Revue de la B.P.C.                                             THÈMES                                                   II/2005

 

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Avril 2005

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Halbwachs, sociologue de la mémoire, a-t-il refoulé la guerre ?

Examen de la thèse d’une historienne de la guerre,

confrontée à l’effacement de son objet[1]

 

par Matthieu Béra (*)

 

 

- Présentation de l’ouvrage[2]  -

 

Ainsi, c’est à l’historienne Annette Becker que l’on doit la première biographie du sociologue Maurice Halbwachs (1877-1945). Le fait n’est pas si fréquent, qu’un(e) historien(ne) décide de conter la vie d’un sociologue[3] ; il ne faut donc pas bouder son plaisir ! On apprend de multiples choses sur cet auteur qui, bien qu’en voie nette de « classicisation »[4], soit encore mal connu par les générations actuelles de sociologues qui lui ont emboîté le pas.[5] Il n’est pas neutre que ce soit à une historienne que l’on doive l’initiative de réaliser la biographie de celui qui fut collègue de Bloch et Febvre à Strasbourg entre les deux guerres. Halbwachs collabora aux Annales et il inventa au cours de cette période le fameux concept de « mémoire collective ».

Elle ne prend pas Halbwachs au berceau, mais en 1914, alors qu’il est âgé de 37 ans. Il est donc formé, marié (et même remarié, semble-t-il), en passe d’avoir ses deux fils. Il n’est pas encore professeur à l’Université, en dépit d’un parcours brillant qui l’a mené de l’ENS (1898) à l’agrégation de philosophie (reçu 1er en 1901), au doctorat de droit (1909) et es lettres en sociologie (1913)[6]. Le projet de Becker est précis : il consiste à suivre la vie d’un intellectuel d’une guerre à l’autre, une vie qui peut être lue, suggère-t-elle, comme celles de cette génération, à partir des guerres. Le rapport d’Halbwachs à la guerre pourrait caractériser celui de sa génération ou plus spécifiquement celui de la « classe » des intellectuels. Cet ouvrage vient alimenter le programme de recherche de cette historien(ne) de la « culture de guerre »[7] ?

 

L’ouvrage de Becker est divisé en quatre parties ; elle développe certains traits saillants à l’intérieur de chaque segment de l’existence d’Halbwachs, en suivant le fil de son œuvre. Avant de discuter sa thèse, nous allons restituer son cheminement.

 

 

1ère partie : la grande guerre

 

Pacifiste ou belliciste ? C’est l’interrogation fondamentale à propos de laquelle chaque citoyen est sommé de se prononcer en 1914. Halbwachs, qui est un intellectuel socialiste, a donc de fortes tendances pacifistes. Pourtant, comme presque tout le monde, il va verser dans le camp de la guerre, il va adhérer[8] à cette aventure nationale. Il se porte même volontaire à 37 ans, mais il est réformé pour myopie. Il restera donc physiquement tenu en  marge des affrontements physiques dont l’expérience lui restera à jamais inconnue.[9]

Bien qu’adhérent SFIO depuis 1906, et à ce titre concerné par l’assassinat de Jaurès, il se range aux côtés des bellicistes. Bien que connaisseur et admirateur de la culture allemande, germanophile, de par son passé, ses origines, son père agrégé et professeur d’allemand, son ancien poste de lecteur en Allemagne en 1903, son ouvrage sur Leibniz paru en 1907, il accepte de faire la guerre aux allemands. « Le devoir patriotique l’emporte » (p. 67), en partie à cause des récits de barbarie et des pressions des milieux intellectuels[10].

A défaut de s’engager physiquement, il s’engage dans l’organisation de la guerre, par l’intermédiaire de son ami Simiand (1873-1935), autre « durkheimien »[11], quelques mois après avoir effectué la rentrée scolaire dans Nancy bombardée. Un peu comme Durkheim à la même époque (cf. ses contributions intellectuelles sur la guerre, ses publications de 1915), ou Weber en Allemagne qui prend la direction de grands hôpitaux, il se met au service de l’administration de la guerre. Il participe au cabinet Thomas, sous secrétaire d’état à l’artillerie et à l’équipement militaire (1914-1915), qui devient même Ministre de l’armement sous Briand en décembre 1916[12]. Il est chargé de délivrer les autorisations de vente d’aluminium, il reçoit en consultation des petits industriels, recueille des informations, analyse des tableaux statistiques, rédige des notes de synthèse…

 

Comme le souligne Becker, le contraste est saisissant entre Maurice et sa sœur Jeanne, également militante socialiste, mais qui restera pacifiste. Elle fait partie des rares intellectuels très engagés dans cette cause presque insoutenable. Elle se marie pendant la guerre avec Michel Alexandre, un autre militant pacifiste qu’elle a rencontré grâce à Alain, son professeur de philosophie[13]. Le couple subit les tracasseries de la police, ils sont surveillés. A cette époque, le pacifisme est assimilé au défaitisme, à la propagande anti-française et à la trahison[14]. Ils animent pourtant courageusement une commission de réflexion sur les causes de la guerre au sein de la LDH (Ligue des Droits de l’Homme[15]), pour préparer un arbitrage et un règlement du conflit. Le couple souffre d’isolement social, on s’en doute. Il ne reçoit aucun soutien d’Halbwachs, plutôt ironique à l’égard de sa petite sœur. Des proches amis se séparent d’eux, tel le philosophe Gabriel Marcel,[16] qui ne comprend pas son camarade Michel Alexandre. Quand la révolution russe éclate en 1917, elle est ressentie avec méfiance par Halbwachs, elle est interprétée comme une grande victoire par sa sœur. On mesure l’écart idéologique au sein des familles intellectuelles à l’époque.

 

 

2ème partie : l’entre deux guerres ou « la guerre refoulée » (1919-1930)

 

Cette partie de l’ouvrage constitue sans nul doute le point névralgique du projet de Becker, ce pourquoi elle a dû s’y atteler. Elle y exprime sa problématique : pourquoi le « refoulement » de la guerre, l’oubli de la guerre, chez cet auteur qui fonda la notion de « mémoire collective »[17] devenue si importante pour les historiens ? « Halbwachs a presque totalement évacué de sa réflexion la guerre qu’il vient de vivre » (sic) [18]. Voilà ce qui pose problème à la biographe, spécialiste de la Grande Guerre, fille de spécialiste de la Grande Guerre[19].

 

Au sortir de la guerre, Halbwachs est nommé à l’Université, dans Strasbourg reconquis. Il a bénéficié d’appuis politiques, par l’intermédiaire de son ami Thomas et de Millerand[20]. Ces derniers comptent lancer un pôle exemplaire dans cette région redevenue française. Il se retrouve avec Febvre (condisciple ENS de Thomas !) et Bloch (ENS aussi), nommés dans les mêmes conditions. Il sera recruté par ces deux derniers au comité de rédaction des Annales qu’ils lancent en 1929. Avec 129 recensions, il sera l’un des premiers collaborateurs de la revue[21].

D’emblée, il milite pour la réconciliation (son ami Thomas est à la SDN), rôle où il se révèle beaucoup plus à l’aise que dans celui du germanophobe. Il invite des collègues allemands, rend compte des publications d’outre-Rhin (sur Max Weber en 1926, six ans après sa mort[22]), participe à un périodique allemand (Jahrbuch Für soziologie) et enseigne au Centre d’études germaniques de Mayence, fondé en 1921.

Il bénéficie dans ce nouveau pôle universitaire d’une ambiance de travail stimulante, qui l’amène à concevoir et élaborer d’importants ouvrages. En 1925, il publie le fameux CSM (Cadres sociaux de la Mémoire). Il s’y montre fortement influencé par son maître Bergson, auteur de Matière et mémoire, essai sur la relation du corps à l’esprit (1896), qu’il discute pieds à pieds, ainsi que par Durkheim qui a écrit sur les représentations collectives[23].

 

De son côté, Becker chercher à déterminer ce que cet ouvrage et les conceptions qu’on y trouve peuvent devoir à la Guerre. Or, constate-t-elle avec amertume, la guerre n’est pas le sujet de ce livre d’après guerre. Il n’en parle jamais directement. Selon elle, « il ne veut pas lire ou voir les ouvrages sur la question »[24]. Ainsi, il maintient un rapport distancié au Freud des écrits de guerre (1915 et 1917)[25] et préfère le Freud de 1900, de l’interprétation des rêves[26]. Nous reviendrons plus loin sur les raisons qu’elle fournit pour tenter de comprendre ce qu’elle considère comme un « refoulement », un « oubli » de la guerre.

 

Son ouvrage de 1930 (Les causes du Suicide)[27] prolonge et complète l’hypothèse de Becker : il n’a jamais voulu y prendre la mesure du trauma consécutif au conflit (p. 230). S’il consacre un chapitre à l’influence des guerres et des crises politiques sur le suicide, il s’arrange pour ne pas y traiter « vraiment » de la guerre. On y trouve « l’éternel refoulement de la guerre, même quand il y fait allusion » (p.234) ( !). La statistique lui fait dire le contraire de ce qu’il transcrivait dans ses écrits personnels[28]. L’usage de la statistique est interprétée par l’historienne de l’intime comme un procédé de distanciation et de désinvestissement affectif. Selon elle, « il se réfugie dans les statistiques » (p. 269) et ne réfléchit même pas (auto-analyse) à son intérêt pour le suicide[29]. Alors qu’il écrivait de Nancy à sa femme en 1914 : « on ne parle que d’accès de folie et de suicides », il défend la thèse inverse quinze ans plus tard dans son ouvrage : il étudie la baisse des suicides en temps de guerre. Il ne reprend que ce qui alimente[30] cette thèse contre intuitive (qui constitue selon Becker une contre vérité) : « Une fois de plus, le conflit qui vient de vivre n’intéresse pas Halbwachs » (p.237)[31]. Il préfère consacrer vingt pages à l’affaire Dreyfus contre huit à la guerre, qui fit des millions de morts ! Toute cela est « typique, une fois de plus, de son inhabilité à faire coïncider son travail de sociologue et son appréhension intellectuelle du monde » (p. 240) La phrase est très méchante, radicale même, pour les sociologues et les intellectuels en général. Elle ne lasse pas de surprendre le lecteur ébahi par tant de franchise à l’égard du personnage qu’elle est censée servir, si on s’en tient aux usages du genre biographique[32]. Se servirait-elle de lui pour régler des comptes théoriques et épistémologiques avec la sociologie, ou même avec certains historiens proches de ce courant (on pense aux Annales, bien sûr[33]) ?

 

 

3ème partie : la guerre de nouveau ? (1930-1939)

 

En 1930, alors qu’il est à Chicago en voyage d’études, la presse évoque l’existence de brouillards et de gaz meurtriers en Belgique. Becker s’arrête un temps sur cet épisode connu des historiens parce qu’elle en retrouve  des traces dans la correspondance privée du sociologue. Cette rumeur prouve que la guerre a laissé des marques terribles dans la mémoire collective, qui comprend celle d’Halbwachs soudain très inquiet pour sa famille ! Le traumatisme occasionné par l’usage des gaz en 14-18, refoulé, remonte à la surface à la première occasion, sans qu’un auteur perspicace comme Halbwachs n’ait pu en tirer la moindre réflexion sociale, en remontant par exemple aux causes de cette angoisse diffuse et collective.

A l’époque, il n’est guère que les pacifistes militants qui s’inquiètent de l’usage des gaz. Walter Benjamin est l’un des seuls à cette date qui traque les thèses fascistes[34] et se convainc de « la brutalisation de la société allemande » (p. 256)[35]. Il écrit des textes prémonitoires dans lesquels il souligne la modernité de l’usage des gaz en 14-18. Il était certain qu’une « guerre des gaz » allait arriver ![36].

 

Fait caractéristique selon Becker, Halbwachs réfléchit pendant l’entre-deux-guerres à la persévérance du religieux, non expulsé du monde moderne. Il encourage Gabriel Le Bras[37] dans ses recherches (statistiques) sur les pratiques cultuelles et l’aide à publier un article important en 1937. De son côté, il étudie le religieux en tant que travail de réactivation incessante du passé (Cf le chapitre sur le religieux dès 1925 dans les CSM). En 1927, il voyage en Palestine, au Caire, à Beyrouth, en Egypte, au Liban, pour recomposer « la topographie légendaire des Evangiles en Terre Sainte »[38]. Il imagine ses fils en juifs pieux (p. 280) « dans cette expérience pseudo-mystique »[39].

 

Dans cette troisième partie du livre, on peut dire sans risque d’être contredit que Becker perd le fil de sa thèse, au moins sur un point : elle ne parle plus du rapport de Halbwachs à la guerre[40]. S’intéresse-t-il à la religion, au spiritualisme, à la mémoire, comme dérivation d’une pensée directe (impossible) de la guerre ? La question n’est pas abordée. On peut supposer que Becker apprécie la problématique religieuse de Halbwachs[41] puisqu’on lit ailleurs sous sa plume : « la guerre, dès qu’on veut bien l’envisager sous l’angle des cultures, fut une immense tension collective de type eschatologique (…) Au fond, la guerre de 14-18 fut profondément nourrie d’espérances de type religieux »[42]. A ce stade de l’ouvrage, l’agressivité à l’égard de son personnage est presque tout à fait tombée, comme si le passage à la problématique religieuse était parvenu à apaiser le courroux de sa biographe.

 

 

4ème partie : la seconde guerre mondiale (1939-1945)

 

Dans cette dernière tranche de vie, la plus dramatique, Becker revient sur la sœur de Halbwachs, toujours mue par un pacifisme intégral, comme son mari[43]. Ce dernier est révoqué en 1940 alors qu’il est un professeur de philosophie au lycée Henri IV. Les protestations de ses collègues n’y font rien et il est arrêté en juin 41, enfermé à Compiègne. Il est libéré in extremis grâce à des appuis. Comme le souligne Becker, Halbwachs est entouré de Juifs, et cela va l’empêcher de se réfugier dans la bulle intellectuelle, comme il le souhaiterait au fond de lui : ses fils et sa femme, son beau père, son beau-frère, ses collègues Mauss (mis à la retraite), Bloch (torturé et fusillé en 44)…, tous sont Juifs et seront pourchassés, humiliés et parfois assassinés.

Le ton de Becker vacille. De dur, intransigeant parfois, injuste souvent, désinvolte aussi, il passe à mou, voire complaisant. Par exemple, elle ne lui adresse aucun reproche quand elle raconte qu’il candidate au Collège de France avec succès à la chaire de Mauss qui vient pourtant d’être « mis à la retraite » parce que Juif ! Quels avantages supplémentaires pouvaient donc attendre Halbwachs de ce poste ? Sa Chaire de sociologie à la Sorbonne n’était-elle donc pas suffisante ?[44] Elle préfère évoquer sa « résistance intellectuelle », à propos d’un article paru en 1936 dans l’Encyclopédie universelle (dirigée par Bloch depuis 1932) sur la sociologie économique et la démographie[45]. « Courage et résistance », parce qu’il écrivait sur les Noirs aux Etats-unis, les Juifs dans le monde et contestait les résultats des recherches allemandes sur la vitalité de la race aryenne (p.381)[46]. Elle change de cible et dirige ses attaques vers d’autres personnages. Elle consacre un passage féroce à Alfred Sauvy, qui n’aurait pas hésité à « assassiner dans ses mémoires[47] son ancien collègue et professeur » (p.386), qu’il ne cite pas dans ses ouvrages parus en 1945. Sauvy est un «adepte de la gymnastique intellectuelle » : lui qui annonçait avant guerre la « décadence », il doit composer avec le renouveau démographique de l’après-guerre (commencé en 1942)… Le premier numéro de la revue Population de l’INED, qui sort en 1946, laisse entendre dans son éditorial qu’il avait tout pensé seul et qu’il était résistant ! (p. 388)[48]. Elle exprime également un certain dégoût pour Febvre qui continua à publier en son nom les Annales, alors que Bloch ne pouvait plus mentionner le sien (il était juif), devait se cacher et signer des articles sous un pseudonyme. Les uns s’accommodent de la France pétiniste, collaborationniste, tandis que  les autres résistent ou meurent[49].

 

Alors que le monde d’Halbwachs s’effondre, il en devient soudain humain aux yeux de sa biographe ! Ses beaux parents sont assassinés par la milice. Il est lui-même arrêté en juillet 44 parce que ses fils sont dans la résistance (et/ou réfractaires au STO, on ne comprend pas bien). Il est déporté à Buchenwald dans le même convoi que l’un de ses fils[50]. Sa femme Yvonne (dont on ne connaît pas les circonstances qui lui ont permis d’échapper à ces horreurs) perd son frère (qui se suicide en 1940), son mari et ses parents. Son fils Pierre reviendra des camps, mais il se suicidera (on ne sait pas quand).

 

 
- Commentaires -

 

Ce qui captive et fascine dans cette biographie[51] a trait de toute évidence au ton véhément qui la porte. Becker est très vive et  critique à l’égard de son personnage[52]. On est à cent lieues des biographies à l’amande douce, où la brosse à reluire redouble d’énergie. Ici, AB est parfois toute en agressivité, sans concession. Il convient d’analyser les raisons de ce courroux.

 

 

La trame de Becker : « l’oubli » de la Grande Guerre par Halbwachs

 

L’historienne se débat avec une idée fixe (au moins dans la grande seconde partie) : pourquoi Halbwachs a-t-il refusé dans tous ses ouvrages, et notamment dans son entreprise de théorisation de la mémoire sociale, de « penser la guerre »[53]? « Le but de ce livre [est] de suivre son itinéraire, entre mémoire et oubli » (p. 152). On comprend l’effarement mêlé d’exaspération de l’historienne spécialiste de la guerre, pour laquelle tout tourne autour de la « culture de guerre ». Elle en explore les recoins depuis des années, connaît ses effets (traumatismes), ses causes et travaille sur ses récits (témoignages). Elle participe aussi à sa patrimonialisation (ou sa mise en mémoire). Elle ne se lasse donc pas de s’effarer du « refus » de penser la guerre. Son personnage ressemblerait-il aux millions de ses contemporains, aphasiques et amnésiques sur cette expérience collective cruciale ? La thèse du trauma collectif semble l’emporter, qui expliquerait l’impossibilité de parler de la guerre. Mais il n’en est rien : Halbwachs est aussi responsable. Il doit comparaître au tribunal de l’historienne biographe[54].

 

Au lieu de dresser une typologies raisonnée des multiples causes de cet état de (prétendue) amnésie, elle parsème son ouvrage de pistes, plus ou moins explorées, souvent contradictoires les unes avec les autres. Disons-le, elle est souvent désinvolte vis à vis de la connaissance minimale qu’on pourrait être en droit d’attendre d’un biographe pour les questions afférant au contexte intellectuel de son personnage[55].

Il faut donc réorganiser derrière elle cet amas d’hypothèses mal dégrossies. C’est le reproche classique du sociologue à l’historien, qui accumule des données sans chercher à les mettre en ordre, sans volonté de typologie, sans effort de théorisation. Notre entreprise d’éclaircissement pourra éventuellement déboucher sur une tentative d’interprétation de l’agressivité de l’auteure[56].

 

Nous proposons un schéma qui reprend, sous la forme d’une arborescence, l’ensemble des (hypo)thèses rencontrées. Chacune mérite qu’on s’y arrête un temps pour être discutée. Leur juxtaposition n’est pas exemptes de contradiction, ce qui introduit beaucoup de confusion là où il aurait fallu expliciter des pistes indépendantes.

Il est possible de reconstituer au moins deux chemins pour expliquer/comprendre un oubli : soit il s’agit d’un oubli involontaire à propos duquel il est impossible de réclamer une responsabilité (morale ou scientifique) à celui qui en est l’auteur ; soit il s’agit d’un oubli volontaire, auquel cas on peut imputer une faute à cet auteur. Le problème de Becker est qu’elle oscille entre les deux positions, elle les mélange, imputant une responsabilité à Halbwachs à propos de forces inconscientes qui le dépassent.[57] Pour autant, on peut suivre Becker si on admet que les causes (et les raisons[58]) de l’oubli peuvent être mêlées et qu’il reste une part condamnable et reprochable, donc imputable à Halbwachs dans le vaste champ de l’oubli qu’il aurait laissé derrière lui. Reste au préalable à déterminer l’exactitude du fait reproché : a-t-il vraiment « oublié » la guerre ? Cette question n’a pas de réponse univoque, comme semble le présupposer ou prétend le démontrer Becker, qui s’y prend de façon malicieuse en explorant de suite les causes[59].

 

 

De quel oubli parle-t-on ?

Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce point est difficile à examiner à la lecture de l’ouvrage. Elle reproche sans cesse à Halbwachs d’avoir oublié la guerre, d’avoir manqué le sujet même de l’oubli, inextricablement lié à celui de la mémoire, sans que l’on sache vraiment à quoi elle fait référence ! Exposons ce que nous avons cru comprendre de cet « oubli » tant reproché.  Il s’agit de deux choses au moins :

-                   d’abord, elle trouve étonnant que le sociologue de la mémoire collective, qui a dû forger sa théorie et ses intuitions à partir du phénomène de la guerre, n’y fasse pas davantage allusion, qu’il n’ait jamais estimé essentiel de s’y attarder. Il n’a (selon elle) pas lu d’ouvrages sur cette guerre, ni cherché à approfondir cette question sociale[60];

-                   elle lui reproche ensuite d’avoir manqué l’analyse de la dialectique entre mémoire et oubli et de n’avoir pu se saisir (dans un mouvement introspectif auquel il n’était pas pourtant réfractaire) de son expérience de l’oubli de la guerre pour penser la mémoire (ou l’anti-mémoire) de cet événement[61]..

Ce second aspect (l’oubli de l’oubli, l’oubli au carré) paraît peu justifié à la lecture des Cadres sociaux de la mémoire. Il y développe une théorie originale de la mémoire, qui en fait tout sauf une reprise au même d’un passé, en montrant que le souvenir est toujours un oubli, une sélection et une reconstruction en fonction du présent. S’il avait écrit sur la guerre (ce qu’il ne fit, reconnaissons-le), il aurait montré que la mémoire est sélective et que l’on aurait retenu de celle-ci seulement ce qui  nous parle du point de vue de notre présent, en fonction de nos usages actualisés. Cette méthode pourrait d’ailleurs s’appliquer à Becker : à quels besoins et fonctions sociales répondent sa focalisation sur certains éléments de la guerre (ou sur la guerre elle-même), alors qu’il est tant d’autres sujets possibles ? Cette focalisation ne peut être comprise qu’en étudiant les intérêts sociaux et personnels de la personne et/ou des institutions de mémoire.

 

Après avoir tenté de préciser le contenu de l’oubli qui est reproché à Halbwachs (répétons le, souvent en creux), tentons de remonter à l’explicitation des raisons de cet oubli, sur lesquelles Becker est plus prolixe.

 

Schéma récapitulatif des explications de l’oubli de la guerre

 


 

 


L’oubli considéré comme un refoulement

 

Becker nous entraîne très vite dans les méandres d’une interprétation psychanalytique (ou psychologique) des causes de l’oubli[62]. Selon elle, le sociologue de la mémoire a puisé « inconsciemment » -puisqu’il est question de « refoulement »[63]- dans la guerre le foyer de ses recherches, sans avoir pu en tirer les conséquences théoriques.

 

Ayant évoqué la piste du « refoulement » de la guerre, il restait à l’historienne à en déterminer les causes inconscientes, personnelles et/ou collectives. Becker a une nette prédilection pour les secondes, même si les premières ne sont pas exclues de son texte.

 

 

Aspects individuels

 

Quand elle convoque comme raison principale la culpabilité de ne pas avoir participé aux combats[64], elle sous-entend qu’il existerait une relation entre le fait d’avoir été à la guerre et celui de pouvoir en parler (qui est la proposition symétrique de « ne pas y avoir été »/ « ne pas en parler »). Le problème est donc celui-ci : existe-t-il une relation nécessaire entre le fait de parler de la guerre et celui d’avoir été un combattant ? Elle aurait pu tenter d’esquisser une typologie des (re)traitements individuels de cette expérience par les anciens combattants, ce qu’elle ne fit pas[65]. On pourrait aboutir à un premier tableau de ce type :

 

 

 

Avoir « combattu »

Ne pas avoir « combattu »

En « parler »

Renouvin, Blondel, Febvre, Bloch[66], Mauss

Considérations sur leurs expériences, au niveau du témoignage. Peu de généralités (l’idée d’oubli, d’amnésie, de trauma, de deuil, etc. …)

Les pacifistes (Jeanne), mais ils ne la pensent pas

Ne pas en « parler »

la majorité : coupables d’avoir participé à la violence

 

Halbwachs (selon elle), coupable d’avoir consenti à la violence

 

Cependant, ce tableau présuppose que les termes « parler » ou « combattre » soient satisfaisants et clairs, ce qui n’est évidemment pas le cas :

-                   « parler » de la guerre ne dit rien de la manière dont on s’y prend pour le faire, ni de ce qu’on vise : les individus qui en « parlent » - et on comprend vite que c’est une expression - peuvent très bien réserver ces « paroles » à un journal privé, un écrit autobiographique, sans en dire un mot à la famille ou aux collègues ou publiquement. De même, comme il apparaît dans le livre de Becker, on peut « parler » de la guerre sur le mode du témoignage, du récit, sans « penser » la guerre, ce qui est plutôt à l’esprit de l’historienne à propos de Halbwachs.

-                   Que signifie alors « penser » la guerre ? Au risque de sembler pinailler, force est de constater que rien ne permet dans le livre de répondre. « Penser la guerre », cela revient sans doute à la penser comme elle : en termes de « culture », à travers le prisme des notions de deuil, de traumatisme, de perte, etc. Mais si Becker avait précisé son idée, elle aurait abouti trop visiblement à un raisonnement du type : « Halbwachs, sociologue de la mémoire des années 20, est fautif de ne pas avoir pensé la guerre comme moi, historienne de la fin du XXème ». On mesure l’aporie implicite de ce raisonnement ! Notons qu’elle ne dit rien des réflexions passionnantes que Halbwachs a tirées précisément de son expérience personnelle et administrative de la guerre, qui relèvent d’un genre encore inconnu, une forme de phénoménologie de la pensée administrative. Aux pages 229 et suivantes de l’édition de poche de 1994 des CSM, on lit : « le fonctionnel oblige à définir d’une façon uniforme et abstraite les êtres et conditions auxquelles les lois s’appliquent (…) Dès lors qu’on a affaire avec des opérations de mesure, on fait abstraction des hommes, qui ne résultent que de leur revenu, créances, dettes (...) Le gouvernement qui exerce ces fonctions se représente les groupes d’hommes auxquels il a affaire en s’attachant plutôt à leurs caractères extérieurs qu’à leur nature personnelle, il les traite comme des unités réparties entre des catégories auxquelles il manque la souplesse des groupements humains spontanés (…) Les classements des hommes sont réalisés par le militaire, le pénal, le légiste, les impôts ». (Et il aurait pu ajouter : la statistique, les sciences humaines quantitatives). Contrairement à ce qu’avance l’historienne, le sociologue a bien compris, dans un tour de pensée réflexive, ce qu’il faisait pendant la guerre, de son point de vue logistique. Il a tiré des conséquences théoriques de son expérience intellectuelle de la guerre.

-                   « combattre » peut signifier a priori une seule chose : avoir eu l’expérience directe du front. Mais là encore, il faudrait distinguer les différents types de combattants. Comme on l’a signalé, elle écrit au début que Halbwachs a « vécu » la guerre. La notion est donc large. Elle y revient d’ailleurs quand elle parle de sa culpabilité de ne pas avoir été au front. Parmi les soldats, en outre, les formes de combats et de confrontation à la réalité sont sans doute trop différentes pour qu’on puisse sans explicitation les subsumer toutes sous le même terme générique, surtout si on en tire des (fausses) généralités. Que dire en outre de l’état d’esprit des combattants ? Etaient-ils bellicistes, adhéraient-ils[67] à la guerre, ou étaient-ils réfractaires au fond d’eux-mêmes (et comment le savoir ?) On imagine que les deux états d’esprit ont eu des influences sur le traitement individuel de leur l’expérience : les premiers ont pu en parler plus facilement que les seconds qui, n’ayant jamais supporté d’en être, ont eu tôt fait de l’oublier et de  la refouler.

 

Nous pouvons donner l’impression d’ergoter sur des détails terminologiques. Pourtant, c’est toujours en eux que se nichent les incompréhensions, les querelles et les controverses[68]. Chacun entend comme il peut/veut les termes et chacun peut décider de ne pas tomber d'accord. On ne manquera pas, au final, de rester très insatisfait par le manque de travail d’explicitation des termes qui sont au cœur de son système polémique. En dépit de toutes ces complexités logiques et lexicales et de la non mécanicité des enchaînements qui en résulte, le cas Halbwachs n’embarrasse pas sa biographe : il se sent coupable car il a été exempté, donc il passe la guerre sous silence. Citons-la : « il a choisi le silence, le vide à leur propos » [elle parle des quatre ans de « malheur »] (p.157).

 

 

De la culpabilité personnelle à la culpabilité collective

 

Remise souvent sur le chantier, l’explication par la culpabilité vaut aussi bien pour Halbwachs que pour tous ses contemporains : elle concerne autant la culpabilité ressentie d’avoir été exempté pour myopie que celle d’avoir consenti à la guerre qui s’est avéré un carnage, de ne pas avoir milité du côté des pacifistes. A la culpabilité personnelle s’adjoint[69] une culpabilité générale qui réunit les non combattants et les combattants.

 

Elle remarque que les pacifistes sont souvent les plus bavards sur la guerre (ils sont « hypermnésiques »), puisqu’ils en font l’objet principal de leur travail militant. La sœur d’Halbwachs illustre cette voie : elle ne cesse d’en ranimer la mémoire (p.156)[70]. Mais l’auteur montre que le pacifisme conduit aussi à sa manière à interdire de penser la guerre, qui est conçue comme une horreur à éviter. Le fameux « plus jamais ça ! » mène tout droit à l’oubli, dont il incarne une cause dominante. A force de diaboliser le « ça », on omet d’examiner son contenu qui devient en partie fantasmatique et qui peut devenir pour certains un refuge où se lover dans des expérimentations interdites[71]. Quant aux bellicistes, majoritaires, qu’ils aient été combattants par le corps ou par l’esprit, ils seraient aussi conduits à la taire[72] : ils culpabilisent.

 

L’idée d’un trauma collectif est dominante dans certains passages de l’ouvrage. Cette piste s’inspire (entre autres[73]) de Walter Benjamin. Selon lui, la guerre avait rendu amnésique et aphasique. Il développait entre les deux guerres l’idée d’une expérience incommunicable, qu’on retrouvera transposée après la seconde guerre mondiale par Adorno à propos de la Shoah. Benjamin pensait avoir noté le mutisme des revenants du champ de bataille, duquel il tirait son idée : « l’art de conter est en train de se perdre »[74].

Becker reprend cette thèse aujourd’hui connue car largement répandue à propos de la difficulté de témoigner sur les camps d’extermination. L’individu ne peut pas assimiler l’événement à sa vision du monde. Face au silence des anciens combattants, des survivants, les non combattants ne peuvent qu’en rajouter (p.154), ne serait-ce que par pudeur.

Le trauma ne nécessite donc pas que l’individu ait été engagé physiquement dans l’expérience terrible : il suffit qu’il ait été confronté à des événements collectifs qui l’ont bouleversé. Elle remarque que les soldats se présentent plutôt en victimes qu’en tueurs, sans doute pour ne pas révéler à eux-mêmes et aux autres (qui ne voudraient pas le voir) l’un des aspects de leur expérience.

 

 

Le « choix d’oublier »

 

Cependant, les interprétations psychologiques (pour le niveau collectif) et psychanalytique (pour le niveau individuel) ont la propriété de tenir les acteurs pour irresponsables de leurs actes, ce qui serait plutôt la conception des durkheimiens, pour lesquels les intentions des acteurs et leur volonté ne constituent pas des objets sociologiques pénétrables. Becker ne peut donc s’en satisfaire. C’est sans doute pour cela qu’elle bascule dans un autre registre explicatif en pratiquant ce rapprochement improbable entre deux termes antinomiques : « refouler » et « choisir » (Cf. le passage « choix de mémoire et choix d’oublis » p.158). Alors que l’expression « choix d’oublier » contredit la thèse des mécanismes inconscients du refoulement avancée au préalable, alors qu’il est impossible de faire porter à un individu la responsabilité des mécanismes inconscients qui peuvent animer son fonctionnement, elle emploie cet oxymore à plusieurs reprises. Le terme de « choix » est-il un lapsus de Becker, qu’il conviendrait d’interpréter à son tour ? Ou un « choix » délibéré, auquel cas il faudrait parler d’erreur .

Quoiqu’on en pense, il s’agit cette fois pour elle de voir en quoi Halbwachs est en partie responsable de son oubli. En ce cas, il faut instruire son procès moral (registre de la faute et de la responsabilité morale) et/ou scientifique (registre de l’erreur scientifique)[75]. Les deux accusations sont explicitées par endroits, il faut donc les explorer. Dans l’esprit de Becker, et cela est important, la faute méthodologique est aussi une faute morale dans ses effets.[76]

 

 

Les erreurs scientifiques d’Halbwachs

 

Que reproche Becker à Halbwachs sur un plan scientifique ? Là encore, force est de constater que tout se mêle. Il faut à nouveau essayer d’établir un peu d’ordre là où elle évoque des questions méthodologiques (son quantitativisme, anti-psychologisme), théoriques (son sociologisme), voire épistémologique (son objectivisme, son scientisme)

Au risque de mal interpréter la signification qu’elle donne à certains termes, qui visent davantage dans son optique à sonner comme des supports polémiques qu’à constituer des ressources analytiques, il faudra admettre qu’elle subsume sous le terme de « scientisme » tous les défauts (il « aveugle ») d’Halbwachs et les erreurs qui en découlent. Le « scientisme », jamais défini, renvoie à une attitude positiviste qui rattache son personnage à Durkheim et Comte[77]. Le  « scientisme » implique au plan méthodologique un fort attrait pour le quantitativisme, premier écueil, et une tendance au « sociologisme », entendu ici comme un anti-psychologisme (c’est à dire selon elle un refus de toute introspection et de la méthode empathique)[78]. Au plan épistémologique, il entraîne un « objectivisme »[79], sachant que le tout produit des effets désastreux sur la conscience morale et civique de l’individu, devenu inapte à saisir le monde dans lequel il vit, qu’il prétend pourtant étudier.

 

Schéma récapitulatif de l’enchaînement des arguments de Becker

 

 

Conséquences morales et humaines

 

- « Négation de l’individu »

-Distanciation excessive

- Dépersonnalisation

(considère les trauma « in abstracto »)

 

 

 

« scientisme »

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Le reproche le plus fréquemment adressé à Halbwachs concerne son (prétendu) rapport hostile à la psychologie[80]. Elle remarque qu’il ne connaît pas Pierre Janet, qui a pourtant étudié la question de la mémoire.[81] Quand elle étudie la réception des CSM, elle note que le psychologue Blondel, son collègue à Strasbourg, discute les thèses de Halbwachs dans son propre ouvrage, Introduction à la psychologie collective (1928), au chapitre consacré à la mémoire collective (p. 221). Contrairement à Halbwachs, sa méthode est empathique et introspective : il s’inspire de sa propre expérience de la guerre (il a été décoré de la Croix de Guerre) pour évoquer ces questions[82]. De même, elle reprend à son compte les reproches formulés par le Britannique Bartlett[83] d’avoir été trop fidèle à Durkheim et « de nier l’individu » (p. 224). Ce reproche est au cœur du système polémique mis en place par l’historienne. A refuser l’introspection, il finit par ne pas prendre considérer les faits qui comptent subjectivement pour lui (on l’a déjà signalé à propos des suicides en temps de guerre).  Il s’inscrit donc bien dans la veine de son maître Durkheim, chantre de l’objectivisme[84]. Quand Halbwachs fait des efforts pour s’informer sérieusement sur les travaux psychiatriques qui découlent des traumatismes de la guerre, cela ne convient pas non plus à l’historienne, car son optique est faussée : il considère le phénomène d’aphasie in abstracto, de façon « désincarné ». Il refuse toujours d’envisager véritablement la guerre, c’est à dire à partir de ses effets et de ses trauma (p. 207). Si l’on trouve de l’empathie chez un auteur comme Dugas (p. 209), on n’en trouve nulle trace chez Halbwachs.

Le parti pris compréhensif est au cœur de l’approche méthodologique de Becker et il constitue finalement le point d’où elle se place pour critiquer la posture objectiviste de Halbwachs. C’est sans doute une clé pour déchiffrer l’ouvrage qui oppose une historienne compréhensive à un sociologue objectiviste. Elle nous dit : Non, les faits sociaux ne sont pas des choses ![85] Non la guerre n’est pas une abstraction ! Non la guerre et ses effets sur tous les individus, au plus profond de leur conscience, ne doivent pas rester impensés ! Non les statistiques ne rendent pas compte de cette réalité humaine ! Elles ne donnent rien à voir et peuvent même aveugler ! Comment ne pas voir là rejoué le conflit interne aux historiens entre l’histoire culturelle et l’histoire sociale incarnée par l’école des Annales et son quantitativisme ? Le personnage d’Halbwachs est pour Becker un moyen de régler quelques comptes avec d’autres historiens. Ce n’est pas un hasard si elle développe assez longuement  l’épisode de la soutenance de thèse d’Aron, où s’affrontèrent compréhension et explication, engagement et distanciation scientiste (p.302)[86].

 

 

Les effets psychologiques et moraux du scientisme

 

Là où Becker semblait abandonner le registre psychanalytique, elle y revient par une porte dérobée : elle entreprend ni plus ni moins (de manière non systématique, comme toujours) de proposer des pistes une « psychanalyse de l’ethos objectiviste »[87]. A des postures objectiviste, scientiste, correspondent des méthodes ou des refus de méthodes : en abandonnant l’introspection, en refusant l’empathie, en privilégiant les données distanciées (statistiques), en exagérant la coupure épistémologique avec les expériences humaines, le sociologue se coupe du monde social. Le nœud de son argumentation réside dans une interprétation psychologique[88] : en se distanciant du monde, le sociologue introduit en lui-même un processus de dépersonnalisation[89].

Quand elle cherche à comprendre ce qui a pu attirer Halbwachs vers le point de vue surplombant et impersonnel de la statistique, elle imagine que ce put être une réponse scientifique à un traumatisme, une forme de sublimation (stérile). La théorie « désincarnée » des groupes sociaux  qu’il propose (p.157) est une sorte de transfiguration ou de sublimation d’une réalité insupportable : « c’est de cette désincarnation dont ce chapitre veut être le récit » (p.157).

Cependant, Halbwachs avait déjà cette tendance avant la guerre, (sa thèse sur les ouvriers date de 1913, l’analyse statistique des expropriations à Paris de 1909), ce qui interdit tout explication par la guerre. Celle-ci a peut-être renforcée (y compris au sens psychanalytique) sa tendance rationaliste et objectiviste, mais elle ne l’a pas produite. Il faudrait donc la chercher ailleurs. Existe-t-il des interprétations concurrentes de cette abstraction de Halbwachs qui désincarne ses objets, oblitère le « je » (elle dit pourtant bizarrement que les CSM sont rédigées à la première personne[90]). Le chercheur, habitué à lire et dialoguer avec lui-même par l’intermédiaire des livres, est poussé toujours vers l’intime peut-il confondre le monde intérieur avec le monde extérieur ?

De même qu’il faudrait comprendre les origines et motivations de l’ethos de l’historienne compréhensive, (contemporain d’un ethos qui se généralise) qui consiste à prendre l’intime pour le vrai, l’authentique pour la vérité et à considérer que le témoignage, le récit personnel, la description quasi littérale des expériences vécues comme la vérité, il faudrait comprendre les origines de « l’ethos objectiviste », son symétrique[91].

Last but not least, parmi les effets négatifs de cet ethos objectiviste, Becker note la séparation qui s’opère entre la vie privée et les engagements publics. Halbwachs est un être clivé, ce qui marque « ses limites intellectuelles» (p.170) » : « il s’enferme dans un monde chimiquement pur de toute scorie a-scientifique, passant ainsi à côté de phénomènes majeurs qui eussent dû le fasciner »[92].  On retrouve la posture anti-durkheimienne de Aron, conçue entre 1935 et 1938 et développée ensuite dans le cadre de ce fameux concept de « spectateur engagé » : l’intellectuel doit prendre position sur le monde, il ne doit pas séparer ce qu’il vit, observe et ressent, de son travail de science. La science (politique et sociale) doit prendre pour objet ce monde et cette historie en train de se faire.

 

 

Conclusion

 

La sociologie durkheimienne (entre 1895 et 1914) aura été incapable de comprendre la guerre, et poursuivra son aveuglement entre les deux guerres, en refusant de prendre la guerre comme objet. Tous ces durkheimiens, pourtant socialistes, n’ont pas su davantage que d’autres mesurer la gravité des événements de l’entre deux guerres. De quelle lucidité politique peuvent-ils donc se targuer, ces sociologues épris de scientificité?

Becker juge sévèrement les durkheimiens, par Halbwachs interposé, mais aussi les intellectuels universitaires en général. C’est une critique posthume, sans doute facile. Mais au moins appelle-t-elle (on peut la prendre comme cela) à ne pas sombrer dans l’abstraction, à ne pas se replier sur la sphère privée, ou académique, à développer un engagement civique. Elle appelle à la vigilance, à l’engagement. Elle reproche à Halbwachs, mais à travers lui à beaucoup d’intellectuels en chambre, de ne prendre aucune position par rapport au monde. Le reproche ne peut laisser de marbre ni les sociologues, ni les universitaires, ni les intellectuels qui sont les premiers visés à travers le personnage de cette biographie peu commune.

 

 

 

 


Éléments biographiques et bibliographiques sur Maurice Halbwachs

 

11 mars 1877 : naissance à Reims. Son père est professeur d’allemand, qui a opté pour la France en 1871 après sa sortie de l’ENS. Milieu catholique

1879 : son père est nommé à Paris

1896 : Hypokhâgne et Khâgne à HIV. Il a Bergson comme professeur de philosophie

1898 : entre à l’ENS, au troisième rang[93]

1901 : Agrégé de philosophie (premier)

Enseigne à Reims, au lycée, à Constantine

1903 : poste de « lecteur » à l’Université allemande de Göttingen

1905 : Il participe à L’Année sociologique de Durkheim. Il y est introduit par l’intermédiaire de Simiand (ENS, promotion 1893)

1906 : adhère à la SFIO ; enseigne au Lycée de Tours

1907 : Leibniz

Demande un congé et assure son existence par des menus travaux. Se refait étudiant en droit et économie

1909 : Thèse de doctorat en droit : Les Expropriations et le prix des terrains à Paris, 1880-1900 , qui ressemble à de la sociologie appliquée (remaniée et republiée en 1928)

1910-1911 : boursier de Doctorat à Berlin. Il est exclu d’Allemagne suite à un article paru à l’Humanité sur la répression d’une grève par la police impériale. Il achève l’année à Vienne

1912 : thèse principale en sociologie :