôme habite à l'intérieur
de lui-même, habite les chambres vides, les alcôves .secrètes où se retire,
sans que l'individu en ait conscience, le plus mystérieux de lui-même. Et le
peintre, lui aussi, s'il entend être fidèle à lui-même et à son mystère, ne
laisse arriver du bout d u pinceau jusqu'à la surface de la toile que les hauts
secrets de sa hantise » (op. cit., p. 1).
Ph. le
Tourneau.
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Ce texte, demeuré
inédit, est probablement ancien, mais postérieur au Cours professé à l'Institut
d'Art de l'Université de Paris auquel il est fait allusion (1950). Peut être
est-ce un essai en vue d'un ouvrage plus important ? Le thème du labyrinthe, en
effet, a, toute sa vie, passionné Marcel Brion comme le prouve l'énorme
documentation accumulée par lui sur ce sujet. A la veille de sa mort, le thème
lui inspire encore l'une de ses belles nouvelles : Le virtuose du labyrinthe (1982)
Mes recherches sur le Labyrinthe, étudié comme objet et comme symbole,
ont leur origine dans l'étude que j'ai faite des entrelacs dessinés par Léonard
de Vinci. J'ai donné, sur ce sujet, un cours à l'Institut d'Art et
d'Archéologie[i]
. Je ne répéterai donc pas ici ce qu'on peut lire ailleurs.
Au départ ce travail rassemblait les éléments suivants, qui tous se
rapportaient à Léonard de Vinci, et dont il s'agissait de tirer une leçon de
portée générale : les entrelacs dessinés, non gravés par lui, et copiés plus
tard par Dürer; le plafond de la Sala delle Asse au Castello
Sforzesco de Milan, qui présente une sorte de forêt dont les branches
s'entrecroisent de la même manière que les "nœuds" de ces entrelacs,
et qui sont d'ailleurs entrelacées, elles aussi, de rubans analogues aux
boucles de ces dessins ; le projet qu'il avait fait d'une chambre octogonale,
entièrement recouverte de miroirs ; le dessin d'un pavillon octogonal, qui
devait constituer le centre du labyrinthe construit par lui dans les jardins de
la villa Sforzesca de Vigevano, dans les environs de Milan. Ces quatre
éléments me paraissaient se rapporter à une idée commune, qui est la notion
même de labyrinthe.
A quelle époque apparaît, pour la première fois, le labyrinthe d'une
façon certaine dans l'histoire de l'humanité ? Sans doute à Cnossos, dans l'île
de Crète. Le nom même de labyrinthe évoque une association d'idées : labys, la
hache. La hache double, ou ce que nous prenons pour une hache double dans les
figurations crétoises qui la représentent, apparaît souvent dans l'art égéen.
C'est une forme symbolique, dont nous ignorons malheureusement la signification
véritable ; nous pourrons essayer de nous en rapprocher au moyen d'analogies :
la double spirale, par exemple, qui, issue de l'art égéen, jouera elle aussi un
rôle important dans l'art de notre Moyen-Âge (et s'est prolongée, d'ailleurs,
au delà du Moyen-Âge.)
La légende raconte que Dédale, architecte au service du roi Minos, a
construit à Cnossos un labyrinthe, palais aux nombreuses chambres d'un tracé si
compliqué que celui qui s'y engageait se perdait inévitablement s'il n'en
connaissait pas le plan, ou s'il n'avait pas eu la précaution de fixer son
trajet par des points de repère, afin de pouvoir retrouver le chemin de la
sortie. Dans ce palais aux détours inextricables, on enferma un monstre, un homme
à tête de taureau, le Minotaure, qui était, disait-on, né de l'union de
Pasiphaé avec un taureau. A la suite d'une guerre malheureuse, les Grecs,
vaincus par les Crétois avaient été contraints de livrer un tribu annuel d'un
certain nombre de jeunes gens et de jeunes filles destinés à être dévorés par
le Minotaure. Thésée, héros illustre d'origine divine, avait affranchi Athènes
de ce tribut humiliant et désastreux en pénétrant dans le labyrinthe et en
tuant le Minotaure.
Voici le point de départ d'un mythe, directement relié au labyrinthe,
le mythe d'Ariane : le personnage d'Ariane est la clef du problème général du
labyrinthe et la raison pour laquelle le labyrinthe, comme fait réel et comme
forme symbolique, a joué un si grand rôle dans toutes les époques. Le
labyrinthe médiéval est, à sa manière, nous le verrons, une transposition du
mythe d'Ariane, et si le labyrinthe moderne, le labyrinthe des jardins, ne
contient plus qu'une allusion assez subtile et assez difficile à saisir à ce
mythe, celui-ci en demeure cependant la raison d'être essentielle ; sans cela
le labyrinthe n'est plus qu'un jeu, un effet de surprise, une bizarrerie, une
fantaisie.
Le mythe d'Ariane est aussi riche d'enseignements aussi chargé de
révélations que le mythe de Psyché, et c'est en partant des données même de la
fable, que nous découvrirons de quelle manière cette princesse crétoise, fille
de Minos et de Pasiphaé, tout comme sa sœur Phèdre, représente dans la
succession fantastique de ses aventures le destin universel et éternel de l'âme
humaine.
Dans les ténèbres de cet inextricable palais, construit tout exprès
par l'ingénieur Dédale, Thésée ne parviendrait pas à triompher du Minotaure si
Ariane ne l'aidait en lui donnant le fil qui lui permettra de sortir du
labyrinthe, après avoir vaincu son adversaire. On connaît l'histoire... Thésée,
victorieux, enlève la jeune Ariane à laquelle il doit son triomphe et l'emmène
à Naxos, où, lassé d'elle un jour, et profitant de ce qu'elle dort, il
l'abandonne.
Thésée, Ariane, le Minotaure sont ici des figures individuelles
derrière lesquelles on retrouve des symboles d'une portée générale. Deux de ces
figures s'opposent nettement : alors que le Minotaure, fils d'une femme et d'un
animal incarne les forces bestiales et monstrueuses, Ariane, sa demi-sœur,
fille d'une femme et d'un homme qui est presque un Dieu, (qui sera divinisé,
en tout cas, puisque l'Antiquité voit en lui un juge des enfers) Ariane incarne
l'âme, à la fois charnelle et spirituelle, fille de la Terre et du Ciel, selon
la formule orphique.
Un conflit primordial, tenant à la nature même de ces deux êtres,
veut qu'Ariane et le Minotaure se combattent ; il faut que l'âme humaine
détruise le monstre. Je suppose que c'est Ariane qui a voulu la mort du Minotaure,
tout autant que Thésée la voulait, parce qu'il est juste, et nécessaire, que
l'âme soit victorieuse de la bête. Ariane, cependant, ne peut pas descendre
elle-même dans le labyrinthe pour tuer le Minotaure ; Thésée, qui, de son
côté, incarne l'énergie active, le dynamisme viril, ne le pourrait pas, lui
non plus, s'il n'était aidé par le principe féminin de la sagesse, la gnostique
Sophia dont Ariane tient la place dans cette légende. Thésée, qui est la
volonté de puissance, au sens nietzschéen du mot, l'animus des philosophes,
portera l'épée; Ariane, l'âme, le principe spirituel, fournit le fil. (Nous
pourrions rappeler ici le symbolisme du fil, capital dans les légendes
antiques. ..!)
Le Minotaure ayant été tué, Ariane et Thésée, libres du monstre quittent
la Crète, mais Thésée n'a été pour l'âme spirituelle qu'un moyen, et il le
ressent. Lui-même, étant pur dynamisme, volonté de puissance, supporte de mauvais
gré son union avec le principe spirituel et aspire à s'en libérer. Le
symbolisme de l'île, représenté ici par le séjour à Naxos, après le séjour en
Crète, est complexe. Je ne fais que l'effleurer, signalant seulement celui du
sommeil qui saisit Ariane, délaissée par Thésée, c'est à dire l'âme abandonnée
par l'énergie créatrice d'actes.
Les mystiques connaissent bien la signification de ce
"sommeil" qui saisit l'âme dans le moment où, s'étant détachée du
corps, du principe charnel, de la domination des sens – Thésée est tout cela –,
elle attend dans ce sommeil comparable au sommeil de la graine dans la terre,
de l'enfant dans la matrice, l'irruption de l'élément surnaturel qui
l'appellera à une vie supérieure : l'irruption, en un mot, du divin.
Ce Dieu qui, survenant à Naxos, réveillera Ariane et l'emmènera parmi
les Dieux, ce sera Bacchus-Dionysos, le Dieu de la fécondité, du délire sacré,
de l'enthousiasme prophétique, de l'ivresse divine dont le vin n'est qu'une
image. Le destin de l'âme qui n'avait trouvé dans son union avec Thésée qu'une
étape intermédiaire, provisoire, cette âme inquiète, voyageuse, vagabonde, qui
s'est libérée de l'humanité bestiale en tuant le Minotaure, et de l'humanité
charnelle, matérielle, pratique, en s'éloignant de Thésée (car nous pouvons
supposer que les deux amants aspiraient également à cette séparation), ce destin
de l'âme s'accomplit au contraire dans toute sa plénitude lorsque celle-ci
réalise son union mystique avec le divin. Dionysos qui sort de la mer pour
épouser Ariane et la déifier, c'est l'esprit de Dieu qui descend dans l'âme :
pour la combler de lumière et l'amener à son épanouissement sublime.
Ayant reconnu dans l'Ariane du Labyrinthe de Cnossos un
symbole de l'âme humaine, nous sommes mieux préparés à comprendre la
signification du labyrinthe médiéval, je veux dire de celui qui est représenté
si souvent sur le pavement des églises[ii] , au
Moyen-Âge, à Pavie, à Amiens, à Hereford, et qui a reçu des archéologues le
nom de lieue de Jérusalem. Nous ne serons pas surpris de retrouver dans
une église chrétienne cette image antique, puisque nous savons bien que,
contrairement à ce que l'on a longtemps prétendu, ce n'est pas la Renaissance
qui a découvert l'Antiquité, et que celle-ci était déjà bien connue, et souvent
bien comprise, pendant le Moyen-Âge.
Le nom de "lieue de Jérusalem" venait de ce que les fidèles
qui ne pouvaient pas accomplir les pèlerinages ou partir pour la croisade,
remplaçaient les voyages lointains en suivant, à genoux, les sinuosités du labyrinthe
dessiné sur le sol. Il arrivait que les entrecroisements de ces chemins
labyrinthiques atteignissent, dans leur enroulement sur eux-mêmes, plus de deux
cents mètres, comme c'est le cas à Chartres, par exemple. Pourvu qu'il
accomplît ce trajet dans l'église, le long de la "lieue de
Jérusalem", avec le même état de recueillement, de ferveur, de piété, de
dévotion, le fidèle en retirait le même bénéfice que s'il était allé,
réellement, à Jérusalem.
La figuration de ces labyrinthes chrétiens rappelle beaucoup celle
des labyrinthes antiques, ceux qui sont représentés sur les pavements des villas
romaines, quelquefois ; l'analogie entre le labyrinthe romain de Verdes, par
exemple, et celui, chrétien, de la cathédrale de Chartres, est saisissant [iii].
Le symbolisme du labyrinthe, tel qu'il ressort, dans son universalité, de son
image même, en soi, est si primordial, si naturel, que je me demande si la
finalité des labyrinthes chrétiens n'est pas postérieure à leur figuration : je
veux dire si l'on n'a pas utilisé ces figurations pour la fonction de remplacement
des pèlerinages et des croisades, plutôt qu'on ne les a composés en vue de
cette fonction ; en d'autres termes, si à l'origine et essentiellement, le
labyrinthe chrétien qu'on appelle lieue de Jérusalem n'a pas évoqué,
d'abord, le voyage de l'âme humaine dans le monde souterrain, les combats
qu'elle doit y livrer, avant de parvenir à la lumière, à l'illumination.
Dans ce cas, nous retrouvons immédiatement Ariane et Thésée, et la
signification première du labyrinthe dans la mythologie antique. La lutte de
Thésée contre le Minotaure, c'est la victoire de l'homme supérieur, de l'homme
spiritualisé par la présence et l'assistance d'Ariane, du héros, – et
n'oublions pas que l'on appelait héros, dans le langage des mystères, l'adepte,
l'initié, celui qui, par le processus même de l'initiation avait atteint le
droit à la vie éternelle. La victoire sur l'hybride, composé d'homme et de
bête, représente tout ce côté animal que l'homme doit tuer en lui-même afin de
parvenir à la sagesse, à la connaissance, à la béatitude des
"héros". Victoire du spirituel sur le matériel, de l'éternel sur le
périssable, de l'intelligence sur l'instinct, du savoir sur la violence aveugle
: la victoire de Thésée et d'Ariane sur le Minotaure, c'est la victoire de
Thésée sur lui-même ; le baptême, dans le sang du taureau humain, de l'homme
nouveau.
Ce mot de baptême ramène à la lieue de Jérusalem de Chartres
dont la chambre centrale est octogonale. L'octogone est avec l'hexagone la
forme préférée que l'on donnait aux fonts baptismaux.
Il convient d'examiner, à cette occasion, le symbolisme des chiffres.
L'hexagone, dans la symbolique antique et dans la symbolique chrétienne, est le
chiffre de la mort. L'octogone, au contraire, est le chiffre de la résurrection[iv]
. Hexagonal ou octogonal le baptistère est le lieu de la mort du "vieil
homme", de la naissance, de la résurrection, de l'homme nouveau. La
chambre octogonale au centre du labyrinthe est alors, de toute évidence, le
lieu de la résurrection, à laquelle on aboutit lorsqu'on a parcouru ce labyrinthe
et triomphé des obstacles que l'on y a rencontrés.
La lieue de Jérusalem était quelquefois décorée d'images de
bêtes féroces, ou d'animaux fantastiques, représentant les adversaires qui
s'efforçaient d'empêcher l'homme d'atteindre le lieu de sa résurrection, de son
illumination ; quelquefois aussi de personnifications de vices, tels que les
animaux symboliques qui attaquent Dante dans la "forêt obscure", au
début de la Divine Comédie. Dans la chambre centrale, il y a une
inscription, ou une figure. Parfois il y est inscrit Sancta Ecclesia, ou
bien le Ciel, ce qui définit bien le but atteint après le long voyage de
l'homme sur la terre, dont la lieue est l'image. L'origine antique,
païenne, du labyrinthe, est rappelée par l'inscription de la lieue d'Amiens, Maison
de Dedalus, ou celle d'Hereford : Labarintus id est domus Dedali.
Parfois Dédale lui-même est représenté dans sa "maison",
ou bien l'architecte de l'église place son portrait dans cette chambre
centrale, allégorie du ciel, en même temps qu'il appose sa signature au monument,
et perpétue sa présence, éternise son actualité, tout en évoquant la béatitude
future, la joie d'habiter la demeure des élus. Cette figure humaine,
lorsqu'elle est anonyme, exprime simplement que, pour avoir traversé le
labyrinthe, l'individu est parvenu à la noble condition d'homme digne
de ce nom, comme le rappellera encore le symbolisme de la Flûte Enchantée de
Mozart, par exemple.
Il arrive aussi que dans cette chambre centrale de la
"lieue" soit figuré l'habitant terrible du labyrinthe, le Minotaure,
ou bien, par confusion ou analogie, un autre monstre, un centaure, comme dans
la cathédrale de Pavie. Sur une mosaïque romaine d'Italica, en Espagne, dans
les environs de Séville[v] 5, on
voit Thésée et le Minotaure combattant dans la chambre centrale d'un labyrinthe
dont les allées sont ornées de tresses, ce qui nous invite à réfléchir sur le
symbolisme de la tresse et de la spirale, dont la combinaison donne
l'entrelacs, symbole,
lui aussi, du labyrinthe.
Il est évident donc que le symbolisme du labyrinthe antique est entré
avec sa pleine signification dans la lieue de Jérusalem, qui en est la reproduction chrétienne, l'âme, symbolisée
par Ariane et Thésée, dans la mythologie grecque, retrouvant son véritable nom.
C'est en étudiant
les entrelacs dessinés par Léonard de Vinci, que j'avais été poussé à en
examiner la problématique. L'entrelacs, en effet, est une autre figuration
symbolique du labyrinthe, et la place qu'il tient dans l'art en général, aussi
bien dans les arts de l'Afrique ou de l'Océanie que dans l'art européen, est
une preuve de l'importance de sa signification directement, ou inconsciemment
perçue. Nous le voyons fleurir d'une façon extraordinairement belle et étrange
dans les scriptoria monastiques irlandais qui en ont créé les plus
belles représentations. Les entrelacs des manuscrits irlandais, du Book of
Kells, par exemple, de l'Evangéliaire de Saint-Gall, du Gospel of
Lindisfarne, réunissent dans un saisissant assemblage les monstres issus de
l'ornementation barbare – ces monstres qui, dans les "lieues de
Jérusalem" comme dans la Divine Comédie, guettent l'âme humaine
pour la dévorer – et le thème antique du labyrinthe, allégorie de la vie de
l'homme. Comme en est une image aussi le fameux livre de Saint Brandan, qui
raconte les voyages fantastiques de ce moine irlandais.
D'une
extrême complication, faits d'animaux enchevêtrés les uns aux autres, ou de
bandes de rubans ingénieusement déroulés selon des méandres très difficiles à
suivre lorsqu'on n'est pas familiarisé avec cette forme d'art, les entrelacs
irlandais témoignent d'une admirable virtuosité chez ceux qui les ont dessinés.
Visiblement, dans bien des cas, ils sont devenus de purs motifs décoratifs,
mais je suis certain, cependant, de l'intelligence des mythes qui présidait à
ces décorations. La matérielle, à cette époque, n'aboutissait jamais entièrement
à la gratuité, et l'analyse même de l'entrelacs, dans ses éléments
constitutifs, démontre la vitalité et l'intensité des notions dont elles
fournissent les traductions plastiques.
Ces éléments constitutifs sont faits de la combinaison de
deux thèmes que l'on retrouve à l'origine de toutes les cultures : la spirale
et la tresse.
La spirale est un motif simple : il s'agit d'une ligne qui s'enroule sur elle-même, à l'imitation peut-être des nombreuses spirales que l'on rencontre dans la nature, sur les coquillages par exemple. C'est un motif ouvert et optimiste : rien n'est plus facile, lorsque l'on est parti d'une extrémité de cette spirale que d'atteindre l'autre extrémité. Je crois que dans toutes les civilisations primitives dans lesquelles on la rencontre, depuis le Cap Nord jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, et dans maintes civilisations d'Amérique et d'Asie, voire de Polynésie, la spirale représente le voyage qu'accomplit l'âme du défunt, après sa mort, jusqu'à sa destination finale.
Le motif de la tresse est plus compliqué, et moins facile à définir.
Il est aussi répandu que celui de la spirale, mais il a une tout autre
signification. D'abord parce que c'est un motif fermé et par là pessimiste (à
moins que nous ne considérions comme une perspective réconfortante et riche
d'espoir la théorie de l'éternel retour, dont la figure de la tresse est la
formulation la plus simple et la plus évidente. ..)
Supposons une spirale aussi longue et aussi embrouillée qu'on puisse
la penser, elle aboutit nécessairement à une issue ; la tresse la plus
rudimentaire, au contraire, est une prison sans possibilité d'évasion. Mais si
nous combinons les deux motifs, maintenant, le motif ouvert de la spirale et le
motif fermé de la tresse, nous obtenons ce motif composite qu'est le
labyrinthe, la tresse intervenant alors pour apporter au cheminement du
voyageur ces enchevêtrements inextricables en apparence qui lui feront croire
à une captivité sans espoir, alors que la spirale au contraire, lui réserve au
terme d'une longue errance et d'une constante patience, le réconfort du salut, c'est-à-dire
l'arrivée dans la chambre intérieure.
Par leur rencontre, et dans leur combinaison, le thème de la tresse
et le thème de la spirale dont la réunion forme le labyrinthe, perdent tous
deux cette signification de l'infini qu'ils possédaient lorsqu'ils étaient
isolés. Le labyrinthe, en effet, comporte un but, un arrêt. Ou, pour
mieux dire, il en compte deux. Pour le voyageur qui pénètre dans le labyrinthe,
le but est d'atteindre la chambre centrale, la crypte des mystères. Mais
lorsqu'il l'a atteinte, il doit en sortir et regagner le monde extérieur,
parvenir à une nouvelle naissance : tel est le contenu de toutes les religions
de mystères, et de toutes les sectes qui regardent le voyage dans le labyrinthe
comme le processus nécessaire des métamorphoses d'où surgit un homme nouveau.
Plus le voyage est difficile, plus les obstacles sont nombreux et ardus, plus
l'adepte se transforme, et au cours de cette initiation itinérante, acquiert
un nouveau moi. Cela est si vrai que l'on pourrait, établissant le schéma
graphique des épisodes des Années d'apprentissage et des Années de
voyage de Wilhelm Meister y découvrir la forme même, et la plus évidente,
du labyrinthe.
Ce qui caractérise en effet le labyrinthe, qu'il soit la figure
allégorique d'une destinée humaine exemplaire, comme celle de Wilhelm Meister,
ou qu'il soit simplement cet enchevêtrement d'allées bordées de murs de buis ou
de charme que l'on trouve dans tous les parcs du XVIIIème siècle, c'est cette
combinaison de culs-de-sac qui ne permettent aucune issue et de carrefours dans
lesquels le voyageur doit perpétuellement choisir sa route pari les options
nombreuses qui se proposent à lui : autrement dit, les chemins qui ne nous
laissent pas la responsabilité du choix puisqu'au bout de ce sentier que l'on
croyait long, on se heurte vite à un mur, et les croisements qui préservent
notre liberté et notre indépendance,
puisque l'obstacle, maintenant, est créé par notre choix lui-même, et non plus
imposé par le destin.
Né du croisement de la spirale et de la tresse, participant donc des
deux infinis, l'infiniment ouvert et l'infiniment clos, le labyrinthe constitue
un symbole d'une très haute et très étrange portée. On comprend alors que
l'allusions aux plus poignantes inquiétudes de l'âme humaine ait trouvé dans
l'art une variété infinie de figurations, certaines reliées directement au
récit mythologique, comme les labyrinthes représentés sur les antiques monnaies
crétoises, d'autres simplement allégoriques de cet interminable voyage auquel
le sort a soumis l'homme, et auquel il n'est pas possible de se soustraire,
qu'il soit entraîné, selon les doctrines hindoues, dans sa longue chaîne des
naissances perpétuellement renouvelées, ou qu'il atteigne un but fixe qu'il lui
est permis de toucher en une seule existence, (à condition toutefois que, dans
cette existence unique et par l'initiation à la réalité suprême dans le
labyrinthe, il ait remplacé par une cérémonie à la fois allégorique et efficace
l'interminable voyage que les non-initiés doivent poursuivre dans l'au-delà.)
Car c'est en parvenant à la chambre centrale du labyrinthe qu'il y recevra la
dernière leçon, explicite et définitive, qui fera de lui un homme nouveau.
Voici donc quelques-unes des résonances dont s'enrichit cette
curieuse construction qu'est le labyrinthe, et c'est, incontestablement, à
cause de ses résonances qu'il est resté un des éléments capitaux de
l'architecture des jardins. La prolifération du mythe, son ouverture sur des
perspectives lointaines depuis l'antiquité jusqu'à la fin du XVIIIème siècle,
résultent de ce que l'humanité a reconnu son propre destin dans l'aventure de
Thésée et d'Ariane. J'admets que, sur les pavements des villas romaines de
Verdes et d'Italica, comme dans certains jardins du Moyen-Age, la
représentation figurée du labyrinthe n'ait pas eu d'autre valeur que celle d'un
souvenir littéraire, d'une évocation d'un épisode de la mythologie, mais
l'entrecroisement de ce thème antique, mythologique, avec le thème chrétien,
contenu dans la "lieue de Jérusalem", en approfondit la
signification.
Le passage du pavement romain ou médiéval au labyrinthe végétal, de
buis ou de charmes, était tout naturel (je rappelle qu'il existait un
labyrinthe probablement végétal, dans la villa que l'empereur Hadrien avait
fait construire, près de Tivoli, et où il avait reproduit toutes les merveilles
du monde antique : l'idée même du labyrinthe mystique devait être
particulièrement séduisante pour un homme aussi préoccupé des choses
spirituelles et des énigmes de la vie intérieure que l'était ce philosophe,
cet esthète : la physionomie la plus complexe, dans la surprenante galerie des
Césars.)
L'extraordinaire fortune que connaît le labyrinthe de jardin[vi],
à l'époque baroque et rococo, répond aux inquiétudes, aux bouleversements
psychologiques et spirituels, à cette mélancolie caractéristique de ce temps,
résultat d'une instabilité, d'une incertitude, d'un besoin de se chercher, dont
le labyrinthe apparaît comme une manifestation concrète. J'admets la part de
jeu qu'il y a dans le labyrinthe végétal des jardins, comme j'ai admis la part
de virtuosité qu'il y avait dans l'entrelacs irlandais, mais il est des jeux
graves, dont le joueur même ignore la signification, ou les conséquences.
Certes l'homme, ou la femme, qui se divertissait à se perdre dans un
labyrinthe rococo, n'avait pas toujours conscience de revivre l'aventure de
Thésée et d'Ariane, mais je ne crois pas qu'il soit possible de se promener
dans ces allées qui s'entrecoupent perpétuellement, sans éprouver une certaine
angoisse. Angoisse qui n'est justifiée par aucun danger réel, bien entendu, ni
même par la crainte de rester prisonnier du labyrinthe, puisque, au bout d'un
temps plus ou moins long, on trouve toujours la sortie, mais qui est, peut-être,
un rappel inconscient du vieux mythe : la peur du Minotaure, la peur des
rencontres imprévues que l'on pourrait y faire.
Cette angoisse n'est pas seulement
l'irritation de l'homme
pressé qui veut trouver la sortie: inconsciemment cet homme croit sentir que
son destin se joue. Il existe des labyrinthes de construction si simple que
l'on atteint sans effort l'issue, mais il en est d'autres dans lesquels on
reconnaît le désir de créer l'angoisse par des entrecroisements de couloirs
d'une complication perverse. Cette angoisse qui va presque jusqu'à une crise
de folie a été admirablement décrite par d'Annunzio, dans un épisode de son
roman Il Fuoco, épisode qui se déroule dans le labyrinthe de la Villa
Reale de Stra.
Il
faut dire que la Renaissance qui n'aimait pas l'inquiétude pour elle-même, qui
aspirait, au contraire, à l'établissement d'un univers stable, bâti de
certitudes, avait donné, avec Léonard de Vinci, une solution toute différente
au problème du labyrinthe, dans la peinture du plafond du Castello Sforzesco
de Milan, qui résume la pensée de Léonard, et tire la synthèse des entrelacs
dessinés, du labyrinthe végétal de Vigevano, de la chambre des miroirs, du
pavillon Octogonal (donc "de la résurrection"). Sur ce plafond les
branches des arbres et les rubans s'entrelacent pour signifier que les forces
élémentaires de la nature – les arbres –, et la pensée de l'homme atteignent
leur suprême efficacité lorsqu'elles se combinent harmonieusement. L'arbre
concret, le nœud abstrait l'élément et le signe – étroitement associés,
savamment combinés, exposent, avec leur double voix, la leçon
suprême de Vinci. La réflexion doit planer
au dessus des sens. L'entrelacs dessiné figure l'opération de la réflexion,
les arbres l'élan impulsif, organique, des sens. Au plafond de Milan se révèle
leur union, leur fusion harmonieuse. La nature s'associe aux créations de
l'esprit humain, elle invite les branches de l'arbre à s'entrecroiser et à se
nouer selon les lois strictes de l'entrelacs.
Elle évoque, cette prodigieuse charmille peinte, la magnifique
collaboration de la nature et de l'intelligence humaine. Selon les lois des
nombres aussi, puisque, de même que les entrelacs dessinés par Vinci – les nodi
– les arbres et les rubans de ce plafond sont disposés selon des multiples
de huit, ce qui nous ramène à l'octogone, à l'idée de résurrection attachée à
la chambre intérieure du labyrinthe, qui est le but, le sanctuaire, le saint
des saints, le lieu de la métamorphose suprême, de la résurrection, de la naissance
définitive de l'homme nouveau.
Le XVIIIème siècle, au contraire, nous plongera dans la confusion et
l'angoisse ; le pavillon central ne sera plus, dans sa disposition, et dans ses
nombres, le centre initiatique. Cette époque profondément inquiète qui,
dans la plupart de ses démarches, même politiques, avoue le désir de se perdre,
ne se souvient plus de la portée mystique du labyrinthe, lequel n'est plus
qu'un jeu, un jeu inquiétant et dangereux. Nous constatons, en effet,
lorsque nous
examinons la complication toujours croissante de ces entrecroisements
d'allées, de la Renaissance au Rococo, le goût d'abîme et du cryptique, la
tentation du vertige, qui remplacent le calme des honnêtes sentiers de buis du
XVIème et du XVIIème siècle. A l'imitation des épreuves que les sociétés
secrètes, comme les initiations des religions de mystères antiques, imposent à
leurs postulants, le labyrinthe rococo suscite la terreur: la terreur qu'il
faut vaincre pour atteindre le but, la certitude, la vérité.
(Vers 1952)
[i] Ce cours fut professé dans le cadre du
séminaire d'esthétique de Raymond Bayer et d'Etienne Souriau (Université de
Paris, 1950-51). Il fut en partie publié dans la Revue d'esthétique
(janvier-mars 1952) : "le Thème de l'entrelacs et du labyrinthe chez Léonard de Vinci"
(on en retrouve quelques pages dans le chap. VIII intitulé "Dédale de
Léonard de Vinci", 1952, nouv. éd. 1979, A. Michel éd.) – cf. aussi
"Les nœuds de Léonard de Vinci et leurs significations" in Etudes
d'Art, n° 8-10, 1953-54).
[ii] Parmi les plus célèbres de ces labyrinthes
d'église (détruits ou subsistants), entre autres : Lucques, Pavie, Piacenza,
Crémone, Rome, Ravenne ; en France : Amiens, Saint Quentin, Reims, Bayeux, Sens, Auxerre, Saint Omer, Poitiers,
Châlons sur Marne ; en Angleterre : Hereford, Ely etc.
[iii] Ils sont
reproduits tous deux dans l'article de la Revue d'esthétique cité
ci-dessus, pl. II et III.
[iv] On se rappelle le
texte fameux de saint Ambroise sur le baptême, évoquant la vie éternelle que
l'on atteint en immergeant le néophyte dans les fonts baptismaux.
[v] Je dois
cette communication à l'obligeance de
Jean Ehrmann, (décédé en 1984), longtemps secrétaire général de la Société
d'Histoire de l'Art Français, surtout connu pour ses travaux sur les peintres
français de la Renaissance, notamment Antoine Caron.
[vi] Il y a lieu de
distinguer les labyrinthes de gazon : entre autres Alkborough, Appleby,
Boughton Green qui se parcourait chaque année pendant une foire de trois jours
en juin, Hull etc; les labyrinthes de buis bas (il yen avait quatre à la villa
d'Este de Tivoli) ; les labyrinthes de haies hautes (appelés à la Renaissance
"Dedalus") : à Gaillon, à Charleval, à Villandry, à Versailles, à
Chantilly, à la Valmarana de Vicence, à Sorgvliet près de la Haye, à
Gunterstein, à Loo, à Hampton Court etc. – Le labyrinthe dans le parc du Prince
d'Anhalt représentait "la vie humaine avec grottes, passages obscurs,
allégories terrifiantes puis aperçus sur des perspectives elyséennes".