CENTRE FRANÇAIS D’ÉTUDES ROSMINIENNES
juin 2007
Bibilothèque
de philosophie comparée
http://www.philosophiedudroit.org
Mise
en ligne le 24 juin 2007
____________________________________________________________________________________________
La Théodicée
d’Antonio Rosmini[1],
une méditation
pour le temps présent (*)
par Marie-Catherine Bergey
Il semble
étonnant, cela n’est pas la première fois qu’on le constate, que la
Théodicée[2]
d’Antonio Rosmini n’apparaisse pas au programme des études de philosophie, en
France du moins. Dans l’Encyclopédie Philosophique Universelle, une
note[3]
assez rapide définit la notion, et cite, évidemment, Leibniz. L’auteur de la
note explique que le terme "théodicée" étant tombé en désuétude, il a fallu
attendre Victor Cousin pour que le mot reprenne un peu de lustre : V.
Cousin l’introduisit en effet dans le programme de philosophie des années 1863,
ce que précise Jacques Brunschwig, dans son introduction aux Essais de Théodicée de Leibniz[4],
en 1969. Mais de l’œuvre de Rosmini, il est vrai non encore traduite en français
à ce jour, pas une trace, ni là, ni dans aucune étude sur le sujet. Pas
davantage encore, et tout proche de nous, le programme de l’agrégation française de
philosophie des années 2002-2003 visant explicitement la "théodicée", ne suscita
de curiosité. Force est donc de s’interroger, une fois de plus, sur cette
singulière élision de la communauté scientifique française pour son œuvre dès sa
première édition en 1827. Ainsi, Victor Cousin avait-il réellement eu une
inspiration originale ? Nous savons qu’il connaissait fort bien Antonio
Rosmini, qu’il l’appréciait au point de l’avoir appelé comme Correspondant à
l’Institut de l’Académie des sciences morales et politiques. Nous avions déjà
porté un soupçon semblable sur Lachelier[5].
Nul ne peut vraiment répondre à cette interrogation. Or, la Théodicée de
Rosmini ne fut pas une publication inaperçue comme en témoignent non seulement
les nombreuses références de l’époque, et tout particulièrement, évidemment, en
Italie, mais aussi plus tard, la fameuse "querelle des quarante propositions"
tirées d’une publication posthume de l’œuvre, qui furent condamnées par la
Congrégation de l’Index en 1858. Cette affaire trouva même encore écho de nos
jours, avec l’heureux dénouement de la Note vaticane du 1er juillet 2001, qui,
signée de Joseph Ratzinger, alors cardinal Préfet de la Congrégation de la
Doctrine de la Foi, lavait définitivement de tout reproche ces propositions, du
fait des protestations de la communauté scientifique internationale pour en
défendre l’orthodoxie, et depuis longtemps, au plan magistériel il est vrai.
Cependant, la controverse ne fut pas uniquement théologique et cela du temps
même de Rosmini qui, poussé par le désir, non de défendre sa cause, mais les
idées, se trouva contraint d'élaborer à l’extrême chacune de ses
assertions ; pour parvenir à l’ensemble de l'œuvre, et à cette
Théodicée dont nous pouvons nous demander pourquoi elle ne peut prendre
rang après celle de Leibniz, un siècle après.
En réponse, et tout récemment en 2004, le Ve Symposium du
Centre Nationale d’Études Rosminiennes de Stresa (Italie), s'est consacré à ce
thème sous le titre : Cristianismo senza teodica ?[6]
L’ensemble des contributions s’accorde à reconnaître dans l’œuvre rosminienne
les racines et la filiation indiscutables des grandes conceptions philosophiques
et théologiques qui, de saint Augustin[7]
à Kant[8],
répondent au questionnement éternel de Job à propos du « gouvernement de
Dieu sur le monde, l’origine et la distribution des biens et des maux tout au
long de l’histoire humaine, le sens de la mort et de la maladie, la souffrance
du juste et de l’innocent, les horreurs de la guerre, la misère, les
catastrophes écologiques »[9].
L’on y voit aussi la préfiguration des spéculations théodicéennes
contemporaines, que l’on retrouve chez Simone Weil, Jacques Maritain ou Xabier
Zubiri[10].
L’on peut rattacher à cette liste les promoteurs du grand courant personnaliste
français tels Emmanuel Mounier, Gabriel Marcel[11],
dont se sont réclamés aujourd'hui divers auteurs dont Jean-Marc Trigeaud[12].
Il faut évidemment souligner l’importance des études rosminiennes en Italie, qui
ont assuré la diffusion de l’œuvre, sous l’impulsion de Michele Federico
Sciacca, fondateur du Centro Nazionale di Studi Rosminiani, et sur toutes
ces questions, l’œuvre abondante de Pier Paolo Ottonello, directeur de la
Rivista Rosminiana, la plus ancienne revue italienne de philosophie,[13]
et de Maria Adelaide Raschini[14].
Enfin, il faut mentionner en Argentine, William Daros, auteur de plusieurs
études dont le mérite est de tenter de sauver l’œuvre rosminienne
d’ « un certain discrédit des modes »[15].
Mais peut être faut-il à présent laisser Rosmini présenter
lui-même son œuvre et ses intentions, dans sa Préface des Œuvres
métaphysiques[16] :
« Enfin, pour couronner le sommet de la
Métaphysique tout entière, nous ajouterons à part un traité du gouvernement très
bon et très sage du monde, sous le titre de Théodicée. Ce traité est
l’anneau qui unit intiment les sciences philosophiques à la science de la vérité
révélée, et particulièrement à l’Anthropologie surnaturelle. »
(Psychologie, §30)
Assez curieusement, cette couronne à son œuvre métaphysique,
Rosmini l’a conçue très tôt, puisque la première édition date de 1828 – il avait
trente et un ans–, mais il n’aura de cesse de la réviser toute sa vie, et de
l’approfondir en des rééditions successives. De fait, l’œuvre se présente comme
l’une des plus achevées et elle est relativement courte, ce qui n’était guère
dans ses habitudes plutôt prolixes, les chapitres s’enchaînant non selon des
monographies juxtaposées comme chez Leibniz, mais avec la logique la plus
parfaite, conduisant, selon une articulation rigoureuse les analyses complexes vers des synthèses
lumineuses. L’ouvrage se divise en trois livres. Comme l’explique Rosmini, ils
« …développent le même argument sous différents aspects, se modifient et se
perfectionnent, jusqu’à ce que, ayant épuisé de toutes les façons tous leurs
développements, chaque argument
puisse être autonome »[17].
Rosmini fera de ce « même argument » la trame unitaire des opera
omnia à laquelle se rattachent tous les autres champs de sa
pensée.
Weber affirme que l’on ne peut connaître une religion sans
étudier sa théodicée. Tel n’est pas le but de Rosmini, qui se défend de se
placer dans le champ exclusif de la théologie pure, ni de fournir une
philosophie catholique, qui avait déjà son univers délimité par le thomisme où
Rosmini avait certes puisé ses sources, mais qu’il avait voulu rafraîchir à la
lumière de nouvelles problématiques et de ses propres propositions – ce qui lui
valut à plusieurs reprises les foudres de la Congrégation de l’Index. Rosmini
était bien convaincu de l’autonomie de l’esprit et de la pensée, comme l'indique
son Nuovo saggio sull’origine delle idee[18]
(Essai sur l’origine des idées) ou sa Psychologie, par exemple.
Mais il avait pour ambition de restaurer un lien entre ces deux champs,
théologique et philosophique, lien que le XVIIIe avait rompu, d’où
l’avertissement dans la préface de sa Psychologie citée plus haut.
L’obsession lui vient dès l’adolescence où deux de ses amis l’interrogent en ce
sens, et la réponse du jeune Antonio à peine sorti de l’enfance sera une lettre
nourrie d’arguments qui constituera la genèse de l’œuvre. Il s’agissait en effet
de savoir si l’idée de la souffrance permet d’entrevoir les peines éternelles.
La question en pose plusieurs, et pas seulement métaphysiques, et s’ensuivront
d'immenses développements, qui de l’expérience du réel, mènent à l’expérience
ultime ; d’où la diversité quasi encyclopédique de l’œuvre, recouvrant la
psychologie, la logique, la philosophie politique, et cette théodicée qui tout à la fois,
accompagne et « couronne » le tout. Dangereuse audace qui sera mal
interprétée de son vivant comme après sa mort, sous l’accusation d’ontologisme,
de panthéisme ou encore d’éclectisme, en un temps où l’on craignait de telles
dérives, et dont Rosmini avait pourtant tenté de se démarquer. C’est donc à
partir de ces questionnements précoces que prend forme la théodicée de
Rosmini.
Mais qu’entend-t-il par ce terme? À la différence de
Leibniz, Rosmini en apporte d'emblée une simple définition et cela, dès le
premier paragraphe de son ouvrage :
« Il n’y a pas de mot plus approprié pour exprimer la
matière du traitement de ce sujet que le mot de Théodicée, tiré de Θεοũ δίκη,
justice de Dieu, puisque, en effet, l’intention de ce travail n’est autre
que de justifier l’équité et la bonté de Dieu dans la distribution des maux et
des biens du monde, ce que les modernes, avec moins de subtilité de langage,
désignent sous le synonyme de Théologie naturelle. » (Théodicée,
Préface, §1)
Il annonce d’ailleurs dès la préface de sa Psychologie
:
« …nous ajouterons à part un traité du très haut et
très sage gouvernement de l’univers qui sera appelé Théodicée, et qui est
l’anneau qui relie intimement les sciences philosophiques à la science de la
vérité révélée et particulièrement à l’Anthropologie surnaturelle. »
(Psychologie, préface, §30)
Si le genre ne se retrouve guère sous le titre de
Théodicée, l’œuvre rosminienne s’inscrit cependant dans la tradition du
rapprochement philosophico-théologique qui
marqua la pensée occidentale, de la Patristique jusqu'aux grandes
tentatives encyclopédiques, et aux quatre grandes figures fondatrices du
rationalisme des XVIIe et XVIIIe, Descartes, Malebranche,
Spinoza et Leibniz[19].
Mais le lien entre les deux réflexions ayant été brisé par l’empirisme de Hume et le criticisme
de Kant[20],
la vocation restauratrice de Rosmini ne pouvait s’exercer qu’en insérant et dépassant ce "réel" qui
avait si violemment surgi dans la
pensée moderne, en une philosophie progressive et régressive,
termes qu’il emprunte à Schelling[21], permettant ainsi d’incorporer et
assimiler la modernité. Rosmini développe alors un ensemble d’outils
conceptuels permettant d’adapter la pensée à ces nouvelles
interrogations. Il est difficile de résumer aussi rapidement la construction
rosminienne, et seule une étude approfondie de l’ensemble permet d’en saisir la
matière.
Pour approcher la vérité de laquelle peut s’approcher
l’intelligence humaine, Rosmini part du principe que la raison est utile à la
foi, mais que la raison, pour se mouvoir librement, doit d’abord être
débarrassée des erreurs conceptuelles qui la dénaturent et qui entravent
l’esprit. Un long essai s’y emploie, le Nuovo saggio sull’origine delle
idee[22], paru d’abord cette même année 1828, qui,
comme la Théodicée, fut sans cesse révisé par la suite, et dans lequel il
entreprend alors de «mettre à nu» selon sa propre expression[23], toutes les propositions de l’histoire de
la pensée qu’il reprend une à une, à l’aide de la logique, un «des outils les
mieux appropriés contre la sophistique»[24].
Il distingue ainsi deux classements, d'une part, « les théories
fausses par défaut, c’est-à-dire
qui n’assignent pas à l’idée une cause suffisante », de Locke, Condillac, à
l’école écossaise de Reid et Stewart, et d'autre part, « les théories fausses par excès,
c’est-à-dire qui assignent aux idées une cause souveraine »[25],
de Platon et Aristote, à Leibniz et au scepticisme kantien. Il analyse également
les erreurs de la perception du réel chez Fichte et chez Schelling, qui, selon
lui, ont méconnu la vraie nature de la perception, ce qui les conduit à ne pas
séparer l’intuition de la perception, le mode idéal de l'être de son mode réel,
l’essence de l’être de sa réalisation, la raison de l’existence réelle de
l’existence réelle elle-même[26],
et ceci, pour démontrer que la perception est nécessairement vraie, suivant
certain mode qu’il définit plus loin dans l’Anthropologie et la Psychologie. Il s’en prend aux « fatales contradictions »
de Rousseau qui, d’un côté louait l’agriculteur remerciant Dieu pour la luie, et
de l’autre, niait ce même
Dieu.
Pas à pas, ne négligeant aucune investigation, Rosmini ouvre
les voies de l’approche ultime, qui constitue l’élaboration achevée de son
système propre. En résumant à l’extrême au risque d’altérer la pensée, l’on peut
dire que Rosmini dissocie l’idée de l’être réel pour parvenir à l’idée de
l’être indéterminé, pour en déduire que cet être indéterminé, qui n’est
pas l’être en soi, parce que en soi, rien ne peut être indéterminé, est
cependant approchable par les traces qu’il laisse dans l’esprit humain. Toute la
cinquième partie du Nuovo saggio porte en effet sur l’origine des idées.
Le but de Rosmini est d’« inciter les hommes à observer ce qu’ils ont en
eux-mêmes, ce qu’ils ont par nature, reprenant la question de Dante (Purg., VI,
45) : " Quelle est donc cette lumière qui, du vrai, inonde l’esprit[27] ?" »
Mais lorsque l’on sonde ainsi le cœur de l’homme, l’on y entend une longue
plainte, que l’homme ne peut apaiser depuis l’exil originel. Et c’est de cette
plainte dont il va être ici question, le questionnement éternel sur la nature de
la justice divine qui dépasse l’entendement humain.
Rosmini en appelle à Job, qui s'interroge sur son sort,
image classique de l'homme qui cherche à comprendre l'origine du mal à partir de
sa propre souffrance dont il ne comprend ni le sens ni la justification. Job,
fort de son innocence, ayant épuisé les arguments de la raison naturelle, en
vient à interroger le Créateur, Dieu lui-même qu'il convie au débat et met en
demeure de se justifier, suprême audace. Le livre de Job, une merveille de
poésie, composée probablement au début du Ve av. J. C., nous offre
ainsi la première théodicée de l'humanité. Cette controverse entre le Créateur
et sa créature, contient assez étonnamment tous les thèmes du genre que l'on
retrouve dans l'histoire de la pensée et forme ainsi la première tentative
d'accord entre philosophie et théologie sur la question de l'origine du mal, et,
partant, de la justice divine et des voies de la réflexion pour parvenir à
résoudre cette énigme. Rosmini s'en inspire en tenant compte des apports et des
débats qu'ils ont si amplement suscités, jusqu'à la querelle qui opposa Bayle et
Leibniz dans les jardins de la princesse
Charlotte. Tous ces développements antérieurs ne sont en effet que
« les pages de cet immense volume (qui) sont effeuillés au cours des
siècles et les questions qui sont inscrites dès les premières pages sont plus
aisées à résoudre que les questions suivantes [28]».
Rosmini-Job n’interroge pas Dieu, il ne pense pas non plus que Dieu ait besoin
d’un avocat pour se faire comprendre ! Il se fie aux données mises par le
Créateur à sa disposition, reprenant donc les arguments déjà discutés, tels par
exemple la querelle de Leibniz et de Bayle sur l’existence de Dieu, sur les attributs divins ou encore sur la
conformité de la foi et de la raison. Puis, avant d’entreprendre la méditation
sur la conduite divine, Rosmini énonce les voies désignées par la Providence et
qu’il convient de laisser ou d’emprunter pour que l’entendement humain soit en
quelque sorte ouvert à l’enseignement divin, pour en reconnaître
l’évidence : « la voie du raisonnement est sûre si elle s’associe à la
voie de la foi », c’est la volonté de l’homme qui abuse de la faiblesse de
la raison, c’est l’ignorance qui rend l’homme inapte à recevoir pleinement les
doctrines révélées. Autrement dit, « la raison conduit l’homme aux bornes
de la foi, et celle-ci prendra soin d’elle comme le guide le plus sûr, le maître
le meilleur ». Alors, « l’intelligence devient une voie ample et
réelle » qui ne déçoit ni ne trompe et « qui fait goûter à l’homme la
vive lumière de la vérité et lui donne la plénitude du repos [29]».
Il faut revenir au Nuovo saggio pour comprendre la notion de raison chez
Rosmini, qui s’étend longuement, une fois de plus, sur les idées acquises qu’il
critique, pour ensuite exposer sa propre conception. Mais il ne faut pas s'y
tromper : « D’un pareil Être, l’on ne peut en déduire aucune image, ni
aucun portrait, par l’examen de toute la nature limitée : du fait qu’il
manque cette propriété à la nature, l’on ne peut voir comme il est, mais l’on
peut voir qu’il est »[30].
Rosmini comprit très tôt qu’il devait éviter quantité d’écueils
d'interprétation, ce qui du reste ne fut pas bien saisi de ses détracteurs
d’alors, obsédés par les erreurs du temps. Par peur du reproche ontologiste[31],
il distingue ici le système platonicien de ce qu’il nomme le système chrétien au
sujet de la vérité et des limites à la raison humaine : « Il est
facile de confondre la vérité première et substantielle, avec la vérité
abstraire qui resplendit dans l’esprit humain et que distingue avec tant de
finesse s. Thomas. Dans cette distinction, il est nécessaire de trouver ce qui
sépare le système chrétien du platonicien », à l’origine des hérésies
tirées du platonisme qui furent combattues longtemps par l’Église,
« surtout, comme il le souligne encore, parce que celle-ci est tout autre
qu’une secte de nature philosophique »[32].
« Dieu est imperceptible », que ce soit dans le
temps ou dans l’espace, et notre
intelligence ne peut le connaître. Une fois cet avertissement posé, que Rosmini
prend soin de déclarer en lettre majuscule au chapitre 15 du livre I, l'exposé
de l’ouvrage portera sur les seules choses dont l’homme dispose pour approcher
l’énigme divine, les traces qui demeurent en l’homme depuis la Chute, mais qui
dont il reste à dévoiler le sens profond qui conduit au dénouement de l’enquête
jobienne.
« Appliquant au Créateur de l’univers les attributs de
l’infinie puissance, science et
bonté, dont on parlera, l’on pénètrera dans la vaste doctrine de la conservation et du gouvernement de
l’univers, comme des fins qui leur sont assignées, et en l’accomplissement
desquelles l’on ne peut se tromper. Cette partie de la théologie, qui contemple
dans le monde les signes des attributs de Dieu, c’est-à-dire la Providence qui
règle les événements selon un dessein éternel, la puissance qui les conduit à
l’accomplissement de ce dessein sans entraver la liberté des créatures
intelligentes, et la bonté, la sainteté, et la béatitude qui participe à cette
nature dans une mesure aussi grande que possible (à part les attributs divins),
qui en est le but final, forment ce traité particulier nommé pour la sorte
Théodicée. »(Système Philosophiques, §188)
Il suffit de suivre alors le plan que Rosmini fixe lui-même
: il s’agit d’abord de poser les normes que doit adopter la pensée
investigatrice des dispositions de la divine Providence, afin d’éviter les
erreurs, la première étant l’ignorance des liens logiques qui doivent éclairer les voies du raisonnement,
argument du premier livre. La seconde est appelée « physique », parce
que portant sur une méditation continue sur les lois de la nature, les limites
essentielles du créé, et l’enchaînement des causes, dont l’ignorance conduit à
l’absurde. Le troisième livre est « hyper-physique », et combat une
troisième source d’erreur dans la quelle tombent les censeurs de la Providence,
l’ignorance théologique, qui pousse ceux-ci à méconnaître la manière dont Dieu
intervient dans la nature et les lois qui en découlent. Une fois diagnostiquées
ces sources d’erreurs, Rosmini s'engage alors dans un champ de spéculation qu’il
qualifie de très difficile, qu’il nomme Théologie naturelle, en un nouveau
traité joint à la Théodicée, et qui sera sa
Théosophie.
La conclusion de Job sera l'humilité en face de l'Insondable, que l’on ne peut comprendre parce qu’il est Dieu. Mais pour parvenir à cet abandon de la raison, il faut l'avoir exercée jusqu'au bout, et Rosmini montre assez qu’il a parcouru, lui aussi, ce chemin escarpé. Les longues démonstrations de son œuvre en témoignent. Leibniz l'avait devancé, et avant lui, Augustin, Thomas d'Aquin, Pascal, Malebranche. Pourtant, pas à pas, toutes ces interrogations angoissées auxquels les penseurs n'avaient cessé de réfléchir avec obstination, s'enrichissent peu à peu d'autant de voies à éviter pour accéder à cette fin paradoxale, l'abandon. Aux termes de leurs investigations enfiévrées, chacun s'abandonne à la contemplation de la très grande Sagesse : de la démarche théologico-philosophique naît l'élan mystique, la récompense imprévue, exprimée selon la sensibilité ou, peut-on préférer dire, la pudeur de chacun.
Et l’œuvre de Rosmini peut ainsi figurer comme le chaînon
manquant, qui joint les grandes spéculations passées aux recherches du temps
présent, en redonnant à la métaphysique une place que l’histoire moderne lui a
si cruellement refusée au profit du nihilisme contemporain dont nous connaissons
les violents effets. La question de Job est toujours d’actualité, mais l’on ne
reconnaît plus à l’homme le droit d'en chercher la réponse au fond de lui-même,
lieu privilégié et inviolable, mais étouffé sous les erreurs de la raison
dénaturée. L'on a pu écrire, prolongeant de nos jours la réponse de Rosmini à
Job : « …., le divin se révèle encore plus profondément justificateur
et fondateur du droit, en un sens métaphysique et non plus simplement théorique.
Par là, il renvoie à la personne sous la nature. Non que la personne soit la
personne divine, car le divin n’est pas Dieu. Mais le divin remonte à Dieu, et
il en procure indirectement le reflet. La personne et le divin proposent ainsi
un lien ou une médiation unique avec l’ordre transcendant. »[33]
Bordeaux, novembre 2005
(*)
article ayant été publié en langue française et en langue espagnole dans les
« Actas del Simposio
Internacional de Filosofía : El filosofar hoy», 14 et 15 octobre 2005, UCEL, Rosario,
Argentine.
________________________________________
©
Centre
français d’études rosminiennes juin 2007
[1] Antonio Rosmini naquit à Rovereto, en Italie, le 25 mars
1787. Très tôt il développa un goût très vif pour l’étude et surtout la
philosophie, se passionnant pour les questions les plus difficiles, qui, de sa
thèse de philosophie et théologie à l'université de Padoue jusqu’à la fin de son existence, le
conduisirent à produire une œuvre extrêmement abondante, selon une constante
unité de pensée. L’on peut résumer ce parcours original en montrant que Rosmini
s’attache à libérer la philosophie des mouvements de son époque issus des
Lumières, empirisme, sensualisme et ontologisme, et surtout de l'idéalisme
kantien et même hégélien, qu'il intègre et dépasse en donnant, avec audace, une
nouvelle impulsion à la pensée, préfigurant les courants de l'expérience vécue
et de "l'être dans le monde". D’une vaste érudition, en évitant de s’arrêter à
une méthode encyclopédique, il s’intéressa aux mathématiques, à la logique, à
l’art et même à la médecine. Très tôt, il avait connu l’expérience de l’appel de
l’esprit, en une illumination qui lui avait ouvert les portes de l’unité de sa
réflexion, qui ne le quitta jamais. Il en conçut ce qu’il nomma « le
système de la vérité », sans pour autant y enfermer des développements sans cesse
en mouvement. Partant du principe que la théorie des idées est le point de
départ de toute philosophie, il publie à l’âge de trente ans sa première œuvre,
l’Essai sur l’origine des idées, qui pose les bases de sa recherche, par
l’étude critique des pensées antiques et contemporaines de l’époque pour, petit
à petit, élaborer la sienne propre, en parcourant les domaines aussi variés que
la philosophie du droit, la théorie
de la connaissance, la métaphysique, la morale, à l’aide. Tous se réfèrent à un
concept unificateur, l’idée de l’être en général, principe de l’évidence et de la nécessité de la
connaissance, mais, et c’est ce qui fait toute la nouveauté, sans jamais perdre
de vue son enracinement dans la réalité essentielle du monde
(cf. E. Segond, "Esquisses des
principes fondamentaux de la philosophie de Rosmini", in Antonio Rosmini,
Psychologie, trad. française de E. Segond, T. I, Paris, Perrin, 1888). Il
rassemble ses œuvres selon une classification de genre, les "Opere
ideologiche", qui comprennnent pour les principales le Nuovo saggio
sull'origine delle idee, l'Introduzione alla filosofia,
l'Antropologia in servicio della scienza morale, l'Antropologia soprannaturale, les Principi
della scienza morale, une Logica et une Filosofia del diritto;
les "Opere metafisich"e, qui contiennent entr'autres la Teosofia et la
Teodicea ; le "Opere
politice", parmi lesquelles la Filisofa della politica, une
Costitutione secondo la
giustizia sociale à laquelle il ajoute un court essai Sull'unità d'Italia. Rosmini
était animé d'une foi ardente et indéfectible qui, comme pour les œuvres de
l’esprit, lui permit de se confronter avec courage à l’épreuve du temps et du
monde, comme en témoigne son engagement sans faille dans l'Église catholique.
Prêtre en 1821, il fonde l'Institut de la Charité, séculier, caritatif et
missionnaire, pour lequel, s'inspirant d'Ignace de Loyola, il écrit le
Manuele dell'Esercitatore et les Massime di perfezione cristiane,
des Operette spirituali, et
un essai toujours d’actualité, dont beaucoup de pages inspirèrent le concile
Vatican II, Delle cinque piaghe della Santa Chiesa. Enfin, engagé malgré
lui dans les affaires politiques qui secouaient l'Italie de son siècle, il
figure parmi les acteurs principaux du Risorgimento.
Il mourut à Stresa, en Italie, le 1er juillet
1855.
La publication en langue italienne des opera omnia
d'Antonio Rosmini, initiée par Michele Federido Sciacca, est assurée par Città
Nuova Editrice et par le Centro Internatzionale di Studi Rosminiani di Stresa,
cf. le site on-line www.rosmini.it. Des traductions en diverses
langues sont en cours : en langue anglaise (D. Cleary † and T. Watson,
Rosmini house, Woodbine road, Durham DH1 5 DR, U.K, www.rosmini-in-english.org, française,
Éditions Bière, Bordeaux, France, www.philosophiedudroit.org
.
[2] A. R., Teodicea, a cura di Umberto Muratore,
Centro Internazionale di Studi Rosminiani, Città Nuova Editrice, 1997.
Traduction en cours aux Éditions Bière, Bibliothèque de philosophie
comparée.
[3] Encyclopédie Philosophique Universelle, Les
Notions philosophiques, P.U.F., Paris, 1990, p.
2585.
[4] Leibniz, Essais deThéodicée, Flammarion, Paris,
1969, Introduction de Jacques Brunschwig.
[5] Voir le dernier chapitre de l’édition espagnole de La
Robe de Pourpre, biographie d’Antonio Rosmini : M.-C. Bergey, El
manto de púrpura, Ediciones Cristiandad, Madrid, 2004. Voir aussi l’article
en français correspondant publié sur le site de la Bibliothèque de philosophie
comparée, au Centre français d’études rosminiennes, www.philosophiedudroit.org.
[6] Voir les actes du symposium in Rivista
Rosminiana di filosofia e di cultura, Anno XCIX – fasc. II-III,
aprile-settembre 2005, Edizioni Rosminiane Sodalitas, 28838 Stresa,
Italia.
[7] Michele Malatesta , « Radici agostiniane et
originalità della teodicea di Rosmini », Rivista Rosminiana, pp.
317-342.
[8] Giuseppe Lorizio , « Kant o Rosmini :
quale teodicea ? », Rivista, pp. 245-274. Voir aussi du même
auteur, « Filosofia cristiana et Teologia. La lezione di Antonio
Rosmini », in Lateranum, 55 (1989).
[9] Umberto Muratore, « Introduzione » au
Symposium, Rivista, pp.
131-141.
[10] Paolo Miccoli, « Metamorfosi, paradigmi,
persistenza della teodicea per il Cristianismo dottrinale »,
Rivista, pp. 153-196.
[11] Voir plus particulièrement de Gabriel Marcel, Essai
de philosophie concrète, publié sous le titre Du refus à l’invocation,
Gallimard, Paris, 1940, Le mystère de l’être, éd. Présence de Gabriel
Marcel, Paris, 1997, Homo viator, éd. Présence, Paris,
1998.
[12] Voir sur ces questions parmi les œuvres de Jean-Marc
Trigeaud, Métaphysique et éthique au fondement du droit, Bière, BPC
(Bibliothèque de philosophie comparée),
Bordeaux, 1995 et L’homme coupable. Critique d’une philosophie de la
responsabilité, idem, 1999 .
[13] Parmi les œuvres les plus significatives de P. P.
Ottonello sur le sujet, signalons La confutazione rosminiana del
panteismo et dell’ontologismo, l’Ontologia di Rosmini, ou encore
Rosmini, l’ideale e il reale, Japadre, Rome, réed. Massilio,
Venezia.
[14] Signalons
également de M. A. Raschini, Studi sulla Tteosofia di Rosmini, Rosmini
oggi e domani, Rosmini e l’ideo di progresso (trad. française aux éd. Bière,
BPC.), Prospettive rosminiane, Japadre, Roma, réed. Massilio,
Venezia.
L’un et l’autre participèrent à la réédition critique des
œuvres complètes d’A.R. parmi lesquelles citons la Teosofia,
l’Introduzione alla filosofia, Del divino nella natura, Città
Nuova Ed.,
Roma.
[15] Prologue de J.-M. Trigeaud in W. R. Daros,
Problemática sobre la objectividad, la verdad y el relativismo, Ucel,
Rosario-Ar, 2002. Voir aussi du même auteur : El principio gnoseologico
en la filosofía de A. Rosmini, 1979, La autonomia y los fines de la
educación desde la perspectiva de la filosofía de A. Rosmini, ed. Cerider,
Rosario, 1997.
[16] Antonio Rosmini, Psychologie, trad. française de
E. Segond, T. I, Paris, Perrin, 1888.
Pour alléger les notes, nous écrivons AR pour Antonio
Rosmini.
[17] AR, Teodicea,
§1.
[18] AR, Nuovo saggio
sull’origine delle idee, vol. I &
II, Libraria editoriale Sodalitas, Centro Internazionale di Studi Rosminiani,
Stresa ; une nouvelle édition est en préparation, n° 3-5, a cura di G. Messina, Città
Nuova Editrice, Roma.
[19] Voir l’essai critique, selon ses propres termes, de
Ghislain Laffont, Histoire théologique de l’Église catholique, Cerf,
Paris,1994, p.131. L’on y trouve
une vue d’ensemble sur le développement historique de la question du rapport de
la foi et de la connaissance, qui déborde largement du champ propre de l’Église
catholique pour constituer un élément fondamental de la culture occidentale (p.
12). Il est simplement dommage que l’auteur ait ignoré Rosmini, comme la figure
novatrice de cette problématique au XIXe.
[20] Idem, p. 289 et s.
[21] Idem, p. XXXI.
[22] Nuovo saggio
sull’origine delle idee, vol. I & II, Libraria editoriale Sodalitas et Centro
Internazionale di Studi Rosminiani, Stresa ; une nouvelle édition est en
préparation, n° 3-5, a cura di G.
Messina, Città Nuova Editrice, Roma.
[23] AR, Nuovo saggio,
vol. I,
p. VI.
[24] Idem.
[25] Idem.
[26] E. Segond, « Introduction à la pensée d’A.
Rosmini », Psychologie d’AR, cit.
[27] Nuovo
saggio, p.
XXXVI .
[28] AR, Théodicée, livre I, chap. II, §
9.
[29] Idem, chap. X, §§
40-41.
[30] Idem, chap. XIII, §
60.
[31] L’ontologie
rosminienne trouve encore des échos de nos jours. « Antonio Rosmini ontologiste ? » Tel est le
titre d’un article de William Daros, en 1981, dans la Rivista Rosminiana,
où le philosophe argentin démontre avec vigueur que Rosmini, incompris de ses
détracteurs, distingue, en reprenant Thomas d’Aquin, l'« esse deductum a
Deo », ou encore l’« abstracto divino » (non humain)
qui est autre (l’être idéal) sans être Dieu. Et l’auteur de résumer la
position rosminienne, à l’aide de
la terminologie thomiste : “L’être idéal, dont nous avons l’intuition en sa
forme innée, n’est pas Dieu (lequel est l’être personnel réel infini), mais une
entité participative qui procède de Dieu, sans être Dieu, et qui, sous certains
aspects, peut s’appeler divine, et, sous d’autres, créée". Pier Paolo Ottonello
a rassemblé dans son Ontologie de Rosmini différentes approches sur ce
thème de réflexion. Se fondant sur la Théosophie d’Antonio Rosmini, il
fournit les clefs théoriques qui permettent de comprendre l’objectivité de
l'être initial, possible ou indéterminé dans sa différence avec l'être
nécessaire et inconnaissable en Dieu, et dans sa distinction d'avec l'être
actuel ou déterminé. Les travaux de Maria Adelaide Raschini sont enfin à
consulter, parmi lesquels Le principe dialectique dans la philosophie
d’Antonio Rosmini (Milan, 1961) qui définit les principes du discours
ontologique de Rosmini. Dans ses Études sur la théosophie rosminienne,
Gênes, 1985, M. A. Raschini éclaire
aussi la solution du problème ontologique rosminien, en dégageant l’ensemble des
matériaux qui justifient la méthode rosminienne. S'y ajoute récemment l'approche
originale de Franco Percivale, i.c., Da Tommaso a Rosmini, Venezia,
Marsilio, 2003, à partir d'une étude informatique du vocabulaire thomiste de
l'idée de l'être.
[32] Théodicée, chap. XVIII, § 60, n.
1.
[33] Jean-Marc Trigeaud, L’homme coupable. Critique d’une
philosophie de la responsabilité, Bière, BPC, Bordeaux, 1999,
p. 198