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Septembre
2004
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Le droit et la sociologie :
leurs fondements et les principes de
leur coopération
selon la doctrine de Georges Gurvitch
par Michael
Antonov,
Directeur adj. des Éditions de la Faculté de droit de l’Université d’État de
Saint-Pétersbourg (*)
Dans les sociétés les plus développées, le
domaine juridique fait apparaître beaucoup d’antinomies et de problèmes qui
demandent à être mieux compris et surmontés. Chaque jour, l'on se trouve
confronté à certaines questions tenant au fonctionnement même des institutions
juridiques : d’où vient, d'une part, leur force obligatoire quand elle ne
véhicule pas une pure contrainte ou une simple réprobation officielle ? et
pourquoi, d’autre part, ignore-t-on les règles juridiques dans les situations
où il serait plus utile de les respecter ?
Pour créer des lois nouvelles, pour les mettre en
oeuvre, et pour apprécier le fonctionnement des lois déjà existantes, force est
donc d’expliquer la nature du droit comme tel.
Mais peut-on améliorer le
fonctionnement des systèmes juridiques en engageant une
réflexion dans le seul domaine juridique ou faut-il dépasser le cadre juridique
et faire appel aux sciences sociales ? L’évolution des sciences sociales
montre la nécessité de les employer pour analyser et intervenir dans ce type de
problématique. En effet, l'on ne peut difficilement étudier le droit sans se
rendre compte que celui-ci est un phénomène social. A peine pourrait-on
affirmer la validité d’une vision strictement normative du droit, où les
aspects proprement sociologiques du droit seraient négligés. Tout cela conduit
à chercher des points de rapprochement et de collaboration entre la sociologie
et le droit.
On constate souvent que les sociologues s’occupent principalement
de faits sociaux, de l’Être..., tandis que les juristes travaillent avec les
notions de norme, avec le Devoir-être ou le « Devoir ». C’est parfois
un motif pour isoler chacune de ces sciences dans son propre domaine et éviter
les approches transversales ou pluridisciplinaires. Mais, au XXe siècle, l'on
refusa cette distinction artificielle entre l’Être et le
« Devoir » — en réalité les normes n’existent pas sans les
faits, et vice versa. Et, au cours du XXe siècle, la sociologie
entreprit plusieurs démarches pour réunir ces sciences divisées.
Parmi ces démarches, il faut rappeler les
conceptions de scientifiques comme Eugène Ehrlich, Theodor Geiger, et
particulièrement, Emile Durkheim et Georges Gurvitch, que l'on peut considérer
sans doute comme les véritables fondateurs d’une démarche sociologique
relativement au droit.
Émile Durkheim propose une méthode
consistant à réunir toutes les sciences sociales dans la sociologie,
mais en même temps que les défauts apparents de cette démarche se révèle
aussi une vérité : tout droit est social. Sa nature elle-même
demande à ce que le droit soit étudié non seulement au travers de réflexions
philosophiques, mais aussi par les moyens d’une science sociale positive.
Pourtant, l'attitude de Durkheim n’est pas la seule forme possible de
coopération de la sociologie et de la science du droit, il en existe d’autres.
Georges Gurvitch considère même la sociologie du
droit comme une science à part entière. Gurvitch échoue dans sa critique de
l’antagonisme irréductible entre l’Être et le « Devoir », le fait
et la valeur auxquels il s’attaquait. Il fait le pari de pouvoir
associer les deux termes d’idéal et de réalité en incluant, d’un côté, des
données sociales dans la science juridique et en cherchant, de l'autre, dans
ces données elles-mêmes « l’élément idéal et normatif du droit ». Il
s’attache aux mouvements réciproques du fait vers la valeur et de la valeur
dans le fait.
De ce point de vue, Georges Gurvitch développe
une conception qui semble tout à fait originale et profonde. Selon Gurvitch, la
science du droit ou « dogme du droit positif » ne fait qu’établir un
système cohérent de symboles normatifs, valables pour l’expérience d’un certain
groupe à une certaine époque, et ayant pour but de faciliter le travail des
tribunaux. Mais, sous cet aspect, la science du droit est plutôt une technique,
qu’une science proprement dite.
C’est la sociologie du droit qui est
appelée à envisager la variété des expériences de toutes les sociétés et de
tous les groupes, de décrire les contenus concrets de chaque type d’expériences
et de dévoiler la réalité pleine du droit, que « les symboles voilent
plutôt qu’ils n’expriment ».[1]
Dans quelle mesure la pensée et les
concepts développés par G. Gurvitch sont-ils intéressants pour analyser et
comprendre les systèmes juridiques actuels ?
L’évolution de la pensée de Gurvitch
nous montre que le droit et la sociologie peuvent coopérer de manière
productive. Juriste de formation, Gurvitch est devenu un sociologue qui dans
ses études cherchait à saisir la réalité sociale. Au cours de ses études,
à partir de problématiques juridiques jusqu’à la sociologie générale, son
évolution intellectuelle est elle-même, sous certains aspects, une « méthodologie »
existentialiste, qui permet d’étudier la totalité sociale à partir d’un
phénomène social particulier : c’est-à-dire le droit.
L’évolution de la science en général,
et celle des sciences sociales en particulier, nous permet d’envisager la coexistence
du droit et de la sociologie comme un fait devenu banal. Mais il en était tout
autrement dans les années 30-60, où la question souleva alors de vifs débats.
Même aujourd’hui, nous ne pouvons pas rester indifférents à ces débats car
c’est à ce moment-là que une nouvelle vision du phénomène juridique est à être
forgée pour expliquer le domaine du droit de plus en plus complexe.
Aussi, l’étude des conceptions de Georges Gurvitch, qui combattait
vigoureusement un tel isolement de ces deux disciplines, peut être un moyen
très efficace de renouveler notre vision de la réalité juridique. En essayant
de rester critiques par rapport à ses idées et concepts, nous pouvons néanmoins
évaluer toute la portée de son oeuvre pour la sociologie contemporaine. Une telle
analyse basée sur l’existence, les interrogations, les hésitations de Gurvitch,
l’évolution de ses concepts, peut nous montrer plusieurs modes d’analyse
sociologique et de compréhension du phénomène juridique.
De cette manière, on chercha de
formuler les principes fondamentaux de la pensée de G. Gurvitch en ce qui
concerne ces deux disciplines scientifiques pour montrer les acquis de Gurvitch
sur coopération entre la sociologie et le droit pour l’étude de ce dernier et
les perspectives actuelles de ces recherches.
Essayons de comprendre
comment la sociologie devrait, selon Gurvitch, accomplir cette tâche.
Gurvitch définit la
sociologie comme « une science qui étudie les phénomènes sociaux totaux dans
leur mouvement, en les captant dans des types dialectisés micro-sociaux, des
groupes et des sociétés globales, en train de se faire et se
défaire » [2].
Le mode principal de
compréhension et d’explication de la réalité sociale s’est révélée de l’étude
des institutions sociales à partir de leur typologie. Gurvitch, à l’instar de
Fichte, considérait sa méthode comme idéal-réaliste dont les principes étaient
le sur-relativisme, l’hyper-empirisme, l’admission de la « variation
d’actualité » [3].
Le « réalisme hyper-empiriste » (ou la dialectique hyper-empiriste) —
terme propre à Gurvitch[4] —
serait le meilleur pour déterminer l’essence des vues de ce savant.
Cette définition
impose de rechercher les fondements de l’expérience, du déterminisme et de la
dialectique. Pour la première, il a nettement désigné ses références :
« les théories de l’expérience intégrale de l’immédiat »[5].
Les données de l’expérience, selon Gurvitch, ne sont pas limitées au domaine
sensible, mais saisies jusque dans le cadre de l’idéal et du spirituel, du
logique et de la psychologie. La
conscience est une conscience de quelque chose ou de quelqu’un, elle est intentionnelle. Cette théorie accorde la priorité aux
données de l’intuition, aux contenus d’une expérience soumise à des variations
incessantes. Et chaque expérience a sa validité, car elle s’intègre dans
l’univers d’expériences qui se complètent. Empruntant une formule à William
James (psychologue américaine), Gurvitch conclut que l’on n’atteint la vérité
que par le moyen d’un empirisme radical[6].
Et sa théorie de la dialectique sera constamment orientée par cette conclusion.
Gurvitch a construit
sa conception « hyper-empirique » au cours de l’évolution scientifique du
XXe siècle, poussé par les nouvelles découvertes en sciences aussi bien que le
dogmatisme de la pensée socio-philosophique actuelle. Ainsi, les découvertes du
physicien danois Nils Bohr dans le domaine de la théorie de la lumière (la
conjugaison de la théorie corpusculaire et de celle des ondulations), du
physicien français Louis Brogel dans le domaine de la physique atomique ont
contribué à la coexistence et à la conjugaison dans le cadre des sciences
exactes des différents modes d’explication de la réalité actuelle et ont
empêché la science contemporaine d’utiliser les schémas opératoires habituels,
« persévérant dans leurs monisme et interdisant toute alternative »[7].
Les questions posées
suite au développement du savoir scientifique du XXe siècle et des théories
d’Einstein, Bohr, Poincaré et d’autres chercheurs, apparues à la base de
nouvelles découvertes n’ont pas pu être isolées des sciences humaines et ne pas
causer des transformations profondes dans leur méthodologie. De telles
transformations étaient d’autant plus indispensables que les sciences humaines
étaient « dialectisées » à cause de l’élément « humain » beaucoup
plus que les sciences naturelles[8].
Et, pour mieux concevoir la réalité sociale, il ne faut pas refuser sa
diversité (selon Gurvitch, c’est l’erreur de plusieurs sociologues et
philosophes, à savoir E. Durkheim, K. Marx, A. Comte et d’autre),
mais il est, par contre, nécessaire « se plonger » dans cette réalité[9]
et « trouver le caché » , selon l’expression heureuse de Gaston
Bachelard.
Ayant caractérisé
brièvement ce que Gurvitch voulait dire par « hyper-empirisme », il
reste fondamental de savoir d’où provient cette qualité de la vie
sociale ?
L’empirisme
dialectique de la réalité sociale est saisie du dynamisme total de cette
réalité, des combinaisons plus ou moins instables des aspects par lesquels
celle-ci se manifeste[10].
C’est aussi démarche critique, la mise en oeuvre d’une « dialectique
impénitente et intransigeante... non domestiqué »[11].
Cette exigence vise la destruction des quiétudes trompeuses de la pensée
associées à une consolidation abusive de la réalité. Gurvitch le rappelle en
considérant l’inspiration première de la dialectique : assurer « la
démolition de tous les concepts acquis , en vue d’empêcher leur
momification, qui vient de leur incapacité de saisir les totalités en
marche, ainsi que de tenir compte simultanément d’un tout et de ses
parties »[12].
Gurvitch considérait
l’expérience comme la seule source du savoir et affirmait que la science de la
société devrait être avant tout empirique (c’est-à-dire se fonder sur les
données de l’expérience) et qu’elle ne pourrait être rien d’autre. Au terme
même d’ « expérience », Gurvitch attribuait une signification
très étendue, il parlait de la pluri-dimensionnalité de l’expérience qui
comprend l’expérience intellectuelle, religieuse et mystique, psychologique, etc.
Selon Gurvitch, la perception diffère selon les sphères du social, chacune
d’entre elles ayant sa propre réalité, irréductible à un principe «
moniste »[13] , que
ce soit un sentiment dans la philosophie sensualiste ou la conscience, ou une
intuition dans l’idéalisme. A son tour, la différence dans la perception des
phénomènes sociaux forme les différents types de la réalité qui sont les
instruments opératoires essentiels de la compréhension et de l’explication de
la société.
En même temps,
Gurvitch, en parlant de l’empirisme de sa méthode scientifique, critique cet
empirisme « abstrait » (qui est caractéristique, par exemple, de l’école
américaine de Chicago) dans la sociologie, qui se borne à collectionner des
données de l’expérience et en fait des généralisations. Le sociologue souligne
qu’en poursuivant l’empirisme factuel, abstrait ; la sociologie, comme
science, perd dans une certaine mesure sa valeur, jusqu’à ce qu’on puisse
parler ici non plus de la sociologie, mais de la « sociographie » ,
s’approchant de la « quantophrénie » . Gurvitch voyait la crise de la
méthodologie actuelle des sciences de l’homme aussi bien dans une concentration
excessive sur les données factuelles que dans l’excès ou l’insuffisance
d’explications adéquates ou dans l’interprétation incorrecte de données
empiriques[14].
Le rôle de
l’empirisme, selon Gurvitch, est non seulement de saisir, mais aussi de
comprendre, sans que la science se trouve limitée par un tel ou tel genre de
l’expérience. On ne peut pas admettre dans la sociologie un réductionnisme,
défigurant, détruisant la spontanéité, la variété infinie de l’expérience.
Gurvitch étudie ce problème comme le problème du « facteur
prédominant » [15]
et il critique la tendance erronée vers l’établissement dans les sciences de
l’homme[16]
d’un système des valeurs déterminé dans le cadre de la théorie scientifique et
vers la formulation à la base de ce système des principes de la formation et du
développement de la société.
L’empirisme ainsi
compris implique le réalisme — le refus des recherches de la réalité
absolue dans le domaine transcendantal : tous les phénomènes qui sont
accessibles à la raison sont enracinés dans l’être (Gurvitch désigne cette
caractéristique des phénomènes par le terme « la totalité
immanente » ). Une telle vision, évidemment, n’implique pas la
compréhension matérielle du monde actuel. Gurvitch tend ici à compléter les
idées de Fichte qu’il a adoptées dans sa jeunesse sur la réalité absolue,
indépendante du sujet et se manifestant en normes générales et en soumission de
l’individu à celle-ci, au devoir. Ces normes forment chez Gurvitch une couche
idéale de la réalité sociale et sont intégrés dans la structure de la vie
sociale comme une superstructure indépendante du domaine empirique. Du point de
vue méthodologique ces deux couches, la couche idéale et la couche empirique,
sont séparées. Aussi l’idéal se manifeste-t-il comme extérieur par rapport à la
réalité sociale (qui d’ailleurs a un caractère purement empirique), mais en
fait ce hiatus irrationnel est franchi grâce à la formation d’un domaine
transitoire où sont intégrés la conscience individuelle et collective, la
création sociale, et les faits normatifs.
En caractérisant la
sociologie de Gurvitch, C. Lévi-Strauss note que dans la sociologie de ce
dernier deux directions sont convergentes : d’une part, l’intuitivisme de
Bergson et la phénoménologie de Husserl, d’autre part, la méthodologie
détaillée de l’analyse des données de l’expérience. Aussi, chez Gurvitch, le
côté théorique et le côté pratique se complètent et convergent vers une même
interprétation (converge toward the same interprétation)[17].
R. Pound trouve des points communs entre la théorie du droit de Gurvitch
et les traditions de l’école historique du droit de l’Allemagne[18].
On peut établir un
certain parallélisme entre l’œuvre de Gurvitch et celle de Hegel : les
défauts et les contradictions de leurs constructions théoriques sont dus, non
pas au caractère superficiel de leur « Weltanschauung », mais plutôt
à la complexité et, en quelque sorte, à l’immensité des problèmes qu’ils se
sont posé. Or, contrairement à Hegel (contre la dialectique «
impérialiste »[19]
duquel Gurvitch a toujours lutté) sans jamais prétendre construire une seule
conception scientifique de l’explication de la réalité sociale, valable dans
tous les cas.
D’ailleurs, on peut
tracer une analogie avec la conception de Husserl, prétendant en même temps
expliquer les processus mentaux, sociaux, et donner une vision totale de la vie[20].
Dans son Itinéraire, Gurvitch note qu’il a toujours préféré le
réalisme à la phénoménologie[21]
, mais ce n’est que dans ses derniers travaux qu’il a mis en doute la valeur
méthodologique des méthodes comme la réduction phénoménologique de Husserl et
l’inversion de Bergson, qu’il avait beaucoup exploitées dans ses travaux de
jeunesse. En 1950, dans La Vocation actuelle de la sociologie, Gurvitch parle de
l’erreur de la méthode de l’analyse de la réalité sociale où la recherche est
dirigée à des niveaux superficiels vers l’expérience immédiate[22],
et il avoue avoir commis l’erreur d’avoir utilisé cette approche du social[23].
Néanmoins, les critiques de l’œuvre de Gurvitch montrent quand même que
Gurvitch tenait toujours à une approche réductionniste de la réalité sociale
même dans ses derniers travaux[24].
La méthodologie dialectique
a amené Gurvitch à affranchir la pensée sociologique de son exclusivisme qui
consiste dans l’inflation des antinomies[25],
bien que plusieurs chercheurs, sans refuser son originalité, mettent en doute
la valeur scientifique de la dialectique de Gurvitch. Ainsi, Toulemont
considère que la dialectique de Gurvitch ne propose ni une méthodologie qui
serait complètement adéquate à la réalité sociale, ni un schéma purement
abstrait, mais qu’il « s’est arrêté à mi-chemin entre l’abstrait et le
concret » [26].
Pierre Bourdieu met en
doute le caractère scientifique de la sociologie de Gurvitch et estime que rien
n’est si opposé et si dangereux pour l’architectonique des théories sociales
que « le relativisme doctrinal » de Gurvitch[27].
Sartre lui aussi considérait la dialectique de Gurvitch comme anti-scientifique
à cause de sa tendance anti-rationaliste, néopositiviste[28].
Sorokin a critiqué la prétendue originalité et nouveauté de la dialectique de
Gurvitch et signalait que ce dernier répétait involontairement la même erreur
qu’il s’efforçait d’éviter avec sa dialectique : l’identification des
constructions logiques formelles, utilisées pour décrire et expliquer la
réalité avec cette même réalité et les principes de son existence.
Pourtant, Pitirim
Sorokin pense que les procédés opératoires proposés par Gurvitch ne sont
qu’arbitraires, ne représentent qu’un modèle cognitif auquel Gurvitch
s’efforçait d’adapter la réalité sociale. Les erreurs méthodologiques de
Gurvitch, selon Sorokin, proviennent de son aspiration à refuser aux lois de la
logique formelle leur caractère universel et à se distancier de la
problématique philosophique[29].
Quant à Gurvitch, il attribuait à sa dialectique un caractère plus critique
qu’affirmatif et parlait de la tâche de la dialectique comme de « la
destruction des concepts momifiés en faveur de l’expérience toujours
renouvelée » [30]
et il estimait que la philosophie et la sociologie ne doivent avoir en commun
que des efforts communs pour libérer la science des dogmes, la purifier
préalablement, ce qui affranchirait la science « de tout concept momifié, de tout cadre opératoire
rendu immobile, de toute expérience arrêtée » [31].
Une autre vision rendra le savoir social « momifié », c’est-à-dire,
incapable de se changer et suivre le développement de la vie sociale[32].
De son côté, Gurvitch
critiquait plusieurs sociologues qui formèrent ces concepts par le biais de
jugement de valeurs, comme le facteur économique chez Marx, le rôle
prédominant de la conscience collective chez Proudhon et Durkheim, la spontanéité
et l’élan vital chez Bergson, le processus de l’interaction chez Mead etc.[33].
Pour cette raison, dans les sciences de l’homme, on avance une approche
pluraliste qui permettrait de prendre en considération toutes les forces
diverses de la vie sociale.
A côté du problème du
facteur prédominant, les sciences de l’homme actuelles se heurtent aux
problèmes de la perspective historique (sur-estimation ou sous-estimation de
telle ou telle période historique, aspiration à considérer l’expérience historique
du point de vue de l’actualité), des relations mutuelles de l’individu avec la
société, de la fausse contradiction entre les tendances statiques et dynamiques
de la vie sociale (par exemple, entre l’essence immuable et la diversité ou
l’irréductibilité d’un fait social concret à une formule abstraite), et de la
recherche du principe du développement des phénomènes sociaux par le critère de
sa régularité. Gurvitch s’approche ainsi d’un autre principe de sa théorie
sociologique, celui du relativisme comme principe de l’objectivité
scientifique.
La dialectique de
Gurvitch, son empirisme, son réalisme, son relativisme et son intuitivisme sont
infailliblement liés à un autre principe de la sociologie de Gurvitch, celui de
l’humanité. Pour lui, la réalité sociale se réduit finalement à la «
participation de l’humain à l’humain » [34].
Ainsi l’expérience de tout individu, les efforts de tous les hommes, de tous
les groupes, de toutes les classes, de toutes les sociétés sont toujours liés
non seulement au mouvement socio-historique, mais aussi à l’unicité spirituelle
de l’individu[35]. Voilà
pourquoi Gurvitch prétend que toute théorie qui ne prend pas acte du caractère
unique de l’homme, de son potentiel, de la liberté humaine créatrice est
inconsistante. Pour cette raison toutes les sciences de l’homme dirigent leurs
études vers des efforts collectifs et individuels, par lesquels la société et
les hommes se créent et se produisent eux-mêmes[36].
Une telle approche,
pluraliste, du point de vue de la science classique, devrait paraître
éclectique, très succincte extérieurement et douteuse quand à son efficacité
scientifique. En fait, la science, dans la signification étroite du terme,
est-elle capable de prendre en considération tous les traits particuliers de
chaque individu, toute la diversité de l’expérience sous les aspects
pluralistes de la réalité sociale, le relativisme comme principe du savoir
scientifique ?
In fine, peut-on dire que les critères scientifiques
nécessaires manquent et que Gurvitch émet des hypothèses sur la base de son
expérience personnelle, de sa conception de la société et finalement, de son
intuition ?
D’ailleurs, quels sont
les critères pour vérifier le savoir, pour révéler la valeur cognitive de telle
ou telle théorie ? En poursuivant son élaboration conceptuelle, Gurvitch
affirme qu’ « une seule et unique méthode
scientifique » est impossible et que toute théorie, y compris celle de
l’auteur, n’est qu’un instrument, plus ou moins adapté pour étudier la réalité
sociale[37].
Dans Traité de sociologie, Gurvitch souligne que nulle affirmation ne
saurait être universelle, car elle se rattache à un cadre de référence précis,
et sa compréhension n’est rien d’autre qu’une partie, un des aspects d’un fait
social total[38].
Ph. Bosserman pense
que, si l’on interroge plus avant la théorie de Gurvitch, on voit que la seule
source du savoir est l’expérience et non pas la théorie, tandis que la
diversité de l’expérience ne permet pas d'évoquer d’autres critères de vérité
que celui de la correspondance à la réalité subjective[39].
Peut-être, est-ce une des raisons pour lesquelles Gurvitch évite la question de
ce que représente cette réalité. Est-ce quelque chose qui existe objectivement,
possédant a priori sa structure interne et indépendante du sujet qui
l’observe, ou n’est-ce qu’un modèle intellectuel du monde qui l’entoure,
construit par ce sujet même ; on ne peut y répondre d’une manière absolue[40].
Aussi Gurvitch
n’a-t-il jamais été troublé par les contradictions de sa propre théorie,
destinée à détruire les théories scientifiques « momifiées » . En
effet, l’auteur esquive les problèmes principaux de la philosophie, ainsi la
question fondamentale de la gnoséologie, de la possibilité de percevoir la
réalité actuelle et les limites d’une telle perception. Pour développer sa
conception Gurvitch utilise les termes compréhension et explication.
La compréhension pour
Gurvitch est un autre nom pour la « dialectique ». Sa tâche
ultérieure est d’appréhender les phénomènes sociaux dans leur dynamisme
perpétuel et de marquer les rapports entre la sociologie et d’autres sciences
humaines. Ces rapports ne résultent pas seulement de la complexité de la
réalité sociale, et de son mouvement, mais aussi de la position de ces sciences
à l’égard de cette dernière. Ils peuvent être définis à partir de trois
constatations de la compréhension : les différences entre la
sociologie et l’histoire, d’une part et les sciences sociales particulières,
d’autre part, se fondent sur le fait que les premières tentent de saisir
l’ensemble, et les secondes de saisir des niveaux de la réalité sociale. La continualité
propre à toutes les sociétés instaure une relation privilégiée entre la
sociologie et l’histoire ; de même la dialectique conceptuelle entre la
sociologie et les autres sciences sociales reflète les prises de position
idéologiques des représentants de ces disciplines[41].
En même temps la
« dialectique nous mène au seuil de l’explication en sociologie, mais
ne franchit jamais ce seuil ». Comprendre sert à démasquer toute
"dogmatisation", à parvenir à une appréhension globale de la réalité
sociale. Mais pour en tirer profit, on doit expliquer tout ce qu’on a
obtenu par l’ « expérience immédiate ». Gurvitch a, par ailleurs,
constaté les dangers de l’explication comme telle, sans rapport à la dialectique —
soit qu’on ait voulu « trop expliquer », soit qu’on ait recouru à de
fausses explications (par exemple, en qualifiant certains facteurs de
prédominants), soit qu’on ait réduit la sociologie à une sociolographie
plate ou naïve.
Comme nous l’avons déjà
vu, la compréhension de la société dans la sociologie de Gurvitch n’a pour
source que l’expérience de l’homme[42]
(individuelle et collective) et exprime ainsi nécessairement l’état constant de
changement de cette expérience, ce qui met en doute la valeur de toute
conception scientifique. Le terme même de compréhension avait pour
Gurvitch une signification plutôt psychologique : c’est un processus
d’argumentation intuitive ou mentale de vérification de telle ou telle
affirmation[43]. C’est pour
cela que Gurvitch compare l’expérience avec Prothée — le monstre de la
mythologie antique — qui disparaissait à chaque tentative effectuée pour
le saisir : « l’expérience nous fuit quand nous croyons l’avoir
saisie, nous sommes sots si nous croyons avoir pénétré ses secrets et nous
sommes ses prisonniers si nous croyons être libre d’elle pour un seul moment »[44].
En même temps, cet auteur affirme que l’expérience seule peut établir une
liaison constante de tous les cadres de la réalité sociale[45].
En suivant la ligne
générale de sa conception, Gurvitch a élaboré une théorie sociologique de
connaissance, dont la définition est suivante : « la sociologie de la
connaissance est l’étude des corrélations fonctionnelles qui peuvent être
établies entre les espèces, formes et systèmes de connaissance, d’une part, et
les cadres sociaux (classes, groupements, etc.), d’autre part »[46].
L’expérience même et
les formes par lesquelles elle se réalise, ne peuvent pas apparaître comme quelque
chose de rigide et d’immobile, elles ont un caractère exclusivement dynamique
et n’ont jamais une réalisation complète dans la pratique sociale. D’où s’en
suit que la tâche de la science sociologique ne repose ni dans la découverte de
certaines formes et causes primaires, ni dans la formulation des régularités,
mais dans la perception, la description, l’étude des phénomènes sociaux et dans
la découverte des causes immédiates de ces faits. C’est la raison pour laquelle
Gurvitch attribue telle importance à l’étude de l’immédiat, de l’expérience
présente : C’est par l’étude du présent que la sociologie pénètre dans la
réalité sociale et acquiert la capacité de réaliser effectivement un savoir
pratique dans cette réalité[47].
Ensuite, l’objet de
l’analyse scientifique est, selon Gurvitch, non pas un « code » des lois
ou régulations de la vie sociale, non pas des êtres idéaux, non pas des
substances surimposées, des révélations de l’Être social, mais une totalité
réelle en marche[48] et les
phénomènes sociaux correspondants forment les éléments primaires de la vie
sociale.
Les phénomènes sociaux
et, plus largement, les phénomènes sociaux totaux se forment et se développent
sous l’influence des forces résultantes si spontanées que, dans le cadre du
modèle cognitif choisi par Gurvitch, leur formulation plus ou moins adéquate
devient impossible. Ces forces profondes représentent ce levier mystérieux de
l’histoire, le principe que, dès l’époque antique, les philosophes et les
historiens essayaient constamment de découvrir et de formuler, — mais, en vain, selon Gurvitch. Il estime que la
science devrait s’arrêter modestement devant ce problème sans inclure dans le
cadre de l’analyse scientifique l’étude des causes primaires de la vie
sociale : la tâche de la science est d’étudier les événements de la vie
sociale et les circonstances qui leur correspondent et d’en trouver des
explications plus ou moins adéquates.
En même temps,
Gurvitch ne nie pas l’existence d’un cadre idéal : il n’est pas à ce point
positiviste. L’intégration sociale, la coopération des participants des
relations sociales et l’engagement dans la création commune n’ont pas
d’explication dans la totalité sociale et Gurvitch est obligé de chercher des
explications hors de l’empirisme, en affirmant l’existence d’un cadre plus
élevé de l’être social, dans lequel les systèmes de valeurs, d’idéaux et
d’autres principes de la vie sociale ont leur fondement.
Tout en critiquant la
théorie de K. Mannheim, Gurvitch montre que les relations entre les différents
modes de savoir, les faits sociaux et les institutions sociales n’ont pas de
caractère causal : on ne peut constater qu’un certain parallélisme dans
leur développement. L’analogie la plus proche pour expliquer les rapports entre
le savoir et le fait social serait la relation entre le symbole et le symbolisé[49].
Gurvitch distingue, en fonction du cadre de la réalité, les formes de la
connaissance suivantes : la connaissance perceptive du monde
extérieur, la connaissance des aspects extérieurs de la réalité sociale, la
connaissance de sens commun ou de la vie quotidienne, la connaissance
technique, la connaissance politique, la connaissance scientifique, la
connaissance philosophique[50].
Pourtant, il existe
différentes variantes pour obtenir un savoir de la société et de ses
éléments : la théorie systématique (par exemple, jurisprudence, théorie
économique) et la théorie individualisante. Gurvitch fait des
références fréquentes à la division par Heinrich Rickert des sciences sociales
en sciences généralisantes et sciences individualisantes, quoiqu’il
parle de la sociologie comme d’un terme moyen entre ces deux types et la
théorie sociologique générale, qui comprend la vision totale du social, la
typologie qualitative des événements sociaux et l’empirisme, le relativisme et
le pluralisme dialectique[51].
Selon lui, la
connaissance sociale est fondée sur quatre principes : celui de l’approche
appliquant une vue d’ensemble de la vie sociale et de ses niveaux, celui de
l’approche typologique pour l’étude des phénomènes sociaux, celui de la
dialectique comme mode de compréhension du social, et celui des
complémentarités entre l’histoire et la sociologie, en tant que sciences sur la
continuité et la discontinuité du développement de la société[52].
Gurvitch confronte
cette typologie cognitive aux manifestations de la sociabilité (microsociologie
de la connaissance) et aux groupements servant de “cadres” au savoir, aux
classes sociales, aux sociétés globales, le but ultime étant l’étude des
rapports entre les systèmes de savoir, les formes de la connaissance et les
structures globales. Pour chacun des types qualifiant ces dernières, le procédé
est le même : établir le dosage et la hiérarchie des divers genres de
connaissance.
Une meilleure
compréhension du social peut se fonder sur une théorie scientifique qui
rallierait l’approche différenciée des divers phénomènes sociaux. Là, Gurvitch
propose sa propre théorie gnoséologique comprenant la « dialectique » et
l’explication théorique qu’il a élaboré spécialement pour l’analyse sociologique
(v. ci-dessus).
Répétons que la
dialectique de Gurvitch contient une compréhension et une explication des
phénomènes sociaux totaux en état de formation, de structuration, de
restructuration ou de désintégration. De tels processus sont pensés dans le
contexte du mouvement social comme spontanés, révolutionnaires et irréguliers,
irréductibles les uns aux autres. Or, cela n’empêche pas une approche
dialectique unique de leur description qui se fonderait sur un nombre de
procédés opératoires auxquels pourrait se réduire la dialectique de Gurvitch[53].
Il s’agit des 5 principes suivants : la complémentarité, l’implication
mutuelle, l’ambiguïté, la polarisation, la réciprocité des perspectives, qui
finalement, représentent différents degrés de la manifestation de l’antinomie
de la totalité sociale. Elles se précisent les unes avec les autres et se
réduisent à la caractéristique de la diversité de la société.
Le principe de la
complémentarité dévoile l’apparence d’une exclusion réciproque des termes ou
des éléments contraires se révélant à l’éclairage dialectique comme des frères
jumeaux, des doubles s’affirmant les uns en fonction des autres et entrant, de
ce fait, dans les mêmes ensembles. Ces théories pourraient contenir des
affirmations non seulement opposées, mais aussi contradictoires, ce qui vérifie
telle ou telle théorie, mais aussi la complexité contradictoire des phénomènes
sociaux et l’impossibilité d’en trouver une explication scientifique
exhaustive. D’où le fait que l’opposition des hypothèses et théories
philosophiques n’est qu’apparente, car il s’agit plutôt dans ce cas de leur
complémentarité. Les antinomies et les paradoxes de la vie quotidienne ne sont
point immuables, inaccessibles pour la raison humaine : la réalité sociale
même contient des propriétés opposées qui ne s’expliquent que dans leur
intégrité (comme, par exemple, les antinomies de Kant). Ainsi les divers types
sociaux paraissent entrer en conflit les uns avec les autres, mais ils n’ont
aucun sens les uns sans les autres, ils ne peuvent être ni isolés ni réduits à
certains d’entre eux.
Le procédé de
l’implication mutuelle signifie que les phénomènes sociaux et les cadres de la
réalité sociale ne sont pas fermés ou autonomes – ils se trouvent en action
réciproque et cette dernière est la condition de leur existence et le prémisse
de leur interprétation scientifique. En même temps, ils peuvent s’identifier,
et le chercheur devrait refuser toute tentative d’explication unique de la
société par tel ou tel facteur prédominant (v. ci-dessus), y compris celui de
l’action réciproque sociale. Gurvitch utilise ce procédé pour souligner la
thèse principale de sa théorie : tout fait social est à expliquer non pas
dans le cadre des théories abstraites des origines, des forces motrices de la
vie sociale, mais dans la complexité et la diversité de cette même réalité
sociale et de ses manifestations concrètes à partir des conditions culturelles,
historiques, morphologiques, etc.
Le procédé d’ambiguïté
se veut le développement de celui de la complémentarité appliqué aux phénomènes
sociaux, qui peuvent facilement contenir des propriétés contradictoires
(stabilité et dynamisme des sociétés et des états, spontanéité et régularité
des groupes sociaux, origines conscientes et inconscientes de la psychologie humaine
etc.) : l’harmonie de ces propriétés est la condition sine qua non
de ces phénomènes sociaux. Les éléments constituant les « totalités »
sociales s’interpénètrent sans se confondre, sont liés tout en restant
irréductibles, s’insèrent dans un champ d’attraction et de répulsion.
Le procédé de la
polarisation est en quelque sorte le fondement méthodologique des trois
précédents principes et comprend l’admission axiomatique d’une seule propriété
« immuable » du social – de son inconstance et de sa variabilité. Les
contradictions, les oppositions, les ambiguïtés, les paradoxes, les antinomies
ne sont pas immuables : en fonction de conditions concrètes ces
manifestations se manifestent dans la vie sociale à des degrés d’intensité
différents ; leurs manifestations restent parfois inaperçues. Mais ces
qualités reposent, selon Gurvitch, dans le fondement de la vie sociale et seule
l’admission axiomatique de la contradiction, de l’antinomie du social peut
rendre l’analyse scientifique de la vie sociale valable et plus authentique. Il
faut noter que dans la dialectique de Gurvitch ces qualités sont attribuées
directement au social comme ses qualités inhérentes : la contradiction,
l’opposition, l’antinomisme ne sont pas éliminés dans le développement
de l’Esprit absolu et au cours de la compréhension logique, comme ils le sont
dans la dialectique de Hegel. Ils ne sont pas non plus surmontés, comme ils le
sont chez Marx, par le passage à une autre étape du développement historique.
Le procédé de la
complémentarité des perspectives (terme du sociologue allemand T. Litt)
est le plus universel principe dialectique de la théorie de Gurvitch.
L’existence d’autres réalités du monde actuel, à côté de la réalité sociale, à
savoir biologique, psychologique, historique, conduit à la nécessité de la
coexistence de sciences différentes : biologie, psychologie; etc., et à
l’établissement entre elles d’une stricte limite méthodologique qui empêcherait
de les lier dans le cadre d’un seul modèle cognitif. A leur tour, les différents
aspects de la réalité sociale correspondent sans s’identifier ou se diviser
totalement : pour le fondement de l’étude de la société dans sa théorie,
Gurvitch se sert du parallélisme des phénomènes sociaux, de leur symétrie, de
leur dynamisme et de leur inconstance.
Gurvitch ne considère
pas sa dialectique comme fermée et note que la compréhension dialectique des
choses est seulement une des étapes de la cognition qui est complétée par
l’explication. Si la dialectique de Gurvitch se réduit généralement à une fonction
descriptive, l’explication donne la possibilité de trouver des rapports de
causalité entre des phénomènes, leur interdépendance et les régularités de leur
fonctionnement dans la totalité sociale. Gurvitch dégage neuf procédés
d’interprétation scientifique des phénomènes sociaux qui représentent la base
de sa méthodologie[54].
Si le procédé de la
dialectique chez Gurvitch est la direction du particulier au général – les
individus forment les groupes, les groupes forment les classes sociales et les
classes forment des institutions sociales globales etc. –, le procédé de
l’interprétation est toujours inverse : du général au particulier.
Gurvitch dit que le général, le total domine sur le particulier qui lui est
subordonné dans un cadre méthodologique, et c’est seulement cette vision totale
du social qui rend possible l’interprétation en sociologie. Aussi Gurvitch
estime-t-il comme le premier procédé de l’interprétation, l’intégration des
éléments sociaux en une totalité, ayant différents degrés.
L’étude de structure
des faits sociaux est une des tendances les plus importantes de l’analyse
sociale, mais la valeur de la problématique structurelle et fonctionnelle ne
doit jamais être surestimée. La structure des phénomènes sociaux totaux porte
un caractère dialectique et change sous l’influence du milieu et du
développement des phénomènes sociaux. Aussi l’étude des structures sociales ne
peut pas être à la base de l’interprétation sociologique et n’est qu’un moyen
terme de la cognition. Par cela Gurvitch souligne que le seul fondement
possible de l’analyse sociologique repose dans ces mêmes phénomènes sociaux
totaux qu’il ne faut pas confondre avec les types de ses structures — des
concepts opératoires construits pour les saisir[55].
En même temps, l’étude
de la société ne peut pas se réduire à l’étude des concepts abstraits qui
caractérisent la totalité sociale ni au dégagement du processus de
développement des phénomènes sociaux totaux à partir de principes généraux de
l’existence de la société : l’analyse scientifique doit reposer sur
l’étude de chaque phénomène dans sa particularité et ses conditions culturelles
et historiques précises. De l’admission de la diversité des phénomènes sociaux,
de leurs traits particuliers suit nécessairement le fait d'admettre le
caractère indispensable du conflit résultant des diversités.
Tous les changements
sociaux s’expliquent finalement par les conflits sociaux, ces derniers trouvant
leur explication dans les contradictions entre la structure de la société et
les phénomènes sociaux totaux en tant qu’éléments de la vie sociale. De manière
plus complète, ces structures peuvent être étudiées en fonction de leur
division en certains types. C’est pourquoi chez Gurvitch la typologie des
phénomènes et des structures sociales est un des fondements de l’interprétation
sociologique (parfois Gurvitch parle de la sociologie exclusivement en sa
qualité de typologie des phénomènes sociaux totaux[56]).
A côté de l’étude de
chaque phénomène social isolé, l’étude de chaque cadre de la réalité sociale
est indispensable. Chaque phénomène pris à part peut être décrit dans sa
spécificité, mais il ne peut être expliqué qu’en fonction de la société en
général et de sa structure.
Les approches
historiques et sociologiques divergent par les critères suivants : suivant
la première, tous les phénomènes sociaux sont strictement individuels, uniques
et irréductibles l’un à l’autre, tandis que suivant la deuxième, seule la
tendance vers la typologie, vers la division des phénomènes sociaux en certaines
catégories et la recherche des rapports entre eux, est caractéristique. Ni
l’histoire, ni la sociologie ne peuvent prétendre avoir la plénitude du savoir
scientifique de la société, mais elles peuvent et doivent se compléter au cours
de leur explication.
Gurvitch insiste sur
la nécessité de distinguer le concept des « déterminismes sociaux » qui
caractérise les principes abstraits et les cadres conceptuels de l’étude du
développement des formes sociales que le chercheur dégage pendant l’analyse des
phénomènes sociaux, et celui du « déterminisme social » , étant la
qualité essentielle de la réalité sociale, c’est qui lui permet d’intégrer en
soi des phénomènes divers. Le déterminisme est compris ici comme l’explication
de ces phénomènes par la nécessité et la régularité du processus même de leur
intégration[57]. Gurvitch
définit la régularité sociale comme « l'intégration des faits particuliers
dans un des multiples cadres ou univers réels (vécus, connus, construits) qui
restent toujours contingents : il situe ces faits, c'est-à-dire qu'il les
explique, en fonction de la compréhension du cadre» [58].
Ces règles de conduite
scientifique, si elle sont nécessaires, ne suffisent pas. Elles n’ont leur
pleine validité que si l’on rappelle les conditions plus générales, et en
quelque sorte préalables, qui régissent l’explication sociologique. Sans
théorie générale, l’explication est impossible. Cette dernière ne se sépare pas
de la compréhension, car toutes deux ne sont que les moments inséparables du
même procédé. Enfin, si les cadres sociaux échappent à la définition par des
lois, l’explication sociologique peut recourir à l’intégration directe dans des
ensembles.
Ayant poursuivi
l’analyse des déterminismes sociaux dans le cadre des sciences de l’homme,
Gurvitch dégage un nombre de procédés qui sont capables à tel ou tel degré
d’élaborer les principes généraux de l’organisation et du mouvement de la
totalité sociale[59] :
1) Les lois
causales qui sont applicables seulement pour l’analyse des conditions
matérielles de l’existence de la société. Leur application dans les conditions
de la société en question doit toujours être réhabilitée. Dans le cadre des
sciences de l’homme (psychologie, histoire etc.) ces lois ne sont pas
applicables.
2) Les lois de
l’Évolution qui étudient le lien de causalité entre la phylogenèse et
l’ontogenèse. Leur application, dans une certaine mesure, est fondée en
biologie, en psychologie, mais, étant incapables d’expliquer les causes du
développement des phénomènes individuels, des essais de « prédire » des
lois de l’Évolution sont inadmissibles.
3) Les lois
fonctionnelles établissent les actions mutuelles constantes entre les
processus de tel ou tel domaine de l’être. Ces lois sont très répandues en
physique, en chimie et dans les autres sciences exactes, mais elles ne sont
applicables dans le cadre de la sociologie qu’avec beaucoup de réserves, dont
la plus importante est la pluralité infinie de la société.
4) Les lois
Statistiques et le Calcul des Probabilités appliquées à l’analyse de la
société représentent un essai toujours renouvelé d’intégrer les incidents qui
surviennent dans la société. Un haut degré de discontinuité, de spontanéité, de
hasard, aussi bien que les probabilités essentiellement rétrécissent le champ
d’application de ces lois aux sciences de l’homme.
5) La causalité
singulière explique le développement des phénomènes concrets du monde
actuel. Établir cette causalité n’est possible que par le biais de
l’abstraction du phénomène social en question, ainsi que de tous les autres, et
de l’analyse de ce phénomène à part avec les procédés des différentes sciences,
ce qui empêche d’application largement de cette méthode.
6) Les
co-variations fonctionnelles comme constatation de mesures de convergence
de deux faits ou de deux catégories de faits qui se trouvent en dehors d’une
relation causale. Par exemple, l’augmentation des taux de natalité après une
guerre n’est pas seulement causée par la fin de la guerre, mais se trouve lié à cet événement.
7) Les corrélations
fonctionnelles représentent un genre de corrélation entre deux faits
séparés, dont le mariage demande leur intégration dans un seul et même
événement dans le cadre de leur analyse. Par exemple, la corrélation entre le
symbole et le symbolisé, la corrélation fréquente entre la forme cognitive
mystique et l’unité sociale sous la forme de la « totalité » , entre
la forme cognitive rationnelle et l’unité sous la forme de « communion »
etc.
8) Les
régularités tendancielles désignent les directions approximatives du
développement des phénomènes sociaux totaux dans un milieu social concret. Ces
tendances peuvent en quelque sorte se substituer aux analyses scientifiques par
le moyen des lois de l’évolution compromises, mais les tendances découvertes
par la sociologie ne doivent pas se mesurer en rapports de causalité et peuvent
être contradictoires.
9) L’intégration
directe dans des ensembles réels est destinée à expliquer le développement
des phénomènes qui ne sont pas explicables par les procédés énumérés ci-dessus
(par exemple, les relations qui s’établissent dans le cadre d’un milieu social
concret entre les sexes, les générations etc.). Leur application dans la
philosophie sociale doit être réglée par des conditions sociales et économiques
concrètes[60].
Les lois de causalité
au sens propre peuvent s’appliquer en sociologie très rarement, pour causes de
discontinuité, de contingence inhérente à tout phénomène social. Les «
régularités sociales » n’ont rien à voir avec celles des sciences exactes[61].
Les procédés de cette approche scientifique impliquent le refus des essais de
dégager une régularité sociale générale du milieu qu’elle régit : chacune de
ces régularités est relative et applicable à un seul domaine de la réalité
sociale[62].
Aux régularités sociales chez Gurvitch sont typiques la relativité et pluralité
accentuées, l’absence d’universalité, la distinction fonctionnelle des domaines
sur lesquels influent ces régularités, la constatation de la pauvreté des
approches méthodologiques de leur étude[63].
Ce qui, à son tour, s’explique par les propriétés inhérentes à la réalité
sociale même et n’empêche pas son analyse scientifique.
Une autre thèse
importante de la sociologie de Gurvitch est la pluralité des cadres, la
diversité du social. Comme Durkheim, Gurvitch estime qu’il existe différents
cadres de la réalité pluridimensionnelle : la société et la vie sociale
forment une réalité à part qui ne peut pas être réduite à l’une de ces parties
ou à la somme de ces parties et comprend, à son tour, des cadres
différents : paliers, niveaux, plans étagés, couches en profondeur[64].
Pourtant, contrairement à Durkheim, Gurvitch ne présupposait pas qu’il soit
possible de décrire ces phénomènes en termes purement sociologiques. Gurvitch
critiqua les tentatives de Durkheim de fonder une science sociologique unique où
toutes les autres sciences ne seraient que des branches dépendantes de la
sociologie, « l’hyper-spiritualisme » de la théorie sociologique de
Durkheim avec la juridicisation de la vie sociale qui en suivent et la théorie
de l’unicité de la conscience collective de Durkheim[65].
Notons-le encore une
fois : toute typologie n’est pour Gurvitch qu’une construction
scientifique, incapable d’expliquer jusqu’à la fin la diversité de la réalité
sociale, et qui ne représente que des points de repère pour une étude plus
profonde du système social dans ces applications concrètes[66] ;
des points de repère qui ne se fondent que sur des raisons purement
pragmatiques[67]. Cette
typologie étant fondée non pas sur la « compréhension du sens profond des
phénomènes » (M. Weber), mais sur le saisissement des phénomènes
sociaux dans la réalité immédiate (là, Gurvitch partage l’opinion de
W. Dilthey et M. Mauss[68]).
En examinant le
problème de l’unicité de la vie sociale, Gurvitch fait la distinction entre les
types différents de la sociabilité (spontanés et organisés), qu’il appelle les
formes de la sociabilité (« les moyens d’être lié dans le Tout et par
Tout » [69]) et entre le droit
social et le droit individuel dans la forme de la sociabilité. Suivant cette
théorie, la conscience collective comprend un système unique de rapports
réciproques entre des « moi » et « toi » nombreux, et forme dans sa
vie un cadre de la réalité sociale à part. Voilà pourquoi il n’y a aucune
raison d’approprier aux Mois et à leurs relations avec les Autrui une capacité
exclusive à telles émotions psychologiques qui ne pourraient être attribuées
aux groupes sociaux[70].
Les mentalités individuelles, interpersonnelles et collectives ne sont rien d’autre
que les trois éléments constitutifs de l’unicité de la vie spirituelle de la
société[71].
Les différents degrés
de l’interpénétration des consciences des individus et des collectivités créent
des types différents de formes de la sociabilité : masse, communauté,
communion. Plus haut est le degré de la fusion des consciences individuelles,
moins grande est l’influence de la psychologie collective sur les individus, et
vice versa. Avec un plus grand degré de fusion et d’attraction dans le
sentiment de l’union « Nous » (communion), l’individu est complètement
exclu du domaine de l’obligation collective ou individuelle. Le degré d’une
telle fusion dépend du nombre des fonctions de la vie sociale : ainsi, la
fusion au niveau de la communion naît dans la condition de la fusion la plus
profonde des individus sous l’influence d’un danger ou d’une joie communs etc.,
après lesquels la communion change et s'opère en communauté ou en masse.
En ce qui concerne la
spontanéité, l’importance primordiale obtient la communion « Nous », qui
est l’union des états de conscience, indivisible à ses éléments constitutifs, à
la conscience intuitive du groupe de son intégrité. En ce qui concerne la
sociabilité organisée, les « relations avec Autrui » , elle implique
l’unité par la voie de la convergence et de l’interdépendance des parties
autonomes dominantes du groupe social (les individus, des micro-groupes). Les
membres de l’institution sociale, par le biais de la coordination de leurs
actions et de leurs états de conscience, établissent une nouvelle réalité, dans
le cadre de laquelle se réalise une action sociale réciproque. Cette action
réciproque est limitée par des frontières strictement extérieures, chaque
individu et chaque groupe gardant son autonomie et s’opposant en tant que tel
au tout social. Au lieu de « l’ouverture» des consciences au niveau du «
Nous » , les individus se séparent et « se ferment » l’un à
l’autre et se trouvent ainsi en conflit perpétuel.
Les cadres extérieurs
qui sont imposés aux agents de la vie sociale grâce à la réalité d’autrui, de
l’action sociale sont perçus plutôt comme un obstacle aux actions des agents.
Aussi la communion au niveau de la sociabilité organisée en ce qui concerne «
les relations avec Autrui » est obtenue non pas par la voie de cette
intuition, comme cela se passe au niveau spontané, mais par la voie des signes
et des symboles qui unissent l’action sociale réciproque [72].
En caractérisant une
telle vision, on peut estimer que la catégorie centrale dans la sociologie en
profondeur de Gurvitch, adoptée par le sociologue français Marcel Mauss, est
celle du « phénomène social total » qui désigne « les faits sociaux en
acte, en train de se faire et de se défaire » [73].
Gurvitch a pris au
sérieux l’avertissement de Mauss dans l’Essai sur le don :
« Après avoir forcément un peu trop divisé et abstrait, il faut que les
sociologues s’efforcent de recomposer le tout ». En empruntant ce
terme, Gurvitch l’utilise dans un champ plus étendu que Mauss et le comprend
non seulement comme les manifestations organisées de l’action réciproque
sociale, mais aussi comme les éléments structurels de la réalité sociale ; dès
lors, les phénomènes sociaux totaux forment une catégorie plus vaste pour la
caractéristique du social comme telle et sont « les foyers d’ébullition
volcanique..., réservoirs de jaillissement des actes et des efforts collectifs » [74].
Gurvitch ne partage
pas non plus le traitement de Mauss des phénomènes sociaux totaux comme les
éléments du seul niveau global de la société et remarque leur présence à toutes
les échelles de la réalité sociale[75].
En dernier lieu, dans son traitement de ces faits, Gurvitch s’approche des
positions de H. Bergson, de sa doctrine de l'intuition, de son
vitalisme : finalement, l’union de la société est dérivée des actes de la
vie sociale, et les phénomènes sociaux totaux se trouvent indissolublement liés
à la vitalité sociale, dont ils sont une représentation[76].
Il estime que les phénomènes sociaux ne peuvent être considérés ni comme une
totalité de leurs éléments constitutifs (individus, normes, valeurs, modèles de
conduite etc.), ni comme phénomènes homogènes : chacun d’eux est « une
unité irréductible et indécomposable » [77],
qui a sa valeur sui generis, ses propriétés statiques et dynamiques
particulières, sa propre logique et son propre devenir. Les déterminismes du
développement des phénomènes sociaux totaux peuvent s’appliquer au
développement d’un autre phénomène, similaire, mais qui existe sous des formes
différentes.
Dans l’analyse des phénomènes sociaux
totaux, il faut prendre en considération que leur action réciproque est
toujours dynamique et dialectique et que les limites des différents phénomènes
sont donc toujours relatifs et leur contenu, inconstant. La totalité sociale
possède la priorité ontologique et méthodologique, et elle comprend toujours
quelque chose de plus qu’une structure, qu’une organisation, qu’un individu,
car en elle se manifeste immédiatement la conscience collective qui est la base
de tous les processus sociaux.
En utilisant la catégorie de «
totalité », Gurvitch parle de la totalité de la société et de l’individu,
de l’unité et de la pluralité dans la vie sociale en sa qualité de totalité
spirituelle, créative. Il dit : « De l’activité immanente, où l’unité
et la pluralité se créent au cours de l’action réciproque des personnes et des
valeurs » [78].
Ici se rejoignent la sociologie, la philosophie et l’axiologie, et la société
apparaît comme un objet d’analyse scientifique.
Au sein des phénomènes sociaux totaux
se manifestent différents types de réalités (tels, par exemple, la communion,
en tant que réalité de la vie religieuse ; la paix, comme réalité de la
vie des sociétés agricoles ; l’État, comme réalité de la vie politique, etc.)
qui n’absorbent pas l’individualité, mais qui lui donne la possibilité
d’exister et se manifester différemment, de trouver ses modes d’identification[79].
A partir de ce point Gurvitch poursuit
la critique des courants de la sociologie de l’homme qu’il nomme
individualistes (inter-actionnisme de Mead, théorie structurelle et
fonctionnelle de Parsons, etc.). Le défaut de ces types de théories est la
réduction de la société à une série de caractéristiques statiques, telles
qu’elles apparaissent dans la vie des individus.
La société ne représente pas
l’extérieur par rapport aux individus et à leur activité, mais existe et se
manifeste dans la vie des personnes engagées en actions réciproques. Le groupe
social et l’individu sont tellement liés l’un à l’autre par la communauté de
l’objet de leur activité que leur division est impossible même théoriquement.
R. Toulemont observe que, selon la théorie de Gurvitch, « le groupe
social ne peut pas exister hors du système social concret qui est composé des
individus » [80].
M. Simon note également le caractère primordial de l’analyse des
manifestations des réalités collectives dans la sociologie de Gurvitch[81].
L’intégration sociale
et, largement, la création sociale, sont explicables comme une somme d’essais
de réaliser empiriquement des valeurs absolues (« trans-personnelles » )[82].
La société, en tant que totalité organisée, possède une structure et fonctionne
au fondement du système des faits normatifs qui sont adoptés dans son cadre et
qui, à leur tour, se fondent sur le système de valeurs sociales qui est lié à
une valeur universelle, absolue. Cette perspective dialectique permet à
Gurvitch de créer un modèle de société, où « l’unité de la pluralité sans
refus de la pluralité en tant que telle » [83]
est possible. La devise de cette approche sociologique pourrait être, selon
Gurvitch, le principe de Jean Jaurès : « en allant vers l’idéal,
saisir le réel » [84].
Évidement, toutes les
thèses d’une telle théorie ne sont pas incontestables. Il faut mettre en lumière ses aspects positifs, les
avantages de l’approche intégrationnelle étant accentués dans l’analyse
de la réalité sociale. Un exemple succinct de l’importance de l’approche
dialectique de Gurvitch est cité dans le travail de son élève
Ph. Bosserman. En observant Notre-Dame de Paris du dehors, nous sommes
capables de considérer et de compter toutes ses dimensions quantitatives, de
voir sa hauteur, sa construction, son style architectural etc., mais, en
entrant, nous comprenons que cette cathédrale est quelque chose d’infiniment
plus grand, plus mystique et plus inconcevable que cela ne le paraissait du
dehors.
L’importance de la
sociologie de Gurvitch repose précisément dans la démonstration et
l’explication de la réalité sociale dans ses manifestations contradictoires,
spontanées et dynamiques[85].
Gurvitch souligne souvent que l’honnêteté scientifique d’un sociologue se
mesure par le degré de sa participation dans la lutte contre les tentatives de
toutes sortes de masquer ce jeu profond qui se développe aux différents niveaux
de la réalité sociale[86].
***
Sur la
base de ses théories proprement sociologiques, Gurvitch développe une analyse
scientifique des phénomènes particuliers, incluant le droit.
Gurvitch accordait une attention
particulière à la sociologie du droit. Ainsi dans sa Préface au livre de
Gurvitch “Les perspectives de la sociologie contemporaine” (p. 3), Georges
Balandier remarque que la problématique juridique occupait toujours une place
centrale dans les études scientifiques de Gurvitch. Claude Levi-Strauss a écrit
dans le même esprit: « le motif principal de la sociologie
gurvitchéenne est notamment son aspect juridique» [87]. Dans les lignes suivantes de cet
article, on cherchera à établir les points principaux de la conception
socio-juridique de Gurvitch pour les comparer avec les principes de sa sociologie
générale[88].
Gurvitch commence l'analyse
microsociologique du droit par la mise en relief des éléments primaires de la
réalité juridique. À la différence de l'individualisme méthodologique
prédominant à notre époque dans les traditions juridiques d'Europe, Gurvitch
trouve que les éléments primaires (électrons sociaux) de la vie juridique ne
sont pas les individus, mais les formes de la sociabilité. C’est notamment sous
cet aspect où se manifeste le pluralisme du droit, que se développe la recherche
de sa nature.
Les conceptions vigoureusement
critiquées par Gurvitch, présupposent un individu souverain et autonome qui se
pose comme fin suprême du droit. Pourtant, l’unique fonction du droit consiste
dans la limitation négative des libertés extérieures des individus. La volonté
de commandement de l’individu en petit (personne morale) ou en grand (État) est
le fondement exclusif de la force obligatoire du droit. Dès lors, la seule
communauté envisageable est celle qui résulte de la soumission d’une multitude
d’individus isolés, nivelés par une règle juridique commune. Cette assimilation
a atteint une telle intensité que la critique de l’individualisme s’est
confondue avec la négation même du droit.
En même temps, Gurvitch constate que
toute une série d’institutions juridiques échappent à la conception
individualiste du droit : « Les conventions collectives du
travail, la démocratie industrielle, le fédéralisme économique, le
parlementarisme social, la primauté du droit international sur le droit
national, la Société des Nations et l’Organisation internationale du travail, …
Pour tout dire les perspectives de plus en plus nettes d’un pluralisme des
différents ordres juridiques se limitent réciproquement dans leur indépendance
et collaborent sur un pied d’égalité dans la vie nationale aussi bien que dans
la vie internationale »[89].
Le projet de Gurvitch consiste à
conceptualiser ces nouvelles formes du droit, en prouvant que l’autonomie du
droit n’est pas nécessairement attachée aux principes individualistes : le
Tout social admet une expression juridique qui permet de le penser en dehors
d’un individu en grand (l’État) soumettant les autres individus ;
c’est-à-dire que « l’anti-individualisme
et le respect pour le droit ne sont pas des termes opposés, mais des éléments
tendant vers une synthèse» [90].
Or, Gurvitch refuse la vision traditionnelle
du droit comme étant une source de la stabilité, de paix sociale, d'unité des
systèmes de régulation sociale : chez Gurvitch la base même du droit est
le pluralisme, la variété des éléments les plus instables et
« anarchiques» de la vie sociale — des manifestations de sociabilité
en forme des faits normatifs. C’est dans cet esprit que Gurvitch, en suivant
Léon Duguit, affirme que un système du droit peut exister non seulement dans le
cadre de l'État, mais dans chaque autre groupe social.
En abordant l’analyse sociologique du
droit, le chercheur rencontre tout d’abord le problème du caractère impératif
des prescriptions juridiques. Pourquoi les hommes et les ensembles sociaux se
soumettent aux normes du droit, d'où ces normes se prend une telle force, qui
fait obéir même malgré la volonté du sujet ? Le fond de ce problème est
que le droit n’existe pas seulement comme la force organisée, comme le
mécanisme de la contrainte d'État – il existe comme source approfondie de
toute organisation. C’est à ce niveau spontané de la vie juridique que se
révèle les faits normatifs. On peut penser à cet égard aux idées développés par
Max Weber et J.-J. Rousseau, pour qui Gurvitch se prit de passion dans sa
jeunesse[91].
Le chercheur peut constater la présence
de tels faits même au niveau superficiel de la réalité juridique. Le fait
incontestable est que les prescriptions juridiques empruntent l'autorité, le
caractère obligatoire pas de la volonté arbitraire des individus ou des groupes
sociaux, mais directement de la totalité sociale. Le droit et la réalité
sociale sont indissolublement liés et ne peuvent pas être séparés même
abstraitement, c’est l'idée principale de la sociologie du droit de Gurvitch.
Le degré d’une telle liaison est d’autant plus intense et plus solide, que la
liaison de la réalité sociale avec les autres mécanismes régulatifs de la
société (les religions, la morale) : le droit en a plus de besoin pour la
reconnaissance collective, puisque sans une telle reconnaissance, son
fonctionnement dans le système de la corrélation des droits et les devoirs
réciproques se présente comme impossible[92].
Aux « axiomes» courants de la
philosophie normativiste du droit, Gurvitch objecte que l'aspiration à utiliser
les techniques du travail avec des matériaux juridiques (techniques
particuliers d’unification du droit) pour l'étude de la réalité juridique et la
formulation à la base d'une telle technique l’esprit du droit lui-même (logos
immuable du droit), conduit les juristes aux erreurs les plus graves[93], pour la raison que la réalité
juridique n'est pas épuisée par la matière proprement normative du droit, mais
la dépasse infiniment.
Pour aborder l’étude du phénomène
juridique il faut d'abord établir un système de concepts, de méthodes et de
principes, qui sont donc tous les outils techniques qui composent l’objet de
chaque science. Gurvitch construit ainsi une discipline nouvelle qui doit
s'opposer aux disciplines juridiques dogmatisés par les juristes et les
philosophes : la sociologie du droit.
La sociologie du droit a pour objectif
la mise en relief des éléments proprement juridiques de la réalité sociale,
l'élaboration de la typologie des phénomènes juridiques, l'étude du droit dans
le système de la réglementation sociale, la révélation de la corrélation entre
le développement et le changement au niveau de la technique juridique et de la
typologie des groupes sociaux et des sociétés, l'étude du rôle de la communauté
juridique dans la société, l'étude des tendances générales du développement du
droit et des facteurs influençant un tel développement[94].
Dans le cadre de la sociologie du droit
existent trois directions principales : la sociologie théorique du
droit dont le domaine est l'étude du droit comme instrument de sociabilité
et comme moyen de réalisation de la valeur « Justice » aux divers
niveaux de la réalité sociale. Ici, comme toujours, Gurvitch suit la tradition
philosophique, qui accorde aux valeurs un rôle primordial dans le développement
social.
La deuxième direction est différenciée
du droit par la sociologie, le droit dont le domaine d'étude est les
manifestations du droit comme fonctions de l'activité des groupes sociaux.
Gurvitch cherche à démontrer par la construction d’un système de corrélation
entre les types des sociétés, les groupes sociaux et entre la typologie des
systèmes juridiques, qu’il existe un parallélisme et une analogie dans leur
développement, c’est ce qui permet d’établir cette sous-discipline.
On y rencontre une troisième discipline – la sociologie
génétique du droit[95].
Cette direction de la sociologie s’occupe principalement de l'étude des
tendances de la régularité du développement, des changements, de la croissance
ou de la décadence du système juridique en fonction du milieu ou du système
existant[96].
En abordant la problématique
épistémologique dans le cadre du droit, Gurvitch cherche à y diviser
scrupuleusement des genres différents. Il remarque tout d’abord une différence
entre la théorie du droit (la science de la réglementation sociale créant les
moyens spécifiques de la technique juridique), la philosophie du droit (l'étude
« contemplative» des valeurs étant à la base de la technique juridique) et
la sociologie du droit (l'étude scientifique de la plénitude de la réalité
sociale du droit[97]. En même
temps, Gurvitch affirme qu’on doit conduire, parallèlement, l'étude du droit
dans le cadre de ces trois disciplines.
En cherchant à diviser la science du
droit et la philosophie du droit (Gurvitch renie leur valeur autonome et
propose leur unité irréductible), on rencontre une troisième discipline ,
« la politique du droit» dont la vocation est de trouver un ensemble de
valeurs juridiques, des idéaux, des moyens techniques juridiques plus
convenables pour tel ou tel système juridique concret à une époque historique
donnée et pour le développement d'un tel système[98].
Il y a encore une différence entre la
sociologie du droit comme discipline indépendante scientifique et la théorie
sociologique du droit (R. Iehring, L. Duguit, N. Korkunov etc.). Cette dernière
n’est qu’une direction positiviste dans la philosophie du droit. Au fond de
cette théorie réside la doctrine moniste interprétant le droit comme une
fonction de la vie publique. Au juste titre, Gurvitch reproche un dogmatisme
des partisans d’une telle approche qui « ferment les yeux sur les éléments
spirituels (noétiques) de la réalité juridique, compromettant la sociologie du
droit par l’absurdité des tâches qui lui sont confiées» [99].
Le prétendu conflit entre ces
disciplines se fonde sur l'interprétation incorrecte de leur objet et de la
méthode[100]. Un regard
plus ou moins approfondi sur tel conflit révèle l'unité de l'objet (la réalité
juridique), des tâches et des méthodes, qui, à leur tour, conditionnent les
principes des relations et de la coopération entre les différentes branches de
la connaissance juridique[101].
En parlant de la corrélation de la théorie et de la sociologie du droit,
Gurvitch paraphrase l'énonciation de M. Hauriou : peu de droit éloigne de
la sociologie, mais plus de droit ramène en arrière [102].
En étudiant les œuvres de Gurvitch, on
peut aisément constater que l’esprit même des ses écrits est principalement
critique. En effet, c’est par la critique développée par Gurvitch, que le chercheur
retrouve les motifs qui ont inspirés le savant et pour cette raison, il sera
utile de s’intéresser aux démarches
principales de Gurvitch contre les doctrines du positivisme et du contrôle
social, répandues au milieu du XXe siècle.
Le droit normatif proprement dit, ou,
en d’autres termes, le régime juridique du droit de l'État représente un
système de modèles cohérents de conduite, de sanctions contre la violation de
tels modèles, de moyens d’établir l’équilibre et la paix dans les conflits
sociaux et inter-individuels, de symboles et de valeurs sociaux, ayant une
signification pour le groupe social concerné. Et ce n’est que pour le
fonctionnement de ce système que l'on élabore une technique juridique pour
telle ou telle société.
Cette technique ne peut pas entièrement
correspondre aux réalités de la vie sociale, elle reste souvent en arrière et
ne se transforme en fonction du développement spontané de la réalité juridique
qu’avec retard. C’est pourquoi la tâche de la technique juridique comprend la détection
des éléments juridiques réels (les faits normatifs) dans la réalité sociale[103].
Gurvitch conteste le fait que le droit puisse exister en dehors de l'État et sa
structure, et l'erreur de conception de l’époque « mécaniste »
(XVII-XIXe siècles) était d’avoir transféré les conditions apparentes de
l'existence du droit dans la société moderne à d’autres époques historiques[104].
D’un autre côté, Gurvitch accepte
qu’aujourd’hui il soit difficile de nier le rôle dominant de l'État dans la
formation du droit. C’est le résultat de l'évolution des mécanismes de
régulation publique syncrétiques : à partir de formes particulières vers
des mécanismes plus globaux. Mais il ne faut pas se tromper en regardant le
niveau superficiel des choses sociales, qui ne restent jamais figées et
changent sans cesse de formes. Pour cette raison, même s’il était confortable
aux juristes de transférer la terminologie sèche de la jurisprudence à la
réalité « vivante» du droit, on ne doit pas mélanger les concepts
juridiques et les réalités de la société. Pour tout cela Gurvitch remarque que
l'intérêt du sociologue à l'étude de la réalité juridique comprend plus
l'analyse des faits réels (quid facti), que la matière proprement
normative-juridique (quid juris)[105].
Ayant constaté la fausseté de
l’approche normative en général, Gurvitch indique ses erreurs principales : le
cercle vicieux entre l'État et le droit, quand ils sont les sources et les
conditions de l'existence l'un de l'autre, la contradiction fondamentale entre
le caractère invariable du Devoir, caractérisant les normes du droit, et la
constatation de la variabilité effective de ces normes ; la présence du
réglage juridique dans telles sphères de la vie publique, où l’on ne réalise
pas la réglementation d'État; l'existence de heurts entre les normes du droit,
l’incohérence des pratiques judiciaires, et l’existence de normes qui existent
formellement, mais qui « ne marchent pas» en réalité[106].
Gurvitch entreprend une démarche
critique contre les partisans du « dogmatisme juridique» , qui en abusant
par une vérité, qui se trouve dans la reconnaissance de la nécessité de
l'organisation sociale pour le fonctionnement effectif du droit et pour la
plénitude de son efficacité, supposent que la condition unique de l'existence
du droit est l’existence d'un appareil organisé de l'État[107].
Selon l’opinion de Gurvitch, une telle affirmation se fonde sur
des prémisses faux : la nécessité de l'unité et de l’hiérarchie pour les
systèmes du droit ne provient pas du tout du fait qu’il n’existe qu’une seule
source du droit comme telle, que ce soit l'État dans le cadre du positivisme
normatif, la nature et la raison dans le cadre de la théorie du droit naturel,
etc. Chacune de ces conceptions « philosophiques» du droit a sa raison d’être,
un fondement empirique et théorique, sans qu’aucune d'entre elles ne soit
capable de donner l'explication universelle du phénomène juridique. Le
pluralisme même de ces conceptions indique leurs insuffisances et la nécessité
non seulement d’une approche proprement philosophique, mais aussi d’une
approche sociologique du phénomène juridique.
En analysant la conception du
« contrôle social» répandu dans la sociologie américaine du XXe siècle,
Gurvitch met en relief une série de conditions, qui sont valables pour l'étude
sociologique du phénomène juridique comme outil du « contrôle
social» . Il est important de tenir compte des points suivants :
1) Il faut renier la foi en la théorie
du progrès ou l'évolution de la société et refuser l'interprétation des
mécanismes régulatifs de la société comme résultats d’une telle évolution.
2) Il ne faut pas interpréter le droit
comme un système de l'ordre public ou comme l'outil de la « paix
éternelle» (Kant). Il faudrait estimer que le droit est dérivé de la multitude
de conflits, contradictions, antagonismes et se présente comme un système
d'équilibre entre les intérêts et les valeurs de divers groupes sociaux.
3) Il faut proclamer que la
compréhension du droit comme du résultat d'un accord public et comme la négation
de l'admission de la volonté arbitraire est une faute. Le droit n’est pas
seulement une garantie mutuelle pour les individus et la société contre la
possibilité d'abus par le pouvoir et la liberté au préjudice l'un à l'autre :
les conflits, la lutte sociale et le pluralisme des valeurs ne pas sont quelque
chose abstrait qui pourrait être « surpassé» au cours de l’évolution
sociale, mais ils forment le contenu même de la vie publique.
4) Il faut reconnaître que la société
comprend une multitude de groupes autonomes divers, dont chacun élabore des
faits normatifs, et pour cette raison les systèmes de contrôle social peuvent,
non seulement, ne pas coexister, mais peuvent également entrer eux-mêmes en
conflit.
5) Il faut se rendre compte du rôle des
valeurs dans la vie publique : Gurvitch réfute l'absolutisme axiologique dans
la sociologie (Weber, Cooley), et le relativisme positiviste, qui se fonde sur
la reconnaissance d'une interdépendance bilatérale fonctionnelle des sociétés
et des valeurs. Gurvitch désigne cette approche comme le « relationisme
fonctionnel ».